Sardines dans le ciel

Publié le par Paraph


    Mardi dix-huit juillet deux mille six. Onze heures trente-huit. Le feuilleton de l'été continue. Un nouveau compte à rebours mental a commencé, qui me sépare de la prochaine grande échéance de ma vie. Dans quarante-quatre jours, je devrai avoir rendu mon mémoire de maîtrise. C'est le temps qu'il me reste pour le rédiger, le corriger, préparer la version finale, avec la bénédiction des autorités suprêmes de tous les savoirs. Soutenir mon mémoire, c'est, une fois de plus, changer le cours de ma vie: progresser enfin dans mes études, qui stagnent depuis huit ans; obtenir le sésame nécessaire au report demandé à l'éducation nationale, pour ne pas entamer tout de suite le stage de validation de mon capes d'anglais tout juste acquis; c'est, enfin, la possibilité de tenter, et de rater parce que, bon, faut pas déconner, l'agrégation d'anglais. Que du bonheur, beaucoup d'enjeu, un bel été en perspective.

    Les jours s'enchaînent, toujours selon un rythme fou, débridé, barbu à pierre fendre. Vendredi dernier, j'ai tant traîné sur la toile que ma nuit s'est convertie en sieste improvisée, deux heures lové sur un matelas avant de prendre la route. Huit heures du matin, départ collectif, co-voiturage inspiré par la liste des invités, vers la Bretagne et le mariage, le troisième de la saison en l'occurrence. Le voyage s'est bien passé. Ramethep était du voyage, et les autres occupants de la voiture, un couple en fin d'études, d'une compagnie agréable. Nous sommes arrivés vers midi, pour le premier service, dans le petit bled où se déroulaient les festivités. Quelque part dans la campagne au nord de Rennes, le nom de la commune ne vous dirait rien.

    Le mariage lui même est survenu sur les coups de dix-sept heures. La mariée était en blanc, comme ça arrive souvent dans ces cas-là. Le marié était en costume. Il faisait chaud, nous avons grillé. Les parents de la mariée étaient venus spécialement de Canton, et j'ai pu communiquer avec eux, en utilisant mes rudiments de mandarin. Pas facile de les comprendre avec leur accent méridional à couper au couteau, mais ils m'ont invité à passer chez eux si jamais je suis dans la zone. Bon à savoir, j'ai soif d'espaces, de nourriture et d'idiomes. Le soir, dîner sous le grand chêne, dans la fraîcheur enfin retrouvée. La grand-mère nonogénaire dansait un twist endiablé et nous enterra tous. Je me suis couché vers trois heures du matin, dans un grenier converti en dortoir collectif, tandis que les autres invités achevaient les bouteilles.

    Le dimanche matin, réveillé vers neuf heures, je me suis enterré au fond du jardin, un livre à la main. Je suis en train de lire "Plasma" ("Metropolitan" en version originale) de Walter John Williams, un des meilleurs romanciers cyberpunk qu'il m'ait été donné de lire. Ce bouquin est intéressant, à la croisée des chemins entre le cyberpunk et la fantasy. J'ai pas mal avancé, le temps que les autres convives se levassent. Déjeuner collectif étiré jusqu'en milieu d'après-midi. Vers dix-sept heures, je reprends la route avec les mêmes convoyeurs qu'à l'allée. Tout se passe bien, je dors à l'arrière, toujours vêtu de ma chemise rouge à motifs géométriques endossée la veille pour avoir comme un air de fête. Et c'est alors que.

    Panne sèche sur l'autoroute. Plus la moindre énergie électrique dans le véhicule. Nos hommes garent la caisse sur la bande d'arrêt d'urgence, soupçonnent la batterie, appellent l'assurance, qui suggère plutôt de marcher le long de la voie pour actionner le téléphone orange prévu à cet effet. Un kilomètre dans une direction, à deux mètres des trente-huit tonnes qui vrombissent d'un air menaçant, puis demi-tour pour aller finalement rejoindre l'autre borne. Communication, après trois kilomètres les pieds dans les cailloux, avec le service idoine qui nous dépêche une dépanneuse. Retour en rangs d'oignons jusqu'au vaisseau mère.

