Déglaçage
Jeudi dix-neuf juillet deux mille sept. Vingt-trois heures quinze. Peu de matière à entretenir le rythme quotidien. L'été est, par essence, la saison du vide. Le pli, pris pendant mes jeunes années, de laisser fuir le temps au gré des semaines estivales, dans la solitude d'un cloaque de banlieue, a durablement marqué mes habitudes. Différence notable par rapport à la décennie précédente: les amis, au lieu de partir en vacances tout l'été, ou en alternance, sont désormais présents sur Paris tout l'été, faute de pouvoir partir, le salariat étant ce qu'il est. Ils ne sont pas davantage disponibles que le reste de l'année, ce qui ne modifie en rien la solitude saisonnière, non plus que ses travers. Pas vraiment de la déprime, un petit coup de blues par-ci, par-là. Et, bon dieu, quelle chaleur de merde. Vivement l'hiver.
Depuis mon précédent passage en ces lieux, j'ai plus ou moins perdu le fil des jours. Imaginons qu'ils ont été emplis des mêmes choses qu'à l'ordinaire, passages routiniers chez les rares amis disponibles, ceux qui ne sont plus étudiants, pas tout à fait salariés, ni vraiment chômeurs, ni véritablement entrés dans le système. Bref, les pré-trentenaires, qui ont parfois légèrement dépassé la marque, et ne trouvent pas de débouché, parce que pas assez de diplômes, d'expérience ou de pusillanimité, ou pas de chance, ou trop vieux. C'est essentiellement le cas de Ramethep, qui ne baisse pas les bras, et devrait reprendre des cours à la rentrée, tout en bossant s'il trouve un job d'ici là, et du Sultan, qui ne part plus au Mexique, faute de relance mexicaine, a raté son concours, comme nous tous, et doit patienter, en attendant de trouver quelque chose, n'importe quoi, fût-ce de l'assemblage nocturne de pare-brise dans une usine picarde.
Côté boulot, j'ai un peu plus de chance que les autres, puisque j'en ai un qui m'attend, tout beau tout chaud, d'ici six petites semaines. J'ai cessé le décompte, ça devient trop proche pour souhaiter prolonger le délai, ou l'abréger. Trois semaines de vacances, et je connaîtrai, grosso modo, mon affectation, sinon tout à fait à quelle sauce je serai mangé. D'ici là, je vais mettre les bouts, quitter l'Ile-de-France, aller m'enterrer à Lyon, profiter un peu de l'hospitalité fraternelle et belli-sororale, malgré la gêne qu'on peut ressentir à squatter l'apart d'un couple, qui n'auront pas de pause dans le flux quotidien avant la fin du mois, et ce, en la période la plus chaude, donc la plus désagréable, de l'année civile. Mais, bon. Je leur ai demandé, plusieurs fois, et les dates de mon séjour collent. J'ai reçu les billets par la poste. Je pars lundi. Dans la foulée, je passerai une semaine dans le Tarn, en basse montagne, dans la location rurale contractée par mes parents, avant de retourner à Lyon, une petite semaine de plus. Retour à Paris à la mi-août (fait le chat).
La semaine dernière, soirée d'anniversaire chez le Chat. Trente-et-un ans, une douzaine d'invités. La bande des anciens de la fac, tous casés-rangés-mariés-endettés sur vingt ans, pas encore d'enfants, mais ces choses-là surviennent souvent à l'improviste. J'ai passé une bonne soirée, malgré un léger accrochage dû à la fatigue, la chaleur et des priorités différentes dans la vie. Pas de quoi fouetter une mouette, espérons que l'incident aura cessé d'émettre des cercles concentriques dans ma cervelle déchue, à la prochaine rencontre, d'ici deux à trois mois. Pas besoin de me brouiller avec mes amis, ils sont déjà peu nombreux comme ça.
