Boileau sur la branche

Publié le par Paraph


    Dimanche dix-huit décembre deux mille six. Vingt-deux heures vingt-neuf. Encore plusieurs journées passées à évoluer comme faire s'est pu dans le monde des humains. Avec plus ou moins de réussite. Le principal enjeu du moment est la réinsertion dans un continuum spatio-temporel analogue à celui de mes congénères. Tentative plus ou moins réussie; j'ai même partagé quelques déjeuners avec certains d'entre eux.

    Jeudi dernier, j'ai finalement passé une partie de la journée à lire, et le reste chez une amie, malade depuis son retour d'Inde une dizaine de jours auparavant. Son séjour s'est bien passé, sauf le problème gastrique et/ou hépatique qu'elle en a rapporté. Pris le thé, discuté, resté manger, rentré avec le dernier métro. Dans la nuit, lectures intermittentes, squat électronique. Difficultés pour m'endormir tôt. Le navire a sombré vers sept heures du matin, emportant tous ses passagers et leurs biens dans les profondeurs océanes.

    Avant-hier, vendredi quinze décembre deux mille six. Réveillé presque tôt, vers onze heures ou midi, j'arrive à émerger, tant bien que mal, pour me rendre à la fac, où un cours de rattrapage m'attend. Deux heures d'estonien, calées entre quatorze et seize heures, autant dire en début de matinée. Pas facile, mais je suis arrivé à temps. Après le cours, deux heures à zoner dans les couloirs de la fac, à prendre le thé tandis qu'une camarade sexagénaire me fait part de ses doutes grammaticaux. A dix-huit heures, les camarades de seconde année nous rejoignent, et nous partons tous ensemble pour l'ambassade, où l'on nous attend.

    Ribambelle dans le métro. File indienne sur les Champs-Elysées, avenue maudite entre toutes. Ils ont sorti la grosse artillerie, déco de noël, trucs lumineux, hideux, qui cachent les étoiles et donnent à l'ensemble un air joyeux. Ca permet de mieux voir, pour lire la nuit dans les rues de Paris. Plongée vers le sud, nous trouvons l'ambassade, où l'on s'engoufre promptement.

    Vestiaire. Escalier protocolaire. En haut des marches, l'ambassadeur et son épouse serrent la main à chaque invité. Je marmonne quelques mots de salutation en estonien. Et je pénètre sur place. Une centaine de personnes, Estoniens pour la plupart, enfin j'imagine, pas pris la peine de leur demander, la seule personne à laquelle je parlerai, au cours de la soirée, sera la responsable du bar. Direction buvette.  Différentes boissons pétillantes, bière ou ordinaire. Vin chaud. Je goûte, amandes et raisins secs dedans. Pas mauvais. Je finis le verre d'un camarade. L'ambassadeur fait son discours. Inaudible, mais il a l'air sympa. Quand il a terminé, tout le monde piétine vers le buffet.

    Au menu, petits fours, toