Croquette et le sablier

Publié le par Paraph


    Dimanche quatre février deux mille sept. Vingt-deux heures cinquante-trois. Semaine assez chaotique, essentiellement positive. Beaucoup moins le sentiment de stagner, le dialogue hivernal s'est débloqué, je converse avec le monde et la réalité m'interpelle. Dans plusieurs langues. Peu dormi, mais vu beaucoup de monde, lu quelques bonnes choses et sillonné les routes à bord de mon crocus. Mais revoyons la scène au ralenti.

    Mercredi dernier, trente-et-un janvier, lever précoce, sans doute un peu trop, mais qu'importe. J'ai vraisemblablement traîné une partie de la nuit sur Vaneigem, qui dit parfois des choses très sensées quoiqu'un peu opaques dans leur formulation. Un peu comme mes selles (mais je m'égare). Dans la matinée, j'ai médité sur le sort de l'univers. Peu convaincu par la tournure générale des choses, j'ai pris le parti d'en être.

    Dernier jour de carte orange, j'en profite pour prendre le métro. Sur un coup de tête, je fonce vers le cinéma, bien décidé à voir "Cashback", avec ou sans compagnie. Quelques coups de fil plus tard, la compagnie s'impose, ma séance se décale, et je débarque chez Ramethep en grandes pompes (je chausse du quarante-trois). J'y retrouve l'intéressé, ainsi qu'Impala, plongés devant le troisième épisode du "Kingdom" de Lars Von Trier. Ca m'a fait du bien de ré-entendre du danois, langue que je n'avais plus pratiquée depuis des années. Je débarque au milieu de la série, mais j'assimile assez vite les tenants et les aboutissants. Un peu beurk sur les bords, mais l'ambiance est réussie, les blouses blanches et les plafonds bas.

    Vers quinze heures, nous filons vers le complexe cinématographique, où nous rejoint la tierce larronne. "Cashback", donc. Le film se laisse regarder, rien d'exceptionnel, mais quelques idées intéressantes, une réalisation efficace, sans originalité mais sans fausse note, un humour convenu, des acteurs équanimes, bref, un bon moment de glande arraché au réel. Le soir, je devais me rendre à une réunion pré-vésulienne, mais je n'ai finalement pas su. Au lieu de quoi, nous avons tous trois filé chez Edriwing, jouer au poker sans argent, manger des pizzas sans anchois et boire du soda sans allégement. Vers minuit, tout le monde part, je reste dormir sur place. Vague tentative de jouer au go, mais je ne suis pas de taille (ni d'estoc). Nous décidons de regarder le douzième épisode de la première saison d'une série que je découvre, "Twenty-four".

    Six heures plus tard, nous avons regardé sept ou huit épisodes, et nous finissons par succomber à nos blessures. J'ai accroché, comme toujours devant une série: suspense haletant, personnages déséquilibrés, rebondissements sans trêve sur fond de trame éculée. Ca ne vaut pas un roman d'espionnage, mais l'ambiance y est, on a surtout envie de savoir la suite; je m'y attaquerai peut-être dans quelques mois, ou dans quelques années, si j'ai un jour une télévision et un goût amoindri pour la solitude.

    Le lendemain, jeudi premier février, je pars en fin de matinée, ayant peu dormi mais relativement bien, laissant mon comparse étendu sur sa couche, plongé dans le sommeil du juste, si durement acquis à grands coups de licenciement. Comme nous sommes le premier du mois, ma carte orange ne marche plus. Mon budget ne me permettant pas de la renouveler, j'opte pour l'achat d'un ticket. Pour une raison mystérieuse, la machine sur laquelle je tombe refuse de me vendre un titre de transport. Je renonce à la transaction, je sors mon livre et je rentre à pied. "Changing places", de David Lodge, premier roman de lui que je lis. Pour le moment, deux universitaires, un Américain et un Britannique, profitent d'une convention entre leurs deux facultés pour échanger leurs places, six mois durant. Pas encore vraiment rentré dans l'histoire. Je m'y remettrai demain.

    Deux à trois heures plus tard, j'ai gagné ma petite ville de banlieue proche. Chaussettes trouées, ampoules, chaussures trop grandes. J'engloutis un repas improvisé, j'omets de me tailler la barbe, pourtant bien trop longue et négligée à mon goût, surtout la moustache. Je sors mon vélo de la cave, et je repars. Dire que reprendre la route me ravit, me plonge dans une satisfaction extatique, n'est pas en-dessous de la vérité. J'y prends un plaisir non dissimulé, je ne comprends pas comment j'ai pu m'en passer si longtemps, ni comment l'homme peut vivre ailleurs que sur un deux-roues. La liberté, mon bon monsieur.

