Procuration
Dimanche dix-huit juin deux mille six. Vingt-trois heures cinquante-neuf. Chaleur. Moiteur. L'atmosphère semble à jamais gagnée à la cause de l'été irradiant sa haine sur l'humanité hébétée. J'éprouve une certaine gêne, mais rien d'intolérable. Le Sultan, actuellement au Pakistan, doit sans doute essuyer des températures supérieures à quarante degrés et, en pleine mousson, un coefficient d'humidité de l'air particulièrement élevé. Le thé semble avoir fait son effet. Ma gorge paraît moins irritée, et le début de fièvre détecté ce matin a pour ainsi dire disparu. La nuit commence, ouvrant son cœur aux ouvriers de passage soucieux d'en faire leur chose. J'entame mon travail.
Ce midi, le pique-nique a mis du temps à démarrer. Confronté à des inconnus, j'ai fait bonne figure, usant de mes compétences en géographie locale pour guider les noceurs vers un coin d'herbe pelée, à l'ombre d'arbres malingres, au voisinage de hordes sanguinaires munies d'objets sphériques susceptibles de venir troubler nos agapes. Un éclaireur ayant été dépéché, un autre emplacement choisi et les victuailles transportées jusqu'à destination, le repas a pu commencer, avec près d'une heure de retard. Compagnie agréable, bombance, bière, cidre, rosé, le tout au lance-pierre pour aller rejoindre ma seconde partie de journée. J'ai trouvé le moyen de me perdre dans les bois et d'arriver une demi-heure en retard au rendez-vous suivant.
Huit heures de jeu de rôles. Au menu, bataille rangée pour détruire une cloche maléfique, entrevues politiques pour concilier des généraux réticents à reconnaître leurs erreurs, série d'informations apprises en clôture de séance. Prochaine session dans un mois, avec pour objectif de mettre la main sur la maîtresse d'un homme politique influent, tout en déterminant s'il dispose de son libre arbitre ou est manipulé par des maîtres-chanteurs ayant capturé ladite donzelle. Nos vaillants héros parviendront-ils à leurs fins, pour le salut de l'empire et leur gloire personnelle? Vous le saurez peut-être si j'en parle le moment venu.
Programme de la soirée: écouter le dernier album de Sonic Youth, sorti la semaine dernière. Penser à me procurer, à l'occasion, l'album précédent, que je n'ai pas dû écouter dans sa totalité. Lire la suite de "William Conrad" (1950), roman d'aventures écrit par Pierre Boulle alors qu'il se lançait tout juste, à trente-huit ans, dans la carrière d'écrivain. Deuxième roman de l'auteur, il fait partie d'un gros volume que je viens de me procurer. C'est à peu près tout pour ce soir. Si la chaleur et le thé ne freinent pas trop mon sommeil, continuer à récupérer des excès de ces derniers jours.
Programme de demain: passer à la banque tenter de remettre mes finances à flot. Acheter mon billet de train pour Toulouse, sans doute hors de prix. Passer à la fac rendre un livre en retard. Si la bibliothèque est vide, en profiter pour bosser mon CAPES. Plus que dix-huit jours avant l'échéance. Mon temps est compté. L'angoisse monte d'un cran. Moins de trois semaines avant impact. Mon avenir en dépend. Je m'y mets sérieusement demain. Ou mardi. Ne pas trop se presser, non plus. Toujours remettre à plus tard ce qu'on aurait dû faire l'avant-veille. Reculer pour mieux tomber. Le salut est dans l'accélération.
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