Les pieds dans l'oblat

Publié le par Paraph


    Dimanche vingt-sept mai deux mille sept. Onze heures trente-deux du matin. Un matin déjà bien écorné, mais on fait ce qu'on peut. Ces quelques jours de vieillissement m'ont rapproché, un peu plus, du terme de ma troisième décennie extra-utérine, et de l'amorce, si tout se passe bien, de la quatrième. Je peine à y croire. Je m'en rendrai sans doute davantage compte sur l'instant. Je ne sais pas si j'ai bien envie d'être trentenaire. Ca n'est pas tant l'âge qui me gêne, que l'appartenance à cette catégorie de la population que je ne suis pas sûr d'apprécier à sa juste valeur. C'est chiant, un trentenaire. Et quand ça se réunit en bande, c'est plus pénible encore. Je dis peut-être ça parce que j'en ai croisé plein hier soir, et que j'ai peu dormi depuis. Ou ça joue peut-être sur quelque chose de plus fondamental. Centres d'intérêt, attrait pour la stabilisation souvent accompagnatrice de la trentaine. La stabilité tue l'individu, à mon sens. La stase aussi, mais pas de la même façon. M'enfin, plus que quatre-vingt-seize jours, peu ou prou, avant la fin annoncée de ma stase actuelle. On aura bien le temps de s'y préparer.

    Depuis mon dernier compte-rendu, j'ai sans doute passé beaucoup de temps, voire trop, à lire. J'ai mis trois jours à régler son sort à l'interminable pavé closant (hmm) la Farseer Trilogy, de Robin Hobb. C'était intéressant au début, moins sur la fin, surtout quand elle a mis du temps à venir. Toujours ménager quelques jours ou semaines de pause entre les différents tomes d'un cycle: j'aurais dû, cette fois encore, écouter mon propre conseil. Ma zolanite aiguë a dû s'estomper, je devrais pouvoir m'attaquer de nouveau aux Rougon-Maquart, d'ici quelque temps. Plus de Robin Hobb pour plusieurs semaines, donc. J'ai encore deux trilogies qui dorment sur mes étagères, plus une troisième qui me guette chez mon libraire de frère. Foutue famille.

    Pendant ces trois ou quatre jours, sans sortir ou presque, j'ai joué au scrabble avec ma mère, au boggle avec ma tante, et j'ai lu un recueil de poèmes, "Collected poems nineteen-forty-eight - nineteen-eighty-four" (je n'aurais jamais dû prendre le parti d'écrire les nombres en toutes lettres), de l'auteur antillais Derek Walcott, qui écrit bien, mais j'ai ingurgité en une nuit les cinq cents pages de sa compil', donc il me reste un peu sur l'estomac. C'était au programme optionnel des oraux de l'agreg', que je n'irai pas passer, mais ça fait du bien de se dire qu'on prépare quand même, au cas où. Il y a aussi "Tristram Shandy" à me farcir, mais je ne sais plus où je l'ai mis. Sans doute derrière les romans de Robert Heinlein. Irai voir tantôt.

    Cinéma. Pas beaucoup eu la motivation pour marcher jusque sur Paris, surtout pendant les jours où il a fait trop chaud. Depuis deux jours, des averses intermittentes font périodiquement baisser la température extérieure de quinze degrés. C'était le cas cette nuit, j'ai eu froid. Cinéma, donc. Je suis quand même allé subir le troisième film sur les Pirates des Caraïbes. J'avais heureusement manqué la seconde partie. "At worlds end" est téléphoné de bout en bout, Orlando Bloom et sa pouffe ne savent pas jouer, mais les scènes d'action sont bien orchestrées, Johnny Depp est parfois hilarant, et la tonalité d'ensemble est plaisante. J'étais venu pour m'ennuyer, j'ai fini par me prendre au jeu, sourire aux moments absurdes, haïr un peu moins mes semblables, sortir le cœur léger, la bave aux lèvres et la banane comme un canon (mince, la référence m'échappe, ça doit être dans une chanson).

    J'ai oublié un truc. Le week-end dernier, tandis que je pillais impunément les provisions de bouche de Tonga, j'ai pu voir, chez lui, deux films, "Stand by me", de Rob Reiner, un vrai régal, et "Garden state", rigolo au début et très chiant sur la fin. J'aime bien les films de Rob Reiner. Il faudrait que j'aille voir "Quand Harry rencontre Sally", ça doit me manquer, quelque part.

