Réverbères
Les réverbères sont des arbres auxquels les poètes se pendent. Vivant en ville, je me réjouis de ne pas être poète, ou de ne plus l'être. De la pertinence du poète aujourd'hui, du poète lucide, celui qui sait qu'il n'a plus de raison d'être. Alors, le poète lucide va au cinéma, ou conduit sa voiture, ou marche en forêt, bref, il s'occupe comme il peut, en attendant que revienne le dix-neuvième siècle. Il n'en a plus pour très longtemps.
Vendredi dix-neuf mai deux mille six. Quatorze heures. Je m'éveille seulement maintenant, après avoir dormi dix heures, par paresse, par besoin et par défi envers le chien des voisins, occupé à hurler à la lune décroissante. Dix heures enfuies dans la Pompe à Temps universelle du sommeil. Dix heures que je ne reverrai jamais. Il me reste par ailleurs treize jours pour tenir le délai que je me suis fixé il y a trois mois. L'objectif semble de plus en plus difficile à atteindre. Je doute d'en être capable. Et je m'en fiche assez.
Programme de la journée: tuer le temps qu'il me reste. Ce soir, voir des amis, ne pas trop savoir pourquoi mais m'en réjouir. C'est bien, les amis. C'est comme l'argent, on se réjouit quand on en a et on se prostitue quand on n'en a pas. Tiens, je devrais peut-être vendre certains de mes bouquins. Je n'en tirerai pas grand-chose, mais ça permettra au moins de me payer des thés et des frites. Et des glaces en été, ces bonnes vieilles crèmes glacées, chimiques à souhait, qu'on voit parfois traîner près des grilles du Luco, début août, quand le soufflé des congés payés retombe. Difficile de profiter des vacances, quand on n'est pas en mesure d'apprécier le contraste avec le reste de l'année. Les vacances, c'est cette longue parenthèse sans amis, trop chaude, qui s'étale au beau milieu de l'année, comme une plaie ouverte et purrulente, quand on ne peut pas dormir à cause du cagnard, mais qu'on ne peut pas non plus aller en cours parce qu'ils sont suspendus six mois par an.
Me réjouir à l'idée de passer toutes mes journées d'été à marcher connement sous Marcel entre deux séances de ciné, pour me plonger le reste du temps dans des romans noirs débiles achetés au rabais dans un quelconque bazar bradant les bouquins à cinq euros la douzaine. Me poser tout l'été la question de savoir si je dois, ou non, porter un chapeau. C'est beau, les chapeaux, ça vous pose un homme. Et puis, ça vous irrite la peau comme un rien, quand c'est du synthétique et que l'astre du jour vous fait suer tant et plus. Arrêter de penser en alexandrins, sur des mélodies celtisantes. Se replonger dans les archives du Metal pourri d'il y a vingt ans. Se dire que les années octante ne sont toujours pas terminées, en dépit des efforts consensuels pour nous persuader que le siècle suivant est déjà parmi nous. A d'autres. Nyarlathotep m'aurait prévenu.
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