    Seize heures dix. J'arrive chez le Chat, emmuré dans sa forteresse de cristal depuis son retour de Krypton. Nous conversons joyeusement, semons la zizanie dans les rayons du supermarché local, buvons du thé, de la liqueur de tequila, mangeons une pizza, du chocolat, buvons du thé glacé, interrogeons à distance nos amis de passage, entreprenons de refaire le monde et décidons finalement d'y renoncer pour le moment. A peu près dans cet ordre. Je lui rends des livres empruntés depuis trop longtemps, plus ou moins achevés, lui raconte ma vie et approuve ses goûts musicaux. Excursion dans un vidéo-club, abandon progressif de tous les camarades potentiels, constitution d'un stock et embarquement pour Cythère.

    Le soir, vautrés sur un orignal, triple contemplation: "Ultra-violet", un film de vampires mal monté, desservi par une brune squelettique et des méchants bâclés; "Superman returns", assez jubilatoire, largement du niveau de l'ancienne trilogie, sans doute meilleur que les deux "Spiderman" et les trois "X-Men" (sans doute parce que je n'ai jamais lu la bande dessinée, alors que j'ai absorbé des dizaines de milliers de pages de l'autre gamme, Marvel, source de la plupart des adaptations récentes, lesquelles m'ont toujours déçu, sur des points de détail sans importance, mais quand même, on ne m'ôtera pas de l'idée que le cuir noir ça craint, et qu'un acteur de trente centimètres trop grand, quel que soit par ailleurs son talent, eh bien non, je n'adhère pas, mais bon, j'y ai pris plaisir tout de même, hein, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit); et pour finir, "Gli specialisti", un western rital de mille neuf-cent soixante-neuf, tourné par un Sergio de seconde zone, avec dans le rôle titre un certain chanteur belge, aux yeux d'un bleu profond, heureusement doublé dans la version française, seule disponible à la location. Et hop, quatre heures du matin.

    Je reste dormir. Avant de sombrer dans l'outre-espace, je subtilise, avec la bénédiction du maître et l'octroi d'un délai bref, un roman tout frais, mais très accrocheur, "Les falsificateurs", d'un certain Antoine Bello. Je trouve finalement le sommeil, malgré une veille assez longue. Ouvrage difficile à poser.

    Le lendemain, vendredi deux février, réveillé presque tôt, je passe la matinée à lire avant de déjeuner, toujours chez le Chat, au son des Clash, de quelques tartines et de lait entier. Je file en début d'après-midi, enfourchant mon vélo d'un geste décidé, tout à ma joie de retrouver le grand air. Il pleut, mais je roule. Une fois atteintes les portes de Paris, je me dis que j'irais bien faire un tour à Versailles, ça fait longtemps que je n'en ai pas remonté les avenues. Arrivé à Vanves, j'opte finalement pour une descente surprise chez Vertige, qui habite à deux pas, et dont c'est l'anniversaire. Quatre-quarts à l'appui, je le convains de la futilité de toute espèce d'espoir. Je lis pendant qu'il bosse, nous mangeons des nouilles, et je repars vers vingt heures.

    A vingt-et-une heures, après avoir repoussé l'invitation à jouer aux cartes des irréductibles de Saint-Denis, je m'engouffre sous la douche, décide de m'enrhumer, sors dans les rues de la banlieue, jusque chez ma tante qui tricote au coin du feu. Autour d'une tasse de thé, nous jouons au boggle, je gagne d'une courte tête, je reprends du thé, et je mets les bouts vers une heure du matin. Mon cousin a réussi son concours, je suis content pour lui.

    Retour à la base. Je lis jusque vers quatre ou cinq heures du matin, toujours la même chose. Je rentre de plus en plus dans l'histoire, je tente tout de même de dormir quelques heures, et j'y parviens. Joie.

    Hier matin, samedi trois février. Vers neuf heures du matin, j'émerge de ma transe cataleptique pour entamer la lecture des derniers chapitres des "Falsificateurs". Par bien des aspects, ça m'a fait penser à du Vincent Ravalec, ou aux meilleurs romans (je pense à "Saga") de Tonino Benacquista -- l'histoire de jouer avec le réel, de le mêler à la fiction, tout en entrenant un suspense efficace, dans un contexte international bien croqué.

