Sans foin ni liens

Publié le par Paraph


    Lundi premier janvier deux mille sept. Minuit vingt-quatre. Moral d'acier, estomac en tôle ondulée, sommeil en dents de scie et famille à gogo. Les derniers jours ont bel et bien été placés sous le signe du social. Rencontres avec des gens, passages d'amis, repas et visites impromptues chez les uns ou les autres. Réchauffement climatique. Et j'ai de nouvelles chaussures.

    Vendredi dernier, vingt-neuf décembre deux mille six, j'ai donc dormi, vers deux heures et demie, après avoir avancé ma lecture de "Byzantium endures", de Michael Moorcock. L'ouvrage est assez gros, et comme je ne le lis que pendant mes insomnies, et qu'il passe en second quand j'ai des livres plus palpitants sous la main, je ne suis pas près de l'avoir terminé. J'en suis rendu à la moitié, peu ou prou.

    Samedi trente décembre deux mille six, réveil vers midi. Déjeuner en famille, puis opération commando aquatique. Lecture sous la pluie, puis descente dans le quartier avec  Tonga, le temps d'une bière plus ou moins irlandaise. Vite éméchés, nous nous rabattons vers un bobun local, avant de rejoindre Edriwing dans son repaire secret. Interception du Sultan en gare du Nord, pour l'orienter vers notre lieu de débauche. Parties de jeux de plateau, de dix-neuf à vingt-trois heures. Surtout, éviter le dernier métro. Retour avant l'heure de pointe et la voiture-balai.

    Pour cause de pré-défragmentation, j'ai passé la nuit à graver la musique restée sur le disque dur parental, trier les fichiers rémanants, éliminer les dossiers redondants, me plonger sans vraiment de nostalgie dans un aperçu du passé bureautique de ces trois dernières années. Quand je disposerai d'un ordinateur personnel à ma botte, je vendrai mon âme à satan pour légumer dans les jeux interactifs en ligne, massivement multi-joueurs. Dans l'intervalle, je suis devenu passablement efficace au démineur. Couché vers six heures.

    Hier, dimanche trente-et-un décembre, dernier jour de l'année écoulée, l'arrivée impromptue de mon frère, et de sa compagne, depuis leur lointaine retraite lyonnaise, m'a amené à me lever prématurément, vers dix ou onze heures. Le temps d'apercevoir leurs silhouettes courbées par la brume et leurs flancs creusés par la gastro galopante qui les a cloués au lit une semaine durant, ils se sont recouchés pour dormir tout le jour; jour pendant lequel j'ai interagi, tant bien que mal, avec mes parents, prenant avec eux mes repas, guettant le retour de ma sœur, opportunément expédiée chez une tante pour les fêtes, et tentant vainement d'entrer en transe, le temps d'une sieste, pour pallier mes excès noctambules de ces derniers temps.

    Vers dix-huit heures, les morts se lèvent, entonnent un chant bulgare et m'arrachent à ma gangue d'abandon aux spectres de l'hiver. Je n'ai pas encore mal au bide, mais ça va venir. Dans l'intervalle, je me suis lu, intégralement et avec une certaine délectation, malgré une fin un peu pourrie, "L'élégance du hérisson", de Muriel Barbery, sur les conseils de ma tante, auteur du prêt librement consenti. Dans le train de banlieue qui nous emmenait sur Massy pour un réveillon fort classique, j'ai entamé "2001: a space odyssey", d'Arthur C. Clarke et d'après son scénario réalisé simultanément pour le film du même nom, en mille neuf cent  soixante-huit, donc.

     Une fois sur place, en petit puis en moyen comité (nous fûmes jusqu'à douze dans ce vaste salon, théâtre habituel de nos parties de jeux de rôles hebdomadaires), nous avons scellé le sort d'une oie, englouti les marrons baignant dans sa graisse encore fumante, arrosé le tout de patates et recommencé l'opération jusqu'à épuisement des denrées. Pas de fromage, faute de candidats (à part ma pomme). Crumble (rime avec "humble") au chocolat, galette des reines, orgie incontrôlable heureusement clôturée par une tasse de thé. Depuis quelques jours, j'ai systématiquement demandé du thé quand on me proposait du café. Jusqu'ici, j'ai tenu le coup, et le thé y est sans doute pour beaucoup.

    Petite erreur tactique, avant même l'arrivée des entrées, dont j'ai d'ailleurs tout oublié, je me suis laissé tenter par le punch, traîtreusement doucereux. Six ou huit verres plus tard, n'ayant absorbé que des cacahuètes, j'étais passablement mal engagé sur la pente de la sobriété. Du rouge, du blanc, sans doute un peu de champagne, que sais-je encore. La masse de nourriture enfournée n'aura sans doute pas réussi à compenser la quantité d'alcool absorbé. Je tiens assez mal l'alcool, d'un point de vue essentiellement digestif, l'ivresse et les excès qui l'accompagnent n'étant généralement pas accessibles, mon estomac m'ayant assez vite fait comprendre que persévérer ne s'avérerait pas payant. Mais hier soir, j'ai pu y aller comme un moujik, et en subir les conséquences.

