Je suis un géant de papier
Jeudi neuf novembre deux mille six. Minuit cinquante-sept. Nouveau coup de tonnerre dans l'univers bien régulé de ma routine désordonnée. J'ai obtenu une rallonge sur mon grand projet de l'an passé, et des quatre années précédentes. Un mois de plus, trente jours de rab pour boucler mon mémoire de maîtrise. Nouveau décompte. On remet le pied à l'étrier, plus le droit à l'erreur. Pouet.
Ce matin, grasse matinée, tant pis pour mes cours de qazaq. J'y retourne quand je veux. Déjeuner sur le pouce, puis passage à la fac pour relire la version définitive du compte-rendu collectif élaboré par la bande d'étudiants partis en février dernier au festival des cinémas d'Asie, organisé comme tous les ans dans la belle ville de Vesoul. J'en étais. A la relecture, que de coquilles, point d'exclamation.
Trois heures d'une lente dérive dans les couloirs. Discussions, prises de thé au citron. Renouement de contacts. Au hasard d'un corridor, je suis tombé sur ma directrice de maîtrise, qui m'a confirmé les délais absolus à ne pas dépasser. Il me reste encore un mois. Je m'y mets dès demain. Mettons samedi.
Dans le feu de l'action, j'ai pris le métro, poussé par mon désir d'accomplir de grandes choses. Arrivé trop tard pour mes cours de lituanien, je squatte une petite heure dans le bureau des étudiants, pose des affiches pour le cinéclub de la fac, avant de me rendre en cours de letton. Ca n'est peut-être pas clair en me lisant, mais les cours de langues asiatiques ont lieu quelque part, à l'ouest de Paris, et les langues européennes sont enseignées ailleurs, en banlieue nord/nord-ouest. J'habite en banlieue sud.
En letton, les choses sont bien plus floues qu'en estonien. Je progresse plus lentement, mais je ne désespère pas d'être en mesure de communiquer à la fin de l'année, si je persiste. Mais je pense y arriver. Beaucoup plus facile pour des cours du soir que pour des cours du matin.
Rentré vers minuit, j'ai pu échanger quelques amabilités avec mon père, manger les restes d'une tarte flambée et des patates de ce midi. Je me sens bien. Je suis satisfait de moi-même. Je me sens grisé par le sentiment, tout bourgeois qu'il soit, de contentement devant une journée oisive bien remplie. Tant que je le vis bien.
Programme de la soirée: finir la lecture de Walter Jon Williams, "Angel station" (1989), qui s'achemine vers ses derniers retranchements. Opter pour un successeur à court terme, qui ne survivra pas au week-end, mais me permettra de m'occuper dans le métro demain matin.
Programme de demain: lever vers sept heures. Journée de travail sans doute passif, pause déjeuner à combler grâce aux collègues du moment. Le soir, cours d'estonien. Après les cours, séance de cinéma, pour aller voir un vieux Kurosawa mystérieusement restauré. Une histoire de sabres, ou d'esthètes livrés à eux-mêmes dans un monde post-moderne cruel et passager. Ou rien à voir. Des enquêteurs au chapeau mou, la clope au bec, occupés à survivre sur une paie misérable, et qui résolvent tout un tas d'affaires en ne perdant jamais de vue qu'ils font partie du système. C'est un sentiment confortable.
Publicité