Nettoyage par le vide
Vendredi vingt-deux février deux mille huit. Onze heures cinquante-quatre du matin. Fin de ma première semaine de réinsertion. Le retour définitif en région parisienne s'est bien passé. Je n'ai pas décroché la timbale de l'emploi immédiat, ni conquis le cœur d'une belle éplorée. Je me suis fait des ampoules à trop marcher, j'ai avalé des litres de poussière à trop la déplacer, et mes finances ne tiennent qu'au fil de l'interventionnisme parental (offre limitée dans le temps, saisissez les derniers stocks disponibles!). Mais le moral est bon, j'ai la nette impression d'aller de l'avant, et l'avenir, pour peu qu'il m'accueille en son bungalow, s'annonce radieux. Que demander de plus?
Le principal objectif de la semaine, outre la découverte d'un emploi (qui sous-tend, en filigrane, tout ce début d'année civile), était, et demeure, mais on s'y achemine, le grand nettoyage de pré-printemps. Je m'y suis attelé, avec un succès certain, quoiqu'encore partiel. J'ai pris mon courage à deux mains, le taureau par les cornes et des sacs poubelle à la cave. Pour le moment, j'en suis à mon sixième sac de la semaine. Pour l'essentiel, je jette des monceaux de papiers entassés au fil des ans. Je procède par strates. Hier, je me suis attaqué à la strate quatre-vingt-quinze-quatre-vingt-dix-huit. Il me reste encore le tronçon nonante-huit-deux-mille-trois, qui s'annonce coriace. Et toujours la poussière, que j'avale par vagues, et qui retombe lentement, la nuit, en embuscade, pour s'agréger à ma gorge, innocemment ouverte sur le monde. La respiration sera ma perte, si l'ensablement n'a eu raison de moi auparavant.
Si je me repenche, brièvement, sur l'événementiel de la semaine, ça n'est pas bien follichon. Nous passerons sous silence les nombreuses heures consacrées à la recherche d'emploi (courronée d'épines, à défaut de succès), pour nous concentrer sur le reste. Lundi dix-huit, j'ai pu jouer au scrabble avec ma mère, avant de filer sur Paris pour une pizza-party chez Ramethep. Ou quelque chose d'approchant. Vertige était là. Nous avons regardé "The prestige", que j'avais déjà vu à sa sortie dans les salles, mais que je n'ai pas été gêné de revoir. Et je suis rentré. Hop.
Mardi dix-neuf, rebelote. Euh, non, en fait. J'avais mon état des lieux. J'ai filé sur Orléans, pour un ultime adieu aux lieux que j'ai hantés, six mois durant. J'ai pris le train en milieu de matinée, et après un retard d'une heure, j'ai pu débarquer sur place sur le coup de treize heures trente. Rendez-vous à quinze heures avec le proprio. Dans l'intervalle, j'ai passé un coup de balai dans chaque pièce, un coup d'éponge sur les éviers, lavabos, toilettes et autres surfaces susceptibles d'avoir accueilli la souillure des longues soirées d'hiver. J'ai décroché mes rideaux, que j'ai enroulés dans mon sac, au risque de plier les tringles, ce qui advint. Il me restait une demi-heure à tuer, que j'occis en lisant, assis par terre, les dernières pages de "Growing up weightless", de John M. Ford, merveilleux roman sur la lune.
Le propriétaire est arrivé avec un quart d'heure d'avance. Tout est allé très vite. Rien à signaler, sinon ma serrure de boîte aux lettres, à changer, mais je le savais déjà. La caution devrait m'être rendue, enfin, rendue à mon bailleur, mon père donc, d'ici quinze jours. Merci au revoir bonjour chez vous. Je suis reparti, une dernière fois, le long de la Loire, entr'apercevant les oies qui, de retour au pays, profitaient de l'abaissement des eaux pour fouailler la vase à la recherche de vers microscopiques pour reconstituer leur masse corporelle. Je ne les verrai plus jamais. Comme j'avais du temps à tuer, une fois de plus, et l'estomac dans les talons, je me suis fourvoyé dans une sandwicherie du centre-ville, où j'ai échangé mes précieux deniers contre une éponge aux œufs. Encore une heure d'attente, sur un des sièges prévus à cet effet, dans la gare centrale d'Orléans. Où je ne remettrai pas les pieds de sitôt.
