Vae Victis
Lundi dix-huit février deux mille huit. Dix heures vingt-sept du matin. Les deux derniers jours ont été bien remplis. Les éléments de remplissage n'ont pas tous été positifs, mais l'important est d'aller de l'avant. Une page est tournée, à moi d'écrire la suite du bouquin. Hop. Métaphore, allégorie. Retour au domicile parental, pour un séjour de courte durée si possible, à moins que. L'avenir est un plat qui ne se mange pas.
Samedi seize, je suis parti sur les routes avec mon frère, malade mais généreux, et Edriwing, tombé du lit, venu me renvoyer l'ascenseur du déménageur bénévole (j'ai dû être de ses six ou sept dernières migrations). Comme je suis un gland, je n'avais trouvé qu'un vingt mètres-cube pour déplacer les reliefs matériels de mon indépendance d'un jour. Mon frère, qui n'a pas l'habitude, a pris son courage à deux mains et le volant du camion dans l'autre. Et nous sommes partis. Mon père a payé la location, Edriwing était au régime, et j'étais bien embêté de monopoliser tant de ressources et d'efforts pour un mouvement qui n'eût pas été nécessaire si je n'avais pas, le mois dernier, donné ma démission. Flagellons-nous, ça ne sert à rien, mais ça fera passer le temps.
Partis vers neuf heures trente du matin, nous sommes arrivés sur Orléans en un temps record. Vingt-deux euros de péage pour une heure d'autoroute, première pilule à déglutir. Nous trouvons à nous garer à proximité du domicile en cours d'abandon, il me reste deux cartons à faire, que je boucle tandis que ma main d'œuvre se met en branle, avec une redoutable efficacité. Je croise ma voisine du dessous, constatant pour la première fois qu'elle est enceinte jusqu'aux yeux, et je lui offre une bouteille d'huile d'arachide pour sceller mon départ. Je m'active sur la clôture, la pyramide de cartons disparaît comme autant de petits fours, mes quelques meubles et mon électro-ménager sont engloutis dans le ventre du monstre. En un temps record.
Après avoir participé au chargement, je donne un coup de balai sommaire, en attendant mieux. Comme je suis un gland, je n'ai pas songé à fixer un rencard au proprio pour procéder à l'état des lieux dans la foulée. Du coup, je l'appelle et décide avec lui d'une date pour lui rendre les clefs, le voir passer un doigt sur les murs poussiéreux pour évaluer les dégâts de mes six mois d'occupation des lieux. Encore des frais inutiles, trente-cinq euros de train alors que j'aurais pu tout faire en une fois. Je ne suis qu'un homme en pain d'épices, pétri de regrets.
Une fois achevé notre entreprise de vidange, il n'est pas tout à fait midi, et nous décidons de manger une bricole avant de reprendre la route. Garés sur un bateau, devant une porte de garage, nous optons pour une relocalisation du camion de location. Tour du pâté de maison. Dans son enthousiasme de jeune conducteur fraîchement initié à l'art de manier les poids-lourds, mon frère prend un virage un peu trop serré, percute une voiture à l'arrêt, lui arrache un phare, une aile et la moitié du moteur. Dommage.
Une heure et demie plus tard, nous avons trouvé l'infortuné propriétaire du véhicule démoli, procédé au constat, appelé l'assurance, rempli des papiers, mangé un kébab et repris le chemin de l'école. Le camion n'a rien, sinon une barre en métal, mystérieusement disposée de part et d'autre du camion, qui a éperonné la voiture mal garée avant de finir sa course au sol. Bilan des courses, plus de mal que de peur, dégâts purement matériels. Malheur aux vaincus.
Retardés par l'épisode car-crash, nous sommes contraints de reprendre l'autoroute. Je me fends des frais de péage (rappelons que je suis sans le sou), et nous arrivons, largement dans les temps, au domicile parental, qui nous accueille à cave ouverte, bienvenue, emplissez-moi, je n'attends que ça. Nous obtempérons, transférons le contenu du camion dans le garage aménagé, avant de prendre un thé bien mérité, café pour les cocaïnomanes, sur la table du salon. Puis retour à l'agence de location pour rendre le bébé meurtri par les misérables que nous sommes.
Bilan des courses, location du bidule, plus trois cents kilomètres de route avalés, cinquante euros d'essence pour notre pomme non pris en compte dans le calcul, soit deux cents euros et des bananes. Et puis, grosse citrouille sur le gâteau, paiement d'une franchise pour la réparation du bahut: huit cents euros dans les gencives. Je contrains donc mon père à débourser mille euros pour un déménagement qui aurait pu ne pas avoir lieu. J'atteins des abîmes de culpabilité, là. Je n'y suis pas seul, mais j'ai connu des geôles fascistes moins humides, et moins sombres. Je travaillerai pour rembourser, c'est promis. Dès que j'aurai trouvé une place qui voudra bien de moi. Hop. Facile. Avec le marché du travail, en ce moment, il suffit de se baisser pour trouver à s'employer.
En soirée, fuyant la débâcle familiale et le retour sororal (elle était en vacances, ma sœur, à la recherche de l'âme-frère et en visite chez le nôtre, de frère), je rejoins la post-session rolistique chez le Chat, pour un bilan de compétences imaginaires et un plan sur l'avenir fictif. Je reste dormir sur place, parce qu'il est tard, et j'embarque "Néfertiti dans un champ de canne à sucre", second roman de Philippe Jaenada, assez semblable au premier, mais agréable à lire. Une histoire d'amour fou, des détails insolites et des événements improbables, le tout avec des parenthèses emboîtées les unes dans les autres comme des matriochkas. Ca se lit comme un rien, je crois que je vais me farcir toute la brochette, ça me fera des vacances.
Dimanche dix-sept, c'était hier, pas de jeu de rôles. La partie initialement prévue n'a pas eu lieu, because le maître de cérémonie (bibi) avait ses vapeurs, et parce que le frère de Nemrod a fait une crise d'épilepsie assez sérieuse, hospitalisation, désorientation et mobilisation familiale à son chevet. Je suis allé seul à Massy, prendre le thé chez Toto, jouer l'épilogue du Shadowrun de la semaine dernière (mon personnage a une fois de plus évité de peu la prison) et discuter de la campagne présidentielle américaine (on s'occupe comme on peut). Je suis rentré pas tard, jouer au boggle chez ma tante et m'aller coucher tôt, parce que, bon. Ca fatigue, les week-ends.
Programme de la journée: bouquiner un peu, et puis me mettre au travail (recherche de). Tant que j'y suis, histoire de battre le fer pendant qu'il est chaud, vider mes cartons, trier mes affaires et jeter ce qui ne me sert pas. Faire du vide, le remplir et recommencer l'opération jusqu'à satisfaction. Attendre des réponses aux pistes amorcées, ça mord mais le poisson semble se complaire à buller. Pas grave, je serai plus patient que lui, et puis, j'ai un chapeau de paille qui me protège du soleil, et toute la vie devant moi. Sinon, mon agent m'a lancé sur une piste lointaine, à court terme, avec expatriation, et j'ai dit banco, pourquoi pas. N'écoutant que ma naïveté, j'ai donc décidé, une fois de plus, de mettre tous mes œufs dans le même château en Espagne, quitte à me casser le nez, après tout, il est là pour ça.
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