    Une heure plus tard, la dépanneuse se pointe, nous embarque et nous dépose dans un coquet garage paumé quelque part à trente kilomètres au sud de Rennes. Il est environ vingt heures. Appelée, l'assurance nous informe qu'en cas de panne, et non d'accident, nous ne sommes pas couverts, pas rapatriés, il faut payer, et se démerder pour rentrer à pinces. Le couple pilote a en outre besoin d'être sur Paris le lendemain matin, pour prendre un avion, billets non remboursables ni échangeables. Il est vingt-et-une heures. Les organisateurs du mariage, consultés à distance par l'intermédiaire de leur bru nouvellement acquise, nous proposent gentiment de nous démerder et de faire du stop. Des invités chinois, mus par la pensée à une vitesse défiant l'entendement humain, finissent par dévier de leur trajectoire, pour venir nous secourir dans ce trou à rats. Ils repartent aussitôt, mécontents du temps perdu. Comme il n'y a que deux places dans la voiture, je me retrouve seul, dans un trou perdu, à trente kilomètres de la gare la plus proche, toujours vêtu de ma chemise hawaïenne, mon téléphone n'a plus de batteries, mon portefeuille est vide et je ne peux même pas aller au seul hôtel du coin, il n'est pas ouvert l'été, faute de clients. Il est vingt-deux heures, bonjour chez vous.

    En réveillant le garagiste, j'ai pu utiliser son téléphone, déranger une copine qui se trouvait justement sur Rennes, réquisitionner son père et l'engin livré avec, me faire prendre au milieu de la lande par la bonne volonté de mes semblables. Quand nous atteignons Rennes, il est vingt-trois heures, le dernier train pour Paris est parti depuis vingt minutes, je n'ai plus qu'à dormir dans la gare, puisque le studio de mes sauveurs n'est malheureusement pas assez grand pour accomoder un hôte imprévu. Après négociations conduites en mon absence par mon amie pugnace, je suis finalement logé dans le cabinet médical de sa mère, acupunctrice de son état, pourvu d'un simple matelas sur lequel je m'effondre, pétri de gratitude envers mes sauveurs. Parce que, quand même. Ils m'ont tiré de la panade.

    Le lendemain matin, hier donc, lundi dix-sept juillet deux mille six, je me lève presque tôt, vers huit heures, tout abruti par ma nuit improvisée dans le cabinet médical, j'attrape un paquet de chips généreusement offert par les pilotes malchanceux, je claque la porte en laissant les clefs dans la boîte aux lettres, et me voici en route pour la gare centrale. Arrivé dans les temps, j'achète en catastrophe un billet de train à grande vitesse auprès d'un robot tout à fait serviable, je prends place à bord du rapide de neuf heures, confortablement perché sur un strapontin trouvé à l'improviste, et je bouquine jusqu'à la capitale. Vers midi, je débarque au domicile parental, encore auréolé de ma réussite imprévue au concours passé par hasard. Les meilleures vocations commencent sur le tard.

    Repas pris sur le pouce, en route pour la sieste, et je repars aussi sec sur Paname, pour une série de visites savamment enchaînées. A dix-huit heures, j'intercepte le Sultan, toujours en France, qui n'a toujours pas son visa de travail, les machines à rêves de l'ambassade de l'Inde ayant décidé de ne plus marcher. Dans l'intervalle, comme un contre-temps s'accompagne parfois d'un bonheur inattendu, le Sultan a fini par trouver un cœur à l'écho du sien. Passage devant Notre-Dame pour saluer une amie employée tout l'été à conseiller les touristes dans leurs itinéraires, déambulation dans le quartier latin à la recherche d'une supérette délivrant des paquets de chips et plus si affinités, petite bière prise sur le zinc sous prétexte d'utiliser les toilettes d'un bar de quartier, arrivée une heure en retard au rencard, place vide, retour à la case départ. Quelques coups de fil plus tard, après avoir marché en long et en large sur les bords de la Seine, nous rejoignons le pique-nique d'un couple d'amis célébrant leur proche départ en Chine, pour un an, dans un cadre non défini. La moitié des étudiants impliqués dans la vie associative de la fac ces trois dernières années sont présents, discussions, alimentation, polyglose improvisée sur les quais.

