Manche de pioche
Dimanche vingt-et-un mai deux mille six. Neuf heures quarante-neuf. La tête dans une région vague située entre le coton, le sperme de baleine et l'humus qu'on ne trouve que dans certaines forêts de feuillus du Finistère. Je ne suis jamais allé dans le Finistère. Mais j'aurais dormi davantage, que ça ne m'aurait pas particulièrement déplu. Oui. Le sommeil a du bon. Du bonnet. Le sommeil est mon ami, je le retrouverai sans doute demain. Mais, bon. Dans l'intervalle, le programme s'annonce chargé.
Vendredi dix-neuf mai deux mille six. Deux heures de marche à travers la banlieue pour rejoindre des amis. J'ai testé l'entrée dans la capitale par la porte de Versailles, ça marche plutôt bien. Je découvre des coins que je ne connaissais pas. Le soir, donc, réunion de travail secrète pour achever la préparation d'un numéro spécial du journal que nous faisions autrefois, à l'époque où nous étions étudiants. Le tout s'est bien passé. Les idées fusaient, l'humour se décalait, la bière coulait à flot. Départ vers minuit et demie, les autres devaient rester seuls pour boucler. Je me suis enfui comme un lâche, la casquette sur la tête et le métro entre les jambes.
Une heure du matin. Parties de cartes chez Edriwing. Belotte puis tarot. Pas vraiment de chance, pourtant indispensable dans un tel cas. Mais je me suis bien amusé malgré tout. Fin des opérations vers six heures du matin. Je suis resté dormir sur place, quatre heures dans un coin, sur la moquette, toujours plus confortable que du plancher. Je devais me lever à huit heures, mais je n'ai pas pu.
Samedi vingt mai deux mille six. Je prévoyais d'être présent à neuf heures au centre administratif de ma fac, pour aider à la mise en place de la fête annuelle organisée précisément ce jour-là, mais je ne me suis pas réveillé. Quand j'arrive sur place, il est treize heures, la fête bat son plein, il pleut. Je reste une heure et demie, le temps d'apercevoir quelques prestations, de manger quelques échantillons gratuits, de dire bonjour à la moitié des nombreuses personnes présentes dans un espace exigu, et de perdre ma casquette. Je ne l'ai jamais retrouvée. Je ne la retrouverai jamais. Ca n'est pas la première casquette que je perds, mais elle me protégeait de la pluie. Requiem pour une casquette.
Résultat des courses, j'ai encore faim et je me prends plusieurs fois des grosses giboulées sur le coin de la gueule. Chemise trempée. Sans parler des cheveux, surtout depuis que j'ai perdu ma casquette. Pour des raisons financières, l'ensemble des déplacements de la journée sera effectué à pied. Quatorze heures trente. Je suis déjà pas mal à la bourre pour retrouver des gens dans un troquet du sixième arrondissement. Ils sont déjà là, nous buvons des bières, nous parlons, nous changeons de bar pour finir par nous séparer. Rencontre agréable. A dix-sept heures, nous mettons tous les voiles.
Dix-neuf heures trente. Après une nouvelle ballade sous le soleil, dans les rues de Paris qui me parlent de romances sans nom, soirée au fin-fond du dix-septième arrondissement, pour une fête organisée, surprise, pour l'anniversaire du marié de l'an deux, et autre surprise, pour le dévoilement du numéro spécial consacré à leur mariage, puisque l'heureux marié dispose d'une moitié spécialement affrétée pour l'occasion. Joie. Surprise. Bières. Bocal enfumé. A deux heures du matin, je trouve un véhicule motorisé repartant dans la direction générale de mon domicile de banlieue. Couché vers trois heures.
Ce matin, fatigué par trop d'excès mais tenu de me lever tôt par le mystérieux magnétisme qui régit les marées humaines, je dois rattraper le temps perdu. Il ne me reste plus que onze jours pour achever la rédaction de mon mémoire, autant dire mission impossible. Je m'y remettrai demain. Ou le jour d'après. Dans l'intervalle, j'organise un pique-nique. Il se tiendra dans deux heures, sur l'herbe humide d'un parc de banlieue, s'il ne pleut pas, ou dans un quelconque rade de fortune importé pour l'occasion, s'il pleut malgré mes incantations. Si mes déjeuneurs du dimanche ne me font pas faux-bond.
Programme de la journée: manger sur le gazon humide. Jouer aux cartes si l'humeur collective le permet. Et si je pense à prendre mon jeu de cartes. Dans l'après-midi, quitter tous ces gens, rentrer en mon rechet, m'abîmer dans une longue séance de catatonie, récupérer enfin de toutes ces bacchanales. Ou aller au cinéma, je ne sais pas encore. La partie de jeu de rôles prévue ce soir a été annulée, mais si les survivants sont d'attaque et que je me sens suffisamment vaillant, une fête de synthèse est improvisable. Mais j'ai comme un doute quant à ma capacité à tenir éveillé jusqu'alors. On verra bien. Si j'ai deux personnes à mon pique-nique, je m'estimerai déjà satisfait.
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