(Echange) Vin pour Sang
Lundi quinze octobre deux mille sept. Onze heures vingt du matin. Manque de sommeil, retard dans le boulot, week-end prolongé, insouciance et certitude que j'irai jusqu'au bout de mon année de stage. La semaine a été plutôt difficile, mes élèves sont de plus en plus agités, et ma motivation baisse en chute libre. Mais je persévère. Le front pro-déo gonfle à vue d'œil, incluant des amis, des collègues anonymes qui n'en disent rien, mais n'en pensent pas moins, et la masse grouillante des élèves socio-pressurisants (ou tout autre néologisme adéquat). J'imagine, à mon corps défendant (mais suant), que je vais finir par me rendre à leur avis. Je me sentirai plus en confiance, et serai moins tenté de remettre mes ouailles à leur place en arranchant le cœur aux plus retors pour faire rentrer dans le rang les plus dociles. Le tout sans virgule. Hop.
Dressons donc un bilan intermédiaire. Comme le suggère l'habile jeu de mots introduisant ce monologue hebdomadaire (méhari?), j'ai d'ores et déjà effectué un cinquième de mon service annuel, rapport au nombre total de semaines à tirer. D'un point de vue horaire, ça me fait quarante-huit heures d'enseignement sous la ceinture, étalées sur six semaines. Mes semaines sont déformées par la perspective cavalière, la mercatorisation et diverses erreurs de parallaxe: le travail effectif se comprime entre le jeudi matin huit heures, et le samedi midi, midi. Du samedi au mardi matin, week-end décalé dans la moiteur de la capitale; du mardi au jeudi matin, retour dans mes terres, formation disciplinaire, voire interdisciplinaire, parmi mes pairs, à user les bancs de l'institut universitaire d'uniformisation des maîtres. Maaaîîître. Bêlement célino-circéen auquel j'ai du mal à me faire.
Plus j'y pense, plus je m'y adonne, et plus je me figure qu'enseiger s'apparente davantage aux métiers du spectacle qu'à ce que pourrait laisser supposer notre rattachement à la fonction publique, hydre amorphe et dolycocéphale bien commode à brandir, spectre décharné, pour amuser les foules, déchaîner les passions, rogner des bouts de chandelles pour en garnir les portefeuilles ministériels. Ou quelque chose d'approchant. Ne soyez pas trop regardants sur la syntaxe, je suis en train de lire du Pierre Loti. Bref. Enseigner, c'est se donner en spectacle; avec ou sans répétition, même en sachant son texte, il y a toujours cette part d'inconnu, cette portion d'imprévisible dans le déroulement de la performance. On n'est pas toujours à cent pour cent, mais le public n'en a cure: au moindre faux pas, l'artiste finit écharpé, choit de sa corde raide, rejoint les basses fosses où sa carcasse désossée blanchira au soleil.
Et comme tous les artistes publics, l'enseignant s'use aisément. Il dépense davantage à se produire sur scène, dix ou vingt heures par semaine, que la plupart des travailleurs dans leurs petites semaines de quarante ou soixante heures. Et je sais de quoi je parle, hein, je n'ai jamais travaillé sérieusement avant l'expérience présente. Outre la représentation proprement dite, le jongleur-homme-orchestre, saltimbanque d'Etat payé pour garder les chiourmes, doit consacrer de nombreuses nuits blanches à la préparation de ses cours, la correction de ses copies, la gestion du stress. Le sommeil se fait fuyant, tandis que les nuits s'allongent. La solitude est de plus en plus présente (pressante, pesante, épuisante, quelle joie d'aligner les poncifs, c'est pas moi, c'est le fantôme de Pierre Loti), la vie personnelle fond comme neige au zénith, les cernes se creusent et la silhouette, voûtée, hésite à relever vers les fauves attablés ses yeux troublés par l'usure incessante. Vivement les vacances, donc.
J'ai moins mis les pieds au cinéma, ayant repris goût à la lecture, ou plutôt ayant réussi à me ménager davantage de plages pour m'y adonner. Au détriment du travail et du sommeil, cela va de soi. Seul et unique film vu cette semaine, "Un jour sur terre", documentaire alarmiste et lucide sur la destruction de l'environnement, safari moralisateur sur la mort programmée des ours blancs, éléphants d'Afrique, baleines à bosse et grues de Mongolie. La narration est assurée par une femelle crispante, aux doux accents étrangers, qui s'extasie devant les épopées migratoires, vouées à l'échec, de nounours qui se noient d'épuisement, de tueurs embusqués dans les forêts sibériennes et de piafs emportés par les vents de mousson. Aucun être humain, pas de scénario. Un bon moment à passer, donc.
