Implosion

Publié le par Paraph


    Dimanche vingt-huit octobre deux mille sept. Onze heures trente du matin. Premier jour de vacances, deuxième en comptant hier. Mes vacances dureront onze jours, douze en comptant hier; pas assez, donc. Je goûte donc, pour la première fois, un des aspects positifs, tant décriés, du métier d'enseignant. En toute honnêteté, je peux témoigner, ces vacances de la Toussaint, ça n'est pas du luxe. Onze jours me suffiront tout juste à ramasser les bouts de cerveau que j'ai répandus alentour. Et encore. Si je me ménageais, je ne dis pas. Mais je compte bien profiter de mes vacances pour vivre un peu, que diable. Rester allonger, lire. Dormir. Oh, oui. Dormir.

    Lundi dernier, après une après-midi confuse passée à ranger des affaires en vrac, photocopier divers documents exigés par la Grande Machine administrative régissant l'univers et zoner sur internet à la recherche d'un sens à donner à ma vie (pour accroître davantage le pathos), j'ai filé sur Paris, retrouver Pik, Piotr et sa belle pour un restau improvisé. Coréen. Comme c'était mon anniversaire, j'étais, nécessairement, joyeux. Vers minuit, ayant consciencieusement raté le dernier train du soir, devant me ramener sur Orléans pour éviter les grèves du lendemain matin, j'ai choisi de me faire héberger par Pik. Dont acte.

    En débarquant vers une heure en bas de ce petit immeuble juché tout au fond de la Butte Montmartre, nous avons découvert Colégram, récemment revenu de Taïwan, ayant renoncé à son look de mousquetaire pour des cheveux courts, teints en orange et un menton étonnamment glabre, qui voulait profiter de la connexion wifi du lieu pour aller lire ses mails. Dans le métro, en route, nous avions croisé un autre géant sinisant, perdu de vue depuis quatre ans, qui avait, fait singulier, troqué sa coupe de bonze pour une crinière reliée par un catogan du plus bel effet. Il a dû y avoir transfert de coiffure, comme ils mesurent tous les deux un couple de mètres, l'univers n'y a vu que du feu.

    Discussion à bâtons rompus, dégustation de calva et multiples toasts pour célébrer tant mon vieillissement que la mémoire d'un de nos profs de fac, décédé cet été dans un accident de la route, chienne de vie. De fil en aiguille, nous avons fait le deuil de la sinologie française, mis en place un plan de contrôle de l'univers sur les dix prochaines années, et divé à-demi la Vide bouteille. Ou l'inverse. Vers quatre heures du matin, satisfait d'avoir rongé les os de la carcasse encore fumante, Colégram s'en est retourné vers ses terres barbares du nord, me laissant maladroitement perché sur un lit de camp. Réveil programmé vers six heures.

    Mardi matin, je déprogramme conscieucieusement mon réveil pour ne pas me lever. Un soupçon de remords (maudite conscience!) m'oblige à me lever, nonobstant ma grande fatigue (mal à la tête, trop d'alcool la veille?). Les vingt ou trente minutes de retard accumulé dans ce rab impromptu de sommeil ont fortement compromis mes chances d'attraper le train. Deux correspondances depuis Montmartre, prises en courant, puis un sprint depuis la Gare de Lyon, enjamber la Seine en un prompt élan, arriver épuisé à Austerlitz, deux minutes trop tard pour prendre ma navette. Tant pis.

    Tandis que je prends mon billet, adossé à la machine pour tromper mon point de côté, je me fais aborder par une collègue, co-stagiaire, camarade, ayant raté le même train que moi, et que je croise régulièrement dans le train habituellement attrapé de justesse. Confusion dans les compléments? Du coup, en attendant le train suivant, nous avons pu prendre un petit déjeuner, moi transpirant, discuter musique et casser du sucre sur le dos de notre formatrice, qui le vaut bien. Arrivée sur Orléans, une demi-heure de retard, pas plus, sur le coup de neuf heures.

    Journée de formation sans grand intérêt, passons-la sous silence. Hop, sous le tapis. Le soir, j'accompagne deux autres stagiaires pour leur faire connaître mon lycée, où elles vont devoir effectuer un stage quarante heures, en même temps que leur stage long (comme moi, au demeurant, dans un collège de la banlieue orléanaise). Dans la foulée, je retrouve la stagiaire du train pour aller nous casser le nez, de concert, sur un magasin de rock indé qui n'ouvre que le mercredi, puis siffler une mousse en attendant de rejoindre nos comparses pour un restau indien du centre-ville.

