Gorilles dans l'agrume
Dimanche treize mai deux mille sept. Vingt-trois heures cinquante. Tartine de fatigue. Excursions à tout-va. Ma chaise de bureau vient de rendre l'âme. Coup d'envoi de la saison des examens. Notre héros survivra-t-il aux embûches qui le guettent?
Vendredi onze mai, contrairement au plan pré-établi, je n'ai pas dormi, ou guère, avant une heure avancée de l'après-midi. Une partie de scrabble contre ma mère, malgré un interminable coup de barre, s'est soldée par une franche et éclatante victoire de ma part (la sixième d'affilée). J'aime les jeux de hasard, quand je gagne.
Après-midi consacrée à la lecture. Avons avancé (nous de majesté) péniblement dans "Assassin's apprentice", pourtant passionnant. Avons probablement sombré aux alentours de dix-sept heures, après un goûter de champion. Sans patates, mais avec du lait.
Vers vingt heures, ou peu s'en faut, émergence molle, retour à la réalité fadasse; mes rêves sont bien plus beaux, et parfois moins absurdes. Repas commensal, avec divers membres de ma famille. J'ai tout oublié de ce repas. Tragique amnésie. Il est fort possible que nous ayons mangé du chou-fleur, mais je n'irais pas y mettre ma jambe de bois à couper. Acheminement machinal vers la demeure de ma tante. Partie de boggle du fond du bocal (j'ai perdu). Retour nocturne, hésitant, à travers les rues torves de ma banlieue morne et fleurie.
Hier. Samedi douze mai. Journée ensoleillée. Contrairement à mes plans ambitieux, je n'ai pas fait dix heures de vélo. Il pleuvait. J'ai opté pour le train, comptant sur le temps gagné pour réviser efficacement mes examens imminents. Il n'en fut rien. Après un réveil matinal, où j'ai pu terminer le Robin Hobb entamé, j'ai réussi à ne pas commencer la suite. Attendons au moins une semaine. Déjeuner en famille, puis partie de scrabble. Au terme d'une lutte acharnée, ma mère l'emporte d'une poignée de points. Cruelle déchéance.
Pas le temps pour une sieste, en route pour la gare de Lyon, où m'attendait Haniwa, pourvue d'un billet de train, opportunément acquis dans un des points de vente de la capitale. Ayant prudemment imité sa démarche, je la rejoins dans un wagon, et nous partons pour Montargis. La Venise du Gatinais, quinze mille habitants, quatre kilomètres carrés et des poussières. Coucher de soleil à vingt-et-une heures seize. C'est que je me suis renseigné, avant de partir. J'ai même imprimé quatre pages d'un itinéraire cycliste (cent sept kilomètres). Ca sera pour la belle saison, quand j'aurai regonflé mes pneus.
Discussion bonhomme, sous le chaud soleil de mai. Seize euros soixante pour une heure de trajet. Pilule un peu difficile à avaler, mais pour partager le bonheur des amis, on ne compte pas, ou pas trop fort, ça pourrait s'entendre. Voyages. Haniwa part en Chine dans deux mois, pour un semestre à Chengdu, histoire de prendre l'accent du Sud. Vérifier si les Chinois du Sud ont encore des cigales, ou s'ils les ont toutes fait griller pour les manger avec du miel.
A l'arrivée, une estafette dépêchée par nos bons amis vient nous cueillir au vol. Petite excursion dans le centre-ville (ils ont une rue commerciale avec des magasins, sidérant), le long des voies d'eau (ils ont effectivement un canal, et peut-être même un lac de deux à trois kilomètres de circonférence) et des rues à sens unique. Nous débarquons vers dix-huit heures trente, bons premiers, assez tôt pour bénéficier de la première tournée de petits fours, et de la seule et unique bouteille de bière (Leffe) disponible au cours de la soirée.