    Ayant vite compris mon malheur, j'ai coupé court à l'enivrement, pour ne plus boire que de l'eau jusqu'au petit matin. Reparti vers deux heures avec la voiture d'un ami, mon frère, ma belle-sœur et un mal de bide naissant, j'ai pu m'immerger sous les draps, vers trois ou quatre heures du matin, après avoir échangé les salutations d'usage avec parents, grands-parents et amis proches. La fête a continué sans nous, mais plutôt que de postuler l'existence d'un hypothétique train de nuit pour le Turkestan, nous avons préféré opter pour le retour rapide. A chacun ses limites, les miennes sont assez basses, et puis, bon, j'avais deux malades sur les bras.

    Ce matin, c'est à mon tour d'être malade, ou de manquer l'être. Levé vers huit heures du matin pour tenter un raid sur l'armoire à pharmacie, à la recherche d'un anti-vomitif efficace mais pas trop, j'aperçois mon père, maugrée les salutations en vigueur, bois un ou deux litres d'eau avant d'aller me tordre sur ma couche, puis me tenir immobile dans l'espoir que les digues tiendront, et que mon festin de la veille, encore proche, consentira à ne point me fausser compagnie. Mission accomplie, mais mon sommeil aurait pu être d'une meilleure qualité.

    Déjeuner en famille, mangé du bout des lèvres après avoir pris une seconde dose du remède anti-blurg, puis sieste, ou simulation de sieste, en attendant que mes compagnons d'hier s'éveillent à une vie nouvelle. Dans la pratique, j'ai vaguement bouquiné, en me tenant le bide, jusqu'à ce mon frère et la bru de ma mère sortissent de leur tanière, pour les accompagner chez les grands-parents, résidant dans les environs, pour y prendre le thé, boisson des dieux, gloire à Tlantique. Deux heures plus tard, retour à la case départ, pour un dîner en famille, assez plantureux mais pas trop, sous le signe de la fraternité, puisque le membre manquant de notre triumvirat utérin a choisi ce moment pour débarquer, en compagnie de sa famille, deux belles-sœurs pour le prix d'une, une nièce sous le bras, emballé, c'est pesé.

    Viande non identifiée, dinde, agneau, porc, quelque chose de cet acabit, accompagnée de légumes verts, patates, navets. Plateau de fromages. Un peu de vin rouge, mais pas trop. Ma sœur, après avoir boudé dans sa chambre toute la soirée, a partagé les trois desserts qu'elle avait confectionnés, expertement, dont sa tarte des sœurs Tatin, qui tend à se bonifier à force de répétition. Après le banquet, une tasse de thé. Dans la foulée, cadeaux de noël avec un temps de retard. Au menu, des romans de James Ellroy habilement suggérés à qui de droit, un parapluie gris comme mon cœur et des nouvelles chaussures. Importante innovation, mon frère, puisque tel est le coupable, a préféré m'offrir des chaussures basses, rompant ainsi avec la tradition qui veut que, depuis une vingtaine d'années, je ne porte que des chaussures montantes ou semi-montantes. Si je parviens à m'y faire, sans me tordre la cheville dans l'opération, je serai donc rehaussé dans les yeux de mes semblables, et je pourrai de nouveau arpenter les rues de Paris et de la banlieue, à moins que mes finances du mois en cours ne me permettent de prendre une carte orange.

    Vers minuit, tout ce petit monde disparaît sous le tapis, et je me retrouve seul, face à la nuit qui mugit par le sang qui brûle dans mes artères, tout oxygéné qu'il soit. Programme de la soirée: lire, puisque j'ai entamé un nouveau chantier. "Wintersmith", de Terry Pratchett, troisième roman d'un cycle sis dans le Discworld, dédié à un plus jeune public. J'y trouve mon compte, mais ai tout de même hâte que sorte le prochain bouquin pour adultes. Question d'équilibre dans le dosage des ingrédients, qui sont les mêmes, mais le résultat sans doute plus épicé, davantage adapté à mes goûts. Si l'insomnie persiste, je l'aurai vraisemblablement fini au matin.

    Programme de demain: saluer, ou ne pas saluer, mon frère et sa femme qui s'en iront vers six heures, prendre un train vers Lyon qui leur permettra d'ouvrir leur librairie à l'heure habituelle. Dormir jusque vers midi, tenter de sonder l'état de mes finances, déjeuner avec l'un ou l'autre de mes géniteurs, puis filer sur la capitale, rejoindre les anciens de la fac pour renouer les fils du dialogue, à défaut de serrer les cordons de la bourse. L'année s'annonce difficile, financièrement parlant, au moins jusqu'en septembre. Prévoir des solutions alimentaires économiques, privilégier l'écoulement des stocks avant l'achat de nouveaux livres. Tenter de me limiter à une dizaine par mois, voire moins si j'en ai la volonté. Un par semaine, à moins de cinq euros, serait un compromis habile. Tenir bon, durer.

 

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Publié dans schopenhauer

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