Niveau lecture, puisqu'elle m'occupe à nouveau davantage, j'ai terminé "Burr", de Gore Vidal, auquel j'ai substitué "The house of sleep", de Jonathan Coe, suivi de "L'homme à l'envers", de Fred Vargas et de "Golf monster", une autobiographie d'Alice Cooper. Actuellement en chantier, "Pêcheur d'Islande", de Pierre Loti. L'ouvrage date de dix-huit cent quatre-vingt-six, et malgré les nombreuses rides qu'il a pu prendre (racisme colonial propre à l'époque), j'y trouve un plaisir qui me faisait défaut depuis un moment. Du style, du panache. Le petit père Loti se laisse facilement entraîner par sa plume, et dans ses élans extatiques, il a parfois des relents hugoliens, en mieux, fort heureusement (vous me direz, ça n'est pas bien difficile). On sent que Flaubert est passé par là, les phrases en ont gardé la marque de fabrique. Hop. Avec une touche de proto-symbolisme au passage. Sans vérifier mes dates, ça pourrait perturber mes conclusions hâtives.
Côté famille, ma mère se meut comme elle peut, sa hanche la fait encore souffrir, mais elle pourra bientôt escalader l'Everest à la nage. Ma sœur n'en finit pas de se morfondre, terrassée par une maladie pulmonaire, mi-mononucléose, mi-coqueluche. A l'heure où j'écris ces lignes, elle prend des cours de poumon d'acier au centre hospitalier local. Ou plus exactement, elle se fait radiographier la cage thoracique pour déceler une éventuelle anomalie. Dans son dos, avec la famille, on émet l'hypothèse qu'elle n'y met pas du sien, que le moral pourrait être un facteur majeur, et que traîner au lit, jour après jour, à huit mois du bachot (qu'elle désespère de décrocher, ayant eu quatorze de moyenne en première, du fait d'un travail acharné), n'est peut-être pas la meilleure façon de se remettre en piste. Mais, bon. J'ai déjà septante-cinq adolescents à gérer au quotidien, je vais laisser mes parents s'en dépétrer. A chacun son métier.
Toujours côté famille, mon frère est passé me rendre visite en Orléans, jeudi dernier. Il est reparti lesté d'un kébab, mon exemplaire de "Vingt-mille lieux sous les mers" sous le bras (je ne suis décidément pas près de le lire), s'étant fait une idée de la façon dont je survis, au quotidien, dans mon trente mètres-carrés presque meublé. Ce matin, j'ai pu voir qu'il m'avait acheté une passoire, pour m'encourager à me faire cuire des pâtes. Il est vrai que pour le moment, je ne me nourris que de yaourts périmés, de boîtes de conserve froides et de kébabs trempés dans la mayonnaise. La grande vie, en somme.
Nombreux seraient les détails sans importance dont rendre compte ici. Je me contenterai de constater, en vrac, que Zubayidi, fraîchement ragaillardi par un Ramadan tout juste conclu, a pris contact avec moi, depuis son logement bordelais, d'où il s'extrait, matitunalement, pour aller prodiguer sa sagesse aux étudiants confiés à ses soins. Récemment rentré du Japon, où il a pu boucler sa thèse, il a été sélectionné, pour un à deux ans, comme attaché temporaire d'enseignement et de recherche. Hourra. Si mes finances et son hospitalité me le permettent, j'irai visiter Bordeaux, dans le courant de l'année.
Le week-end touche à sa fin. Seize heures de jeu de rôles, étalées sur deux jours, m'ont fait le plus grand bien. Pas de bicyclette cette fois-ci, le froid humide m'en ayant dissuadé. Après une journée casanière, j'irai, ce soir, rejoindre Ramethep, et Vertige s'il en est, dans sa tanière parisienne, pour dormir devant des vidéos, boire du thé et me lever matin, mon train partant à sept heures vingt-deux, comme toujours. Si j'en trouve le temps, j'irai voir mon grand-père, qui se moule dans la solitude depuis le départ de sa femme, alzheimérienne, pour la maison de retraite où s'achèvera son séjour sur terre. Demain, elle fêtera ses quatre-vingt-six ans.
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