Le but de l'opération, j'ai oublié de le dire, était de célébrer le récent pacte social d'un couple d'amis. Vivant dans le péché, ils ont préféré régulariser leur situation, vis-à-vis des Impôts, autorité suprême de notre belle république, en unissant leurs destinées sur un parchemin ouvragé. D'où, fête. Plusieurs vagues d'arrivants, étalées jusque vers minuit, une vingtaine de convives dans un trois-pièces. Petits fours, pizzas, quiches. Martini. Vodka. Jus d'orange. Saladier empli de barres chocolatées. Karaoké sur écran géant, interminable fou-rire devant la piètre qualité des sous-titres. Bref intermède dansant, échange de présents, discours larmoyant, bonne ambiance. Vers deux heures du matin, j'ai pu prendre place dans l'unique voiture remontant sur Paris. Adieu, Montargis.
Après un léger cafouillage dû au système de positionnement global, relayé par une sensuelle hôtesse synthétique, nous avons pu faire route vers la capitale. Vers trois heures trente-sept, j'ai pu me faire déposer rue d'Alésia; à quatre heures trente-neuf, prendre place dans un bus de nuit; et à quatre heures, pousser péniblement la porte du domicile parental. Pas vraiment éméché, mais franchement fatigué. Sommeil réparateur, mais pas assez.
Ce matin, après cinq heures de somnolence, j'ai repris pied dans le monde réel. Le monde réel m'impose de me soumettre, dans un avenir proche, à divers tests, examens, épreuves tant écrites qu'orales, pour établir dans quelle mesure j'ai fait semblant d'apprendre l'estonien, sans rien en retenir de concret. Pour donner le change, j'ai passé la matinée à réviser les bases de la grammaire de cette langue, hélas assez complexe. Surtout pour une ingestion tardive, intempestive, désespérée. De qui se moque-t-on?
Déjeuner en famille, une fois de plus. C'est fou le nombre de repas qu'on peut prendre en commun, quand on habite au même endroit. Bonne ambiance. Un peu de mal à émerger du brouillard ontologique où m'a laissé ma nuit trop courte. Vers quatorze heures, lente pérégrination vers Massy, pour la grand'messe du dimanche après-midi. Tandis que grondait la tempête, simulation bon enfant d'une guerre interstellaire dans un passé fictif, quoiqu'important, à l'autre bout de l'univers. Résultats mitigés, mais n'avons pas démérité. Retour en réseau express régional, après un bref quiz interactif.
Programme de la soirée: de deux choses l'une, achever mes révisions, ou les remettre à demain. Je me lève dans cinq heures. Si je choisis la procrastination suicidaire, bouquiner en attendant le sommeil, pour peu qu'il vienne avant l'aube, foi d'animal. En chantier, "Mèmed le mince", roman turc des années cinquante (un pré-adolescent fugue, maltraité par le propriétaire terrien qui l'emploie contre son gré pour labourer ses champs arides), d'un certain Yachar Kemal; "Small world", de David Lodge, et "2061: Odyssey three", d'Arthur C. Clarke. Suffisamment de pain sur la planche pour s'en payer une bonne tartine, donc.
Demain matin, avec ou sans nuit de sommeil intercalée, réveil aux aurores, entre chien et loup, pour aller rejoindre le lieu de mon exécution. Rien de bien glorieux, mais mieux vaut échouer lamentablement qu'avoir forcé mes enseignants à se déplacer pour rien. Si jamais j'arrive sur les lieux une à deux heures avant le coup d'envoi, procéder à une ultime révision, sans illusion, mais le mollet agile. Après une journée d'examens (six sont prévus), rentrer dormir, mille ou deux mille ans d'affilée, entre les draps prévus à cet effet. Si la forme persiste, et que les circonstances s'y prêtent, aller dormir chez Ramethep, ou discuter. Prendre le thé, ignorer pour pioncer les images mobiles sur l'écran. Aller au cinéma, si mes pas m'y conduisent. Plonger dans la stase, oublier le fil du temps. Cent dix jours avant implosion.
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