La flottaison du chiffre
Vendredi vingt-six mai deux mille six. Dix heures cinquante-trois. Je suis tombé amoureux d'Elizabeth Taylor. Notre amour est impossible, mais je suis sous le charme. J'ai eu l'occasion de (re)voir "Ivanhoé" l'autre jour, à la télévision, et je dois bien avouer que je l'ai trouvée belle à en crever. Je crois bien que c'est ce qu'elle a fini par faire, d'ailleurs. Ca m'était déjà arrivé de tomber amoureux d'Audrey Hepburn et de Marlene Dietrich. La frange au couteau à pain, le coup des joues peintes au crayon à sourcils, le petit menton mutin et toute la rotondité mamelle du monde sous une tunique d'une grande modestie, il n'y a pas à dire, je suis amoureux de femmes mortes ou plus qu'octogénaires. L'avantage, c'est que ma passion ne sera jamais assouvie, et que je peux vivre tranquille, sans illusion. Pas comme avec les joueuses de tennis, tiens.
Conformément à mes prévisions, la nuit a été brève. Longue insomnie due au thé ingéré par camions-citernes, lecture amusée du roman "A year in the merde", alignement de clichés faciles sur la vie à Paris pour un expatrié ne parlant pas français. Je suis arrivé à la moitié du bouquin, que je terminerai vraisemblablement dans la soirée, si je n'ai pas trop de choses sur le feu d'ici là.
Programme de la journée: avaler un petit déjeuner plutôt léger mais pas trop, histoire de ne pas être barbouillé mais de pouvoir franchir malgré tout les lieues qui me séparent de mon point de rendez-vous dans le quartier latin. Déplorer l'état de mes finances, qui ne me permettent toujours pas de me payer un ticket de RER (et je me refuse à la fraude, trop peur de me faire gauler). Retrouver un ami, parler du bon vieux temps, des projets plus ou moins réalistes, me rendre avec lui à la fac, où je devrai me séparer d'un dictionnaire de chinois et prendre connaissance de mes dates d'examens. La part d'incertitude concerne la compatibilité des différents examens entre eux, et l'accord de principe que m'accorderont, ou me refuseront, les enseignants des langues pour lesquelles je ne suis jamais allé en cours. Une secrétaire en particulier m'a envoyé des monceaux de papiers pour me résumer que j'étais inscrit, mais me demander de m'inscrire, me communiquer les dates selon un organigramme de dix pages à peu près illisible incluant les conditions nécessaires à une inscription en thèse de biélo-russe, l'adresse de la préfecture de police pour demander une carte de séjour, les conditions générales pour passer les examens, bref, tout sauf le groupe dans lequel je suis inscrit, les dates changeant apparemment selon le groupe choisi. Dans la soirée, passer chez des gens s'ils existent, aller au cinéma si j'ai le courage d'affronter les foules du vendredi soir, rentrer chez moi dans tous les autres cas.
Après enquête, il semblerait qu'Elizabeth Taylor soit encore en vie. Elle n'aurait même que soixante-quatorze ans. Personnellement, je la préfère telle qu'elle apparaît en mille neuf cent cinquante-deux, à tout juste vingt ans, mais bon, on ne va pas faire le difficile. A priori, j'ai toutes mes chances. Il me reste par ailleurs six jours avant la fin de mon décompte, je ne sais plus trop au juste ce que j'attends, mais bon, ça fait un moment que j'ai commencé, autant maintenir l'angoisse jusqu'au bout. Marlene Dietrich est morte en mille neuf cent quatre-vingt-douze, la pauvre. Tiens, je me demande où en est Audrey Hepburn?
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