De retour sur Paris, j'ai fait un crochet par chez Ramethep. J'ai répété, peu ou prou, à l'identique le schéma de la veille. Alimentation, descente de bières, une ou deux absinthes pour faire descendre la bière, et une vidéo pour s'occuper les yeux en attendant le dernier métro. J'ai commencé, sur le chemin du retour, "Un nom de torero", de Luis Sepulveda, écrivain chilien exilé en Allemagne, dont j'avais déjà goûté deux ou trois romans, il y a quelques années. C'est un petit roman, mais j'ai mis plus de deux jours à le finir, du fait de mes occupations parallèles. Nettoyage par le vide, au cœur de la poussière. Tremblez, mes poumons.
Mercredi vingt, je ne suis pas sorti, ou si peu. Première grosse session de rangement/nettoyage/reconquête de l'espace intérieur extériorisé. Je ne me suis pas encore attaqué à défaire mes cartons rapatriés d'Orléans, pour le moment je me contente de faire de la place. J'ai réussi à refiler mon stock de bandes dessinées à mes parents, qui orneront (pas mes parents, les bédés) désormais les étagères de la chambre d'amis. Tant mieux, comme ça quelqu'un pourra les lire. Depuis quinze ans que je les thésaurisais.
Dans l'après-midi, j'ai pris le thé chez mon grand-père, toujours préoccupé par ses visites au supermarché et le mauvais fonctionnement de la mutuelle générale de l'Education Nationale (sujet propice aux conversations dans une famille d'enseignants). Ma mère en était. Dans la foulée, j'ai fait les courses avec elle. Je ne le dirai jamais assez, mais j'a-do-re les supermarchés. C'est un des rares endroits sur terre où je sois véritablement heureux. Avec les hôpitaux.
Après un dîner en règle, entre le père et la mère prompts à m'abreuver de conseils et m'inonder de leur bon sens en action, j'ai filé sur Paris, pour une séance de cinéma. "No country for old men", le dernier film des frères Coen. Bien meilleur que leurs deux précédents, un remake de "Ladykillers" inférieur à l'original (Alec Guinness dans un de ses meilleurs rôles) et une comédie lyophilisée, prévisible et convenue, "Intolerable cruelty". Le méchant tue les gens à coups d'air comprimé, le héros a un beau chapeau et des moustaches à l'avenant, le sheriff désabusé qui contre-enquête, revenu de tout, a le sens de l'humour macabre et la fesse facile. J'attendais ce moment depuis des années, et je n'ai pas été déçu. Retour nocturne en vélo, puis à pied, cinq kilomètres à travers la banlieue.
Jeudi vingt-et-un, j'ai réitéré mes exploits de ramoneur à domicile. Deux nouveaux sacs expédiés aux ordures, après les trois de la veille. Je freine mon rythme naturel, sinon les éboueurs ne peuvent pas suivre. En fin d'après-midi, sans avoir pu jouer au scrabble (tout se perd), j'ai pris mes chaussures à deux pieds et la route dans l'autre, pour une catabase vers la capitale. Cinq kilomètres à pied, qui m'ont usé les souliers tout autant que la voûte plantaire. Une fois à Alésia, j'ai enfourché une bicyclette généreusement mise à la disposition des usagers, pour filer chez Ramethep. Huit kilomètres (vingt-sept minutes) plus tard, je me suis affalé sur une chaise, hors d'haleine, ruisselant; décidément, jamais l'hiver n'a été aussi torride.
Rebelote, et dix de der. Vertige nous a rejoints moins d'une heure après, nous nous sommes cotisés pour nous offrir des nouilles, et nous avons regardé "Wonderland", une comédie urbaine, voire londonienne, de Michael Winterbottom. Distrayant. Nous avons courroné le tout d'une glace achetée hors de prix dans un magasin mystérieusement ouvert à pas d'heure (de l'avantage d'habiter dans un quartier "qui bouge", "qui sort", etc.). Retour en vélo libre, huit bornes dans les pattes, puis à pied, cinq kilomètres sur coussins d'air, à travers la banlieue, le livre à la main, dans le petit matin. Histoire de reprendre de mauvaises habitudes.
Programme de la journée: lire, un tout petit peu. J'entame "La course au mouton sauvage", de Murakami (prénom Haruki), emprunté hier à Ramethep. J'ai fait le compte hier, je n'ai pas acheté de livre depuis cinquante jours. Je n'en suis pas peu fier. A ce rythme, je n'aurai plus rien à lire d'ici deux mille douze, vus les stocks accumulés. Ranger. Il me reste à envoyer par le fond plusieurs mètres-cube de papier poussiéreux, avant d'ouvrir des cartons que je viderai dans l'espace ainsi poldérisé. En soirée, dîner chez Tormentor, que je n'ai pas vu depuis l'an passé.
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