Żytnia
Mardi dix-huit avril deux mille seize. Dix huit heures trente. J'ai passé la journée à zoner, sans sortir de chez moi, ou plutôt de chez mes parents, puisque j'y occupe une chambre depuis bientôt trente ans. Toujours sans emploi, je ne recherche toujours pas activement; toujours étudiant, je poursuis des études qui ne mènent nulle part. La question me préoccupe de plus en plus, il semblerait que les pressions sociales y soient pour beaucoup. Je ne me suis pas senti concerné par la récente crise liée au projet gouvernemental concernant l'emploi des jeunes, car je ne suis plus jeune. Apparemment. D'après les mentalités, ou ce que j'en perçois.
Je tente vaguement de passer quelques concours, le tout avec cette grande mollesse qui me caractérise. Les amis qui étudiaient avec moi sont à présent tous bien installés dans la vie, mariés quand ils en ont eu l'opportunité, mariables s'ils l'ont prévu, munis d'une situation ou de la perspective d'un dépatouillage efficace. Ca n'est pas mon cas. L'absence de volonté personnelle, la nullité de mon soutien familial, le confort dans lequel ma flemme me conserve, n'ont pas suffi à produire le déclic qui m'eût permis de ne pas rater le coche. Aujourd'hui, il est trop tard. A vingt-huit ans, je suis un raté, je suis sans emploi et le resterai toute ma vie, aux crochets des miens ou réduit à la misère, la déchéance, la clochardisation ou le militantisme pour l'UMP. A part ça, le moral est bon.
Autre élément fantomatique qui m'obsède actuellement, ma santé, ou plutôt l'idée que ma santé pourrait faillir. C'est un leitmotiv qui me poursuit depuis que je suis petit, la vie humaine étant quelque chose d'éminemment instable et transitoire, la maladie peut survivre à tout moment. C'est une des raisons pour lesquelles je ne suis encore jamais allé en Inde, les idées reçues tenaces auxquelles j'ai été exposé ayant tendance à me convaincre, inconsciemment, qu'y aller, c'est tomber malade, mourir et souffrir atrocément. En ce moment, je suis passablement obsédé par la possibilité, à peu près nulle, d'être atteint d'une tumeur au cerveau. Je sais pertinemment, sur le plan rationnel, que je suis en parfaite santé, mais je visualise de façon très réaliste la présence possible (disons, dans l'univers des possibles) du corps indésirable et fatal. Cette pensée me gêne dans ces rares instants où j'arrive enfin à me relaxer. Je n'y peux rien, ça me fait ça depuis que je suis petit. La déliquescence du corps, constatée d'année en année par tout un tas de petits signes avant-coureurs du désastre final, de l'inévitable débâcle de la chair que charrie la condition humaine, est un terreau fertile où les fantasmes morbides peuvent prendre racine. La conscience bourgeoise d'un certain nombre d'impératifs biologiques et socio-économiques liés à l'étape en cours dans mon parcours de vie, ne rend pas la chose facile. Mais je gère. J'ai l'habitude. C'est une forme d'aliénation mentale, mais je sais ne pas faire face si cela s'avère nécessaire.
Actuellement en chantier, "Les oiseaux de Bangkok" de MV Montalban, toujours les aventures de Pepe Carvalho. Aujourd'hui encore, j'ai regardé les cinq ou six premiers épisodes d'une série animée japonaise, "NieA under seven", dont le principal mérite est la passivité, puisqu'il ne s'y passe rien. Pour le moment, en tout cas. Le tout arrosé d'une bouteille de vodka polonaise, de marque Żytnia, sans herbe de bison, plutôt bonne, quoique, comme tout alcool un peu fort, déconseillé à boire seul. Je me demande si je ne suis pas alcoolique. La réponse est plutôt non, bien que je présente un certain nombre de tendances me prédisposant à un penchant prononcé vers la boisson quand je suis moralement ou mentalement affaibli. De même que je ne suis pas boulimique, mais que j'ai facilement tendance à trop manger. Problèmes mineurs s'il en est, j'en suis bien conscient. Et puis, je ne tiens pas l'alcool, ce qui aide à ne pas en abuser outre-mesure.
Le reste de la journée m'apparaît comme une longue période d'inactivité, d'ennui et d'angoisse. Le tout demeurant léger, je ne suis pas plus paniqué que ça. Mais je ne sais pas ce que je vais bien pouvoir faire pour meubler le temps imparti avant la prochaine période de sommeil. Peut-être faire des traductions, ça m'occupera l'esprit. Ou marcher, mais je ne pense pas que cela soit très raisonnable après mes excès de la nuit dernière. Aller au cinéma serait une bonne solution, me perdre dans les fictions sur grand écran et les maux de nuque à force de devoir pencher la tête depuis le premier rang où je m'installe toujours, mais j'ai la flemme de partir, pas de quoi m'acheter un billet de RER, la flemme de réparer mon vélo, et trop mal aux jambes pour marcher. Il faudrait peut-être que je me mette aux rollers.
Dans un peu plus d'un mois et demi, se tiendront mes examens. Après une interruption de près de six mois, les cours reprendront fin octobre. J'ai bien entendu, une fois de plus, raté mon année universitaire. Ca n'est pas nouveau. J'aimerais pouvoir avancer dans les études, entreprendre des démarches pour trouver un travail temporaire, m'expatrier, mais je manque cruellement de volonté. Le plus dur n'est pas de le faire, mais de se décider à le faire.
Le désarroi n'est bien entendu que temporaire. Dès que j'aurai repris mes esprits, je rebondirai dans une direction opposée, sûr de moi, confiant en mes capacités, en un avenir radieux à défaut d'irradié, et je négligerai les impératifs de plus en plus pressants de la société, les nécessités les plus immédiates de mon environnement, pour m'enfermer dans ma bulle et ne pas voir l'évidence. Je serai heureux parce qu'ignorant, et j'accroîtrai encore davantage le fossé qui me sépare d'une résolution de mes problèmes qui n'en sont pas.
Solutions pour briser le léger cafard qui se dépose sur ma vie ce soir comme la glace sur ma bouteille de vodka:
- réparer mon vélo et partir, filer comme le vent, profiter de la vélocité et de la friction de l'air pour oublier la réalité consensuelle dans laquelle je suis forcé de faire semblant de vivre.
- trouver un ami pour tromper l'ennui, le spleen, mais je doute qu'il m'en reste, ou alors ils sont trop occupés, et je n'aime pas quémander.
Solution à considérer comme un pis-aller, mais à laquelle il est probable que je finisse par me ranger:
- m'affaler sur mon lit, un livre pris sur le dessus de la pile, la dernière compilation gravée à partir du néant sur le lecteur de disques compacts, et laisser le temps défiler sa bobine. Constater l'inutilité de l'humanisme face à l'hydre de l'économie de marché, se conforter dans le recours aux clichés pour éviter de regarder les choses comme elles sont. Se gloser de rhétorique pour ne pas avoir à affronter les choses essentielles et les véritables problèmes, courir après les loisirs à outrance comme seul mode de vie susceptible d'écarter le spectre de l'avenir, c'est-à-dire le néant, présent au cœur de chaque instant, et embusqué au coin de la rue pour fondre sur le présent, déchirer de ses crocs l'illusion du bonheur.
Faire comme si de rien n'était, puisqu'au fond rien n'est, et reprendre le cours du temps au point où nous l'avions laissé. Trouver un jeu électronique sur lequel perdre son temps en attendant la redescente.
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