    Sur le coup de vingt-et-une heures, nous parvenons à nous arracher à la gravitation du trou noir. Errance d'une rive l'autre, squat devant la gare de Lyon pour correspondance téléphonique prolongée avec des amies de passage, reprise des hostilités avec parcours ferroviaire, débarquement dans un garni confortablement niché sous les combles, quelque part dans Belleville. Soirée avec divers russophones, karaoke improvisé, avec les survivants, devant la Machine, greffée par le Sultan sur la télévision roumaine imprudemment abandonnée au milieu du salon par les précédents occupants. Tout le top-cinquante des années quatre-vingts y est passé. Vers quatre heures du matin, la propriétaire des lieux nous met à la porte, le Sultan et moi, sa Machine sous le bras, dans les rues presque fraîches de la capitale. Petite randonnée improvisée, bonjour les ampoules, jusqu'à Saint-Michel, où nous interceptons le premier métro pour rejoindre ma banlieue.

    Débarqués vers six heures, nous croisons mon père, que la chaleur rend plus matinal encore qu'à l'accoutumée, nous décidons d'un restaurant dans la semaine pour fêter ma victoire finale contre les forces de vie, et nous allons nous coucher. Quatre heures de sieste brouillonne dans un sauna, le soleil sans merci exige son tribut en liquidités, le mal de gorge constaté depuis quelques jours ne s'arrange pas. Réveillé vers onze heures, me voici d'attaque pour une nouvelle journée de dur labeur.

    Programme de la journée: manger quelque chose, prétexter la fatigue pour ne pas me mettre au travail, zoner comme un con devant la télé, attendre l'éveil du Sultan pour échanger quelques bons mots sur les choses de la vie, aller me recoucher pour une nouvelle sieste. Ce soir, dîner de famille avec des oncles, ou des cousins, bref, repas avec des gens, du vin et de l'ivresse.

    Programme de la semaine: faire mes adieux ultimes aux amis partant au loin, relever mes manches et m'atteler à la tâche. J'ai encore soixante-quatorze pages de mon mémoire à écrire (à supposer que les vingt-six déjà pondues valent quelque chose au final), et quarante-quatre jours pour m'en soulager. Moins de deux pages par jour, la marge de manœuvre semble à mon avantage. Si je parviens à m'acquitter de mon labeur avant un mois, je pourrai même partager les vacances parentales en allant croupir dans les Vosges, loin de toute forme de civilisation, une pile de romans sous le coude, une chaise longue et bien des coups de soleil en perspective.

 
Publicité

Publié dans schopenhauer

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
Je vois que tu fais encore de tes siennes en Bretagne, sacre garnement. Avec du retard (comme il n y avait pas de message pendant un certain temps j avais cesse de regarder), mais de tout coeur FELICITATIONS ! Tu es enfin parmi les elus. Passe du statut d etudiant barbu specialiste de la marche entre Paris et la Banlieue Sud, tu deviens un etre reponsable reconnu par la societe et les parents (et peut etre tjs barbu). 100 000 points d experience avec acces aux sorts de niveaux 8 et une glace a la mangue en prime.
Répondre
S
Ouf ! Les palpitantes aventures qui t'arrivent me rappellent ce bouquin que je suis plus ou moins en train de lire ("Joseph Andrews" de Henry Fielding). La vie est comme un roman, je l'ai toujours dit.
Répondre
S
Ouf ! Les aventures palpitantes qui jalonnent ta vie me rappellent ce bouquin que je suis plus ou moins en train de lire ("Joseph Andrews" de Henry Fielding). La vie est comme un roman, je l'ai toujours dit.
Répondre