Trilobite

Publié le par Paraph


    Samedi dix-sept juin deux mille six. Dix heures vingt-neuf du matin. J'en ai fini avec la fatigue, je suis ressorti de l'autre côté, et je n'ai toujours pas dormi. Mais ça va. Je gère encore. L'univers est peuplé de mes amis les nuages, qui volent à altitude variable au milieu des humains. Il suffira d'un geste de ma part pour répandre sur le monde un déluge de fer et de feu. Mais je m'abstiendrai probablement, le soleil y pourvoira.

    Avant-hier, au sortir d'une sieste inopinée, de dix-huit à vingt heures, je me suis précipité, tel un Norrin Radd des temps modernes mais pas trop, vers Saint-Denis, où m'attendait la Trinité pour quelques parties de cartes. Saint-Denis, la gare de RER, celle avec le Stade de France, est en zone deux. Y aller me coûte trois euros soixante-dix. Après, je marche vingt minutes. Le paradoxe est qu'en prenant le métro, le trajet est considérablement plus long, et je ressors des profondeurs stygiennes dix bonnes minutes plus au nord. Et ça ne coûte que le prix normal d'un ticket de métro (soit un euro cinquante depuis ma banlieue sud). Je trouve donc cela proprement scandaleux. Je tenais à le signaler, les petits détails n'ont pas d'importance.

    Une fois rendu sur le lieu des agapes, je me suis empressé de m'engouffrer dans le continuum alimentaire prévu à cet effet. Barbecue dans le soir mourant, au beau milieu des cadavres de cormorans agitant encore flappi-flappant leurs queues irisées, sur le bitume, dans la grisaille, sous les lueurs électriques de la lune incapable d'y reconnaître ses petits. Saucisses, brochettes, poissons. C'était bon. Le tout arrosé de bière, cidre, rouge. Un peu plus tôt dans la journée, pour tromper mon ennui et précipiter ma sieste (la nuit précédente avait été d'une brièveté proverbiale), j'avais lampé quelques verres de vodka. Ma bouteille n'est toujours pas vide. Les Allemandes n'auront pas Stalingrad.

    En alternance avec le barbecue, nous jouâmes, donc, aux cartes. Après une longue conversation avec l'une des têtes de la Trinité (hydre tricéphale à ses heures perdues), j'ai dormi quatre heures sur un canapé, la lumière allumée parce que j'avais la flemme de l'éteindre, après avoir lu "Sans titre de noblesse", un roman pas particulièrement drôle de Raymond Devos, un humoriste belge pas spécialement vivant. Le matin, rebelotte, ou plutôt retarot. Nous tarotâmes joyeusement, à deux, mais avec beaucoup d'aplomb.

    En fait, je suis resté toute la journée, de dix à dix-neuf heures, à jouer par là-haut. Au menu, notamment, tarot, trivial pursuit, boggle. La veille, j'avais parlé vélos avec des oiseaux de passage. Je demeure frustré de ne pouvoir sillonner les espaces illimités du cosmos sur ma bécane, épave en devenir, le vent dans les cheveux qui carresserait mes omoplates à défaut de mes clavicules. Une fois assouvies mes passions meurtrières, j'ai filé vers le métro Blanche, où j'avais rendez-vous avec une bande d'amis. Objectif: enterrement de vie de garçon pour un des nôtres, imprudent au point de franchir le pas. Grave erreur.

    Arrivé au rendez-vous, paniqué, mon téléphone en caraffe, éloigné de la toile depuis deux jours, je ne vois personne, et pense un instant que le rendez-vous a changé. Je finis par voir arriver mes camarades. Sous couvert  d'une descente dans les catacombes (le fiancé est claustrophobe, ah ah, la bonne blague), nous sommes finalement allés boire des bières dans un bar irlandais, devant un match de foot tout sauf palpitant, jusqu'à ce que mort s'en suive. Une partie du cortège est partie tôt, les survivants demeurant avec le futur sur les lieux du crime. En sortant, randonnée en voiture dans les rues de la capitale, allongée pour permettre à nos comparses de se cacher au domicile du jules en puissance.

    Nous avons fini la soirée dans l'appartement du conjoint putatif. Parties de jeux de plateau (j'ai perdu), bières, chips, trucs huileux, bref, une soirée entre mecs. Réussie au demeurant. Et terminée vers cinq heures et demie du matin, il y a cinq heures, donc. Retour par le premier métro, puis séance de travaux manuels. J'étais reparti de Saint-Denis des livres pleins ma hotte, ça commençait à devenir lourd à porter, comme certains prénoms. Finalement couché vers huit heures, j'ai dormi deux heures, le temps de recharger les batteries (et celles de mon téléphone). Dans dix minutes, je vais décoller pour rejoindre le théâtre des opérations. Au menu: déambulation mystérieuse dans les rues de Paris. Le soir, deux piques-niques se téléscoperont pour le plus grand plaisir des foules venues de loin pour manger de la rosette de Lyon. Si je tiens jusque là, retour au bercail, longue sieste jusqu'au matin, et on remet ça encore un jour.

    Sur le plan des études et de ma vie professionnelle à venir (ou son absence), il me reste dix-neuf jours avant de passer les oraux du CAPES. Je suis semble-t-il parvenu à négocier un budget transport-nourriture avec mon auguste géniteur. J'en suis soulagé, à défaut d'être solvable. Le compte à rebours entrera bientôt dans ses ultimes retranchements. Je m'y mets dès lundi.

 

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Publié dans schopenhauer

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