Plusieurs séances de cinéma, pas tant qu'initialement prévu, mais je répugne à sortir de mon antre par cette chaleur. Hier, j'ai vu "Hot fuzz", comédie britannique qui revisite le thème du western, un peu comme "Shaun of the dead" tentait de le faire avec le film de zombies. C'est d'ailleurs la même équipe qui a fait les deux films, si j'ai bien compris. Constat évident: "Hot fuzz" est bien meilleur que "Shaun", c'est une réussite pleine et entière. Peut-être parce que je préfère les westerns aux films de zombies. Avec un clin d'œil, voire toute une brouettée, aux films d'action avec des flingues, des plongeons et des destructions massives. Un bon moment à passer, donc.
Autre film mis sous mes dents, "Harry Potter V", l'ordre du phénix et les choses sérieuses qui commencent. Comme toujours, l'adaptation est moins réussie que le livre, et le cinquième chapitre n'atteint pas le niveau du troisième, seule vraie réussite pour le moment. Ca se laisse regarder, Daniel Radcliffe commence à jouer moins mal que dans les quatre précédents, et la seconde moitié est mieux rythmée que la première. Mais, bon. Vivement que le septième bouquin sorte. Tiens, il sort demain. Je devrai, malheureusement, ronger mon frein trois jours supplémentaires, au risque de me faire gâcher une partie du plaisir en m'exposant aux révélations de lecteurs précoces. Il y a deux ans, j'avais achevé le roman dans les vingt-quatre heures consécutives à sa sortie. Cette fois-ci, j'espère échapper à l'enthousiasme des sauterelles. J'aime découvrir les surprises en les lisant par moi-même. Bref.
J'ai le vague souvenir d'être allé voir un autre film, mais je ne me souviens plus duquel. Ca me reviendra bien un de ces quatre matins. A part ça, un peu de lecture. J'ai mis une bonne semaine à finir "Ship of magic", de Robin Hobb, premier volet de la trilogie des "Liveship traders"; de la très bonne fantasy, avec pirates, marins, capitaines, rivalités familiales, tempêtes et batailles à gogo. J'attends encore quelques jours avant d'enchaîner avec la suite, mais j'ai de plus en plus de mal à me retenir. Nettement meilleure que sa précédente trilogie, qui était très bonne au début, mais un peu longue sur la fin.
Autre lecture massive, "Les trois médecins", de Martin Winckler, Alexandre Dumas rencontre "Belle du seigneur", dans une fac de médecine, au cours des années soixante-dix. La structure du roman, et les archétypes des personnages, sont calqués en tout point sur "Les trois mousquetaires". J'ai parfois eu du mal sur les descriptions médicales, très crues, mais cette lecture m'a bien donné envie de m'attaquer au livre qui le précède, "La maladie de Sachs", opportunément acheté pour une bouchée de pain, une poignée de main et quelques myosotis. Rendu à ma tante dans les délais impartis, au cours d'un barbecue sous la pluie. Mon oncle répare des flippers des années soixante, j'ai passé la soirée à scotcher dessus.
Pour continuer à narrer ma semaine dans le désordre, jeudi dernier, avec le Sultan, descendu de sa lointaine Picardie, et Ibn Cioran, mystérieusement conjuré des tréfonds qu'il hantait (merci le licenciement), j'ai suivi les bords du canal de l'Ourcq, depuis la Villette, en direction du nord-est, vers Meaux, mais pas jusqu'au bout. A bicyclette. Soixante bornes dans les jambes, en comptant l'aller-retour pour me rendre au point de départ. Au retour, ou dans les jours qui ont suivi, une crêperie avec mes parents, pour fêter le bac partiel de ma sœur, qui est partie en vacances le lendemain. Un bol d'air pour tout le monde.
Engloutis depuis, surtout la nuit, "Un travelo nommé désir", par Noël Simsolo, une aventure du Poulpe, plutôt réussie, et "Le labyrinthe grec", de Manuel Vasquez Montalban (avec des accents sur divers "A"), une aventure de Pepe Carvalho, un grand bonheur, comme toujours. Sur une note plus sérieuse, également en chantier, "La violence nazie: une généalogie européenne", d'Enzo Traverso. A lire dans les heures à venir, "Little women", de Louise May Alcott, la fameuse histoire des quatre filles du docteur Marsh, surtout connue, en ce qui me concerne, par le dessin animé japonais larmoyant aperçu durant mon enfance. Trouvé à moins d'un euro, dans une vieille édition bien conservée, pas de raison de m'en priver.