    Déjeuner en famille, avec deux danseurs polonais venus triompher aux championnats du monde de tango (ils sont repartis huitièmes, disqualifiés juste avant la finale), qui ne décrochent pas un mot. Je ne parle pas polonais, pas encore eu le temps d'apprendre, et je suis surtout pressé de retourner à mon bouquin. Une heure plus tard, je lève le camp, arrimé aux trente dernières pages, que j'achève dans le métro.

    Quinze heures trente, place Saint-Michel. Rendez-vous avec tous mes anciens comparses d'il y a dix ans, en compagnie desquels j'ai étudié, aux mariages desquels j'ai pu étrenner mon costume et pour lesquels je conserve une affection certaine. Ils sont en retard (pour certains) et je suis en avance, j'en profite pour entamer "The man with a thousand names", un roman publié en mille neuf-cent septante-quatre par A.E. Van Vogt. Les derniers retardataires accourent, nous déambulons dans les rues amènes du quartier, avant de trouver une terrasse ombragée, montagne Sainte-Geneviève, désertée par les hordes anglophones hypnotisées par les exploits ovales des gladiateurs en shorts. Table de pique-nique, bancs en bois, je rends son livre au Chat, vue plongeante sur le Panthéon, je m'enrhume, nous nous enrhumons, femme enceinte et guiness en solde.

    Vers dix-sept heures, nous nous réfugions dans une crèperie, où il fait bon attendre que le sang revienne dans nos membres tétanisés par le vent. A dix-huit heures, ou peu après, séparation, je file à pied vers la Motte, prendre une collation dans un restaurant coréen, tenu par des gens du cru, en espérant m'en mettre plein la panse et rejoindre des amis. Nous sommes sept, trois à l'heure et quatre dont le retard s'étage entre trente minutes et une heure dix, dont l'organisateur, qui arrive bon dernier, mais il a des excuses. Comme nous ne sommes pas au complet, le gentil restaurateur refuse de nous admettre dans le saint des saints, notre réservation nous pend au nez mais qu'importe, de dépit, nous encombrons le trottoir jusqu'à la venue de nos complices retardés, avant de filer vers un établissement voisin, comparable mais plus sympathique, où l'on nous accueille sans réservation.

    Soirée agréable, plats divers partagés entre tous les convives. Le Sultan est descendu de sa lointaine Picardie, d'autres collègues de la fac ont fait le déplacement, mais j'ai la flemme de tout décrire. Nous partons vers vingt-trois heures, après avoir mangé une glace au thé vert. Le Sultan et moi-même filons vers le dixième arrondissement, où Ramethep nous ouvre les portes de son palais. Discussion à bâtons rompus autour d'une théière de passage, séance vidéo (un ou deux épisodes des "Simpsons"), coup de barre et comatage. "Les aventures d'Hercule", avec Lou Ferrigno, défilent sur l'écran tandis que je dors, déjà, du sommeil bienveillant qui m'a terrassé, sur le tapis, trois minutes à peine après le générique.

    Ce matin, réveillé vers dix heures, ayant dormi tout habillé, je file à l'anglaise, tentant, sans doute en vain, de ne pas déranger mes comparses étendus sur le sol. Pas très frais, je regagne en train le domicile parental, lis un peu, partage un repas en famille, attends le signal de Vertige, qui vient de s'acheter le même vélo que moi, pour aller ensemble à Massy, pour notre partie de jeu de rôles hebdomadaire. Parvenus entiers à destination, nous parvenons à remplir convenablement les principaux enjeux de la session. Je ne m'endors pas, le thé me soutient, je repars dans le froid, heureusement que j'ai pensé à prendre mes gants. J'aime bien mon nouveau vélo, malgré ses défauts. La selle est très confortable.

    Programme de la soirée: lire jusqu'à épuisement, ce qui pourrait survenir assez vite. Finir le Van Vogt s'il se plie à ma volonté, reprendre le Lodge si l'envie m'en saisit, ou faire son sort à un bref roman de Selma Lagerlöf, emprunté au Sultan et susceptible de lui revenir dans un futur proche. Demain, repos. Si je m'ennuie, ou que ma conscience me taraude outre-mesure, aller en cours d'estonien, mais je ne sais pas si mon courage, ma gorge et ma confiance en mes congénères uniront suffisamment leurs forces pour que j'accepte de me plier aux volontés du cosmos. J'ai mieux à faire, dormir vingt-quatre heures d'affilée, par exemple. Deux cent huit jours avant implosion, plus que neuf avant le coup d'envoi de Vesoul deux mille sept.

 

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Publié dans schopenhauer

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