    Hier, j'ai ressorti mon vélo. J'ai passé une demi-heure à dégonfer, puis regonfler mes pneus. Je suis peu doué de mes dix doigts, mais je dois avouer que le système de gonflage est mal fichu. Bon. Avec l'aide de ma mère (sic), j'ai pu m'en accomoder, et aller sillonner l'asphalte du sud-est, pointe sud du Val-de-Marne, derrière l'autoroute du Soleil, mais avant la Seine. Mon cousin, à qui j'ai prêté "Les racines du mal", emprunte tous les jours, pour aller travailler, la ligne de bus qui longe tous les toponymes mentionnés dans le roman de Dantec (son dernier roman lisible). J'ai eu la même impression il y a quelques années, en lisant le même bouquin. Comme quoi.

    Hier soir, anniversaire d'une amie, surprise plus ou moins réussie (elle s'y attendait), pour ses trente ans. Je me suis davantage amusé que je ne l'escomptais, pour plusieurs bonnes raisons, la présence d'amis presque perdus de vue, d'une part, et l'interacticvité d'un jeu vidéo, d'autre part. Ca fait beaucoup de parts, mais tout le monde a eu du gâteau. Plusieurs conversations inintéressantes au possible entre couples trentenaires pourvus d'enfants, voitures et empreints immobiliers sur trente ans. Je n'ai rien contre leur mode de vie, mais ils ne parlent que de ça. M'enfin, on verra dans quelques mois/années, quand j'aurai du pouvoir d'achat et un ulcère à l'estomac. Je prédis une accélération prochaine de ma calvitie. Et beaucoup d'ennui, dans la province où l'Education Nationale aura trouvé bon m'envoyer. Promenades? Lectures? Réunions avec les parents d'élève? Qui sait de quoi demain sera fait?

    Les quiches, tartes salées, pizzas, gâteaux, chips et bières engloutis dans la soirée ne m'ont pas empêché de rentrer vaillamment, vers trois heures du matin, depuis Vitry, sur mon vélo. J'ai eu froid, et je me suis perdu. Comme dans la chanson de Renaud, euh, "T'aurais pas dû, Gérard Lambert, traîner ce soir à Rungis", ou quelque chose d'approchant. Je me suis mystérieusement retrouvé au beau milieu des Halles de Rungis, vers quatre heures du matin, tentant désespérement de rejoindre un itinéraire autrefois familier, ayant sombré depuis dans les profondeurs du post-pompidolisme mercantile. Hop. J'ai même pu découvrir une boîte de nuit, le Metropolis, coincée sur un pont enjambant des entrepôts désaffectés, entre une autoroute souterraine et plusieurs hôtels de luxe inaccessibles, à mi-chemin de la ceinture orbitale. Le cyberpunk fait tout son sens.

    Vers cinq heures du matin, j'ai pu regagner mon domicile, passablement frigorifié -- j'étais sorti en T-shirt. Seule consolation, il n'a pas plu pendant que je chevauchais le vent frisquet de la nuit blanche. Je me suis traîné jusqu'en ma tanière, où le sommeil m'a pris comme il m'a trouvé. Dormi quatre heures. Pas forcément frais, mais prêt à affronter une nouvelle journée de bonheur sur terre.

    Programme de la journée: arrêter de penser en décasyllabes. La grosse vague a été dans la nuit de vendredi à samedi, j'ai peiné à trouver le repos, je voyais les flots osciller sous un firmament tropical. Régler leur sort à "Mèmed le mince", que j'avais délaissé pour des proies plus plaisantes, et à David Lodge, que je n'ai toujours pas entamé. Egalement sur le feu, mais il ne le sait pas encore, "Flare", de Roger Zelazny et Thomas T. Thomas, encore une histoire de plate-forme spatiale et d'immortels transstellaires fumant le cigare, goûtant le brandy et les femmes belles, mais cruelles. Dans l'après-midi, une partie d'Earthdawn à Massy. Je rate le pique-nique d'adieu de Valnikova, qui part s'exiler en République Tchèque (sans provisions, ah ah, hem), mais ça n'est que partie remise (de chèque, uh uh), quand je serai riche, je prendrai l'avion.

    Programme des jours à venir: lire un peu moins, sans cesser tout à fait. Me replonger dans l'estonien, rater mes rattrapages, tourner la page des langues finno-ougriennes. En finir avec l'université, au moins pour le moment. Si les pneus sous-gonflés ont survécu à la tourmente matinale, repartir sur mon vélo vers d'autres impostures. Aller au cinéma, ça me changera les idées. Me remettre à traduire ce qui me tombera sous la main? Avoir trop chaud. Boire du whiskey dans des verres sales, faire semblant de me mettre au polonais. Inventer des sports qui n'existent pas. Légumer devant le tennis à la télé. Changer mes chaussettes quand celles-ci seront mûres.

 

 

Publicité

Publié dans schopenhauer

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
S
Pour les pentamètres iambiques les traductions d'André Markowicz sont remarquables.
Répondre