Autre séquence désarticulée de l'enchaînement rigoureux des causes et des conséquences, rencontre parisienne avec Tonga et le Sultan, le lendemain de notre odyssée cycliste, dans une gargotte du quartier latin, le temps d'un bobun, d'une orgie d'emplettes (dans la limite des finances disponibles, autant dire, moins de dix euros, empruntés aux copains, quelques livres achetés en solde, dont "Master and commander", premier roman de la séquence navale de Patrick O'Brian) et de glaces italiennes dégustées à l'ombre d'un échaffaudage. Tonga est presque sûr de revenir en région parisienne, pour refaire son stage de prof de maths, et il cherche activement un appart, pour le louer avec la Souris, également rescapée de l'enfer nancéen, pour replonger aussitôt dans la terrifiante épreuve qu'est la rédaction d'un mémoire (sur les jardins paysagers en Ile-de-France, ou un thème approchant). Bonne chance.
Dimanche dernier, partie d'Earthdawn, peut-être la dixième de la campagne, qui semble de plus en plus construite pour durer, avec des trames rémanentes, des personnages récurrents et des motivations en accordéon. A mi-chemin entre le troisième et le quatrième cercle, mon intrépide guerrier ork mord dans la vie à pleines dents. En jeu de rôle, rien ne vaut les campagnes longues, qui s'étalent sur deux ou trois ans, comme celle-ci semble bien partie pour en prendre le chemin. A la rentrée, avec ou sans moi (vite, éducation nationale, affecte-moi dans une zep proche de mon domicile actuel!), campagne de Shadowrun, comme session bouche-trou, en fonction des emplois du temps de chacun. Dans deux mois. Dans une éternité.
Et c'est à peu près tout. J'ai passé la journée chez mon oncle, en Normandie, avec mes parents, merci la voiture, à deviser, déjeuner, sonder les miasmes de l'exil, de la séparation et des manies persistantes. Somnolé sur le canapé. Mangé un clafoutis aux framboises. J'ai ressorti ma chemise rouge, estivale et festive, au diable cotillons, serpentins, feux d'artifice. Je suis rentré de Normandie avec l'intégrale de Léo Malet, en trois volumes, et quelques romans policiers suédois. Le quatorze juillet, qui a dû tomber la semaine dernière, je suis passé chez mes grands-parents. Ma grand-mère baisse de semaine en semaine, et devrait, si elle tient jusque-là, prendre place en maison de retraite, dans le voisinage, début septembre. Ai dormi pendant le feu d'artifice.
Encore un truc qui surnage à la surface de ma mémoire fatiguée. Hier, j'ai rejoint Edriwing dans un café de l'Opéra, nous avons regagné son domicile, discuté avec une amie en plein désarroi, mangé gras et regardé "Thirteen", comédie dramatique américaine, avec des adolescentes qui découvrent le schmilblik, la drogue, les garçons, la mode et le mal-être. Resté dormir sur place, levé à sept heures ce matin pour attraper la batmobile, rouler vers le soleil couchant, avec dix ou douze heures d'avance, pour lui tourner le dos en fin de journée, regagner le bercail, manger des lasagnes et tomber de fatigue. Battre ma mère au scrabble. Somnoler tout au long du parcours.
Programme de la soirée: si la chaleur, étouffante en journée, m'en laisse l'occasion, dormir jusqu'au petit matin. Si le sommeil tarde, lire Montalban et Alcott, rendre à César ce qu'il a égaré, me retourner, encore et encore, dans mon lit maculé de sueur rance, attendre l'aurore et le sommeil gêné qu'elle apporte bien souvent. Demain, repos à domicile, ignorer l'ultime chance de croiser les amies en partance pour la Chine, un an ou davantage, pour dormir à l'ombre des palétuviers, ou sous l'évier. Maudire la saison, faire mes bagages et m'esquinter la rétine à lire des bandes dessinées en ligne.
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