Les Pieds dans le Plat
Jeudi dix janvier deux mille huit. Dix-sept heures trente-neuf. Je m'enfonce toujours plus avant dans l'Irrémédiable. Ma décision quant à l'avenir professionnel que je sabote en ce moment, à moins d'un retournement majeur inenvisagé par la plupart des organismes de prévision statistique consultés au cours de cette enquête, est sans appel. Poursuivant les efforts fournis depuis décembre (et, dans une moindre mesure, novembre, voire octobre) de feue l'année civile deux mille sept, je scie la branche sur laquelle je suis assis. Avec des conséquences que je suis trop aveuglé par ma propre audace pour contempler en face.
Pour me simplifier la vie, je suis malade, atrocement malade. J'ai un rhume. Une gastro-trachéite aiguë, une rhino-pharyngite carabinée, une bronchite en phase initiale. La grippe. Que sais-je encore. Le médecin, consulté hier soir, ne m'a pas prescrit d'antibiotiques, et ne m'a pas arrêté. Il n'a pas réagi quand je lui ai avoué n'avoir pas pris les antidépresseurs qu'il m'avait prescrits l'an passé. Sa revanche, j'imagine, consiste à me regarder, lentement mais sûrement, sombrer dans l'agonie induite par ma condition fatale. Insérer ici un interminable râle.
Comme j'ai passé la nuit, tout comme la précédente, dans une sphère de coton ayant annexé l'ensemble de mes lobes cérébraux, mes sinus frontaux et la moitié de la Pennsylvanie, la douleur n'étant remédiée que par l'immobilité la plus stricte, j'ai décidé, unilatéralement et sans l'accord de ma hiérarchie, de ne pas aller travailler ce matin. Au téléphone, je leur ai, incidemment, précisé que je ne viendrais pas de la semaine, because que j'étais malade. La grippe. Si, si. Puisque je vous le dis. Du coup, dans la matinée, j'ai été contacté par l'administration du lycée, me demandant, aimablement, de régulariser toutes mes absences, depuis avant les vacances de la Toussaint. Parce que, bon. Tout de même.
Pour revenir sur de l'événementiel frelaté, la semaine dernière, jeudi trois janvier, pour être précis, j'ai omis, et c'est un oubli important, ou tout du moins notable, de préciser que j'avais déjeuné vietnamien, en compagnie de Pik, Piotr et Vanilkova, dans l'ordre alphabétique, avec du froid, de la pluie, du retard cumulé et un milk-shake au durian. Le durian est un fruit à l'odeur, paraît-il, désagréable pour les naseaux occidentaux. Je la trouve personnellement plaisante, en adéquation avec son goût, fin et indéfinissable (ce qui m'évite d'avoir à le décrire).
Mon angine de poitrine ne m'a frappé que dans la nuit de vendredi à samedi, donc j'étais encore, ce jour-là, empli de toute l'arrogance fournie par ma fougueuse jeunesse, hélas bien vite enfuie. Et le verglas menaçait. J'ai donc refusé, pour retourner à mes agapes, l'aide de mon père, qui me proposait, généreusement, un aller-retour en voiture sur Orléans, histoire d'aller chercher mon four à micro-ondes, supposément réparé, mais m'attendant dans une zone industrielle en marge du monde civilisé, et de profiter, tant qu'à faire, du voyage pour transporter quelques cartons, et un aspirateur courtoisement octroyé par mon frère, qui n'en a plus besoin, merci pour lui. Mais l'odyssée n'eut pas lieu.
Toujours jeudi trois janvier, je ne sais plus si je l'ai mentionné, j'ai dîné chez ma tante, avec ma sœur et mon cousin (futur médecin, spécialiste du relooking, etcaetera). Le repas fut agréable, les partie de flipper mouvementées, et le boggle postprendial égal à lui-même. Nous profitions, elle et moi (ma tante, s'entend, et moi), des derniers jours de nos vacances, tant méritées, personnel éducation nationale. Hop. Voilà pour la semaine passée.
Cette semaine-ci, qu'en dire? Lundi, déjeuner en famille, avant de prendre un lent départ vers les terres barbares du Grand Sud. Plutôt que de descendre tout de suite, via la Gare d'Austerlitz, sur Orléans, j'ai contacté Ramethep, qui était libre et que j'ai retrouvé chez lui, en compagnie de Vertige, également de passage. Discussions, pizza, thé. J'y suis resté dormir.
Mardi huit janvier, levé tôt, peu dormi, ai lu à la lumière de mon téléphone portable et des diodes électroluminescentes ornant le système vidéo-stéréo de mon hôte. Le train du matin, neuf heures vingt-six, m'a déposé sur Orléans vers dix heures et demie. J'ai rejoint mon domicile, où j'ai dormi, lu, combattu le rhume et profité de la vie, en préméditant ma trahison de toutes les valeurs partagées avec mes collègues et l'administration qui m'emploie (du moins le croit-elle encore).
J'ai tout de même profité de ce que j'y étais, et de ce que j'avais du temps, pour aller faire des courses. J'ai garni mon réfrigérateur de yaourts aux fruits, j'ai rempli les rayons de mon placard de boîtes de céréales bon marché et de bouteilles de lait entier, et je me suis apprêté à ne rien manger d'autre d'ici la fin du mois, finances obligent. Il me reste encore une ou deux pommes achetées début décembre, qui ont profité des températures polaires de mon appartement pour ne pas pourrir pendant que je n'y étais pas. L'hiver a du bon.
J'ai retrouvé avec plaisir mon appartement, où je suis chez moi, mais que je risque de devoir quitter dans un avenir incertain, puisque je n'aurai bientôt plus de boulot. A moins d'en trouver un autre dans la foulée, mais il faudrait qu'il fût à proximité. Je peux donc passer le temps comme je le souhaite, et rattraper le retard pris dans mes lectures la semaine dernière. J'ai terminé "The grand ellipse", qui a tenu ses promesses, j'ai enchaîné avec "Girlfriend in a coma", un roman de Douglas Coupland qui constitue une sorte de rupture avec les quatre romans précédents, et je suis en train de terminer "The sundering", de Walter Jon Williams, second roman dans la trilogie space-opera "Dread empire's fall".
Hier, cherchant un prétexte à sortir de chez moi l'espace de quelques heures, histoire de prendre un peu l'air, dégourdir mes jambes et me changer les idées, je suis passé au lycée (mercredi après-midi, moins de chances de croiser qui que ce soit) pour profiter de la connexion internet et vider mon casier. En prévision de mon futur départ définitif, j'ai pris tous les papiers accumulés depuis début septembre, et les ai relocalisés chez moi. J'ai tout de même croisé une ou deux collègues, auxquelles j'ai bien pris soin de ne pas exposer mes projets de cessation prochaine d'activité professorale en leur compagnie.
Programme de la soirée: d'ici une petite heure, voire moins si on m'en chasse, quitter la salle informatique de l'institut universitaire de formation des maîtres, où je suis venu me réfugier pour varier les décors et renouveler mon exposition au monde extérieur; regagner mon domicile, où je passerai la soirée, et une partie de la nuit, à lire, écouter de la musique et tracer des plans sur la comète. Demain, ou samedi au plus tard, je regagnerai la capitale, où je côtoierai des amis, puis ma famille, puis des amis, dans une reproduction à l'identique du ballet hebdomadaire adopté il y a quelques mois.
A ceci près que, bientôt, et il faudra que je trouve la bonne méthode pour l'annoncer à mes proches, je n'aurai plus de métier. Non que je souhaite retourner à une existence transitoire d'éternel étudiant, bien au contraire, l'indépendance me plaît assez. Mais il est des choses pour lesquelles nous ne sommes pas faits, et l'enseignement, dans le système éducatif français, avec ma personnalité et mon idiosyncrasie (histoire de la caser quelque part), est une impasse dont je vais tenter, tant bien que mal et non sans conséquences, de m'extraire. Tant qu'il en est encore temps.
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