    Une quinzaine de profs d'anglais stagiaires ont suffi à saturer la petite salle du bouge sélectionné par les soins de quelques-uns. Menu abordable, copieux, l'accueil est plutôt bon, et l'ambiance libre de toute fumée, nos camarades clopeurs ayant accepté d'aller se faire geler les miches dans le grand dehors plutôt que de ternir nos poumons par leurs émanations toxiques. Joie. Le service a laissé à désirer, pas de pourboire, malgré un halwa d'anniversaire, avec bougies. Les boissons, non comprises dans le menu, en ont fait doubler le prix. Virée dans un pub du quartier, à huit pour finir la nuit, ambiance de cendrier, retour au bercail vers une heure du matin.

    Mercredi matin, ayant raté mon réveil de deux bonnes heures (dormi dix heures, pas assez, mais suffisant pour tenir le coup), je retrouve Bane et deux autres stagiaires de maths, non loin de chez moi, pour une partie de Twilight Imperium, jeu de plateau space-op' bien ficelé. Après sept à huit heures de jeu, retour à la base, pas très frais, mais content d'avoir perdu une journée dans ma préparation de cours.

    Jeudi, vendredi, samedi. Trois journées de boulot, élèves plus ou moins réceptifs, insomnies matinales, kébabs le soir, avec des films autour ("Michael Clayton", ou comment un avocat discret se fait avoir par une multinationale et son amitié pour un administrateur déréglé, et "Stardust", d'après le roman de Gaiman, très Lord Dunsany, bien réalisé, un peu trépidant, mais tant mieux). Jeudi soir, rencontre des parents de mes classes de première (cinq classes en tout), parfaite pour m'empêcher de récupérer de mon sommeil en retard.

    Jeudi, classes peu nombreuses, mes cours se sont bien passés. Vendredi, les vacances approchant, il a été plus difficile de les tenir. En seconde, les gommes volaient. Samedi matin, seconde plus facile à gérer, mais une de mes premières part de plus en plus en vrille: j'ai dû les menacer d'une retenue pour empêcher les boulettes de papier de voler, et composer avec leurs bavardages incessants. Bob Dylan n'a pas eu le succès escompté. Peut-être s'ils étaient quinze au lieu de trente... J'en toucherai un mot à Darkos, notre maître à tous.

    Samedi matin, levé vers quatre heures pour corriger des copies. Rentré sur Paris dans la Banemobile, pris le métro, puis ai retrouvé le Sultan dans le quartier latin, pour une de nos virées. Bobun, puis orgie de shopping. J'ai notamment récupéré deux romans de Frank Herbert que je ne connaissais pas, plus cinq ou six tomes de Dashiell Hamett. Beaucoup de plaisir en perspective, dans un ou deux siècles, quand j'aurai de nouveau le temps de lire. Passage chez Ramethep, thé, biscuits, bière alsacienne et chocolat. Retour en banlieue pour syzygie familiale, anniversaire grand-paternel, raclette, treize à table et flipper. Retour à deux heures du matin, voire une, puisque la nuit a duré une heure de plus que prévu.

    Ce matin, j'ai pu dormir huit heures presque d'affilée. Je m'en réjouis. Au programme, faire mes valises, déjeuner avec mes parents, qui voudront savoir si j'ai fait remplacer mon micro-ondes défectueux, jouer au scrabble avec ma mère si le temps le permet, puis filer sur Massy pour une partie de Shadowrun. Le soir, partie de boggle chez ma tante, puis dernier métro pour débarquer chez Ramethep à pas d'heure, dormir ou ne pas dormir sur son tapis, regarder une vidéo si l'occasion s'en présente, et partir vers cinq heures pour attraper mon train à six. Si Ramethep se défile, trouver un café près de la gare de Lyon.

    La semaine se passera à Lyon, chez mon frère, dans un climat propice à la détente. J'aurai le temps de lire, j'espère. Et de dormir. En début de semaine, sous l'inspiration de Pik, j'ai lu "Contre François Jullien", de Jean-François Billeter, qui dit des choses très vraies. Ca me donne presque envie de me replonger dans les études chinoises. Au moins la langue, qui me manque, et me fait désespérer devant la vitesse à laquelle ces choses-là s'oublient. En chantier, toujours "Tess", et un recueil de nouvelles dues à Philip José Farmer, que je n'ai, par ailleurs, jamais vraiment lu.

    Bilan, l'implosion n'a pas vraiment eu lieu. Je trouve mes marques, et je ne désespère pas de m'épanouir dans mon travail, pour les cinquante ou soixante années qu'il me reste à tirer. Il ne s'agit jamais que d'un boulot, la vraie vie étant dans les loisirs.

 

   

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Publié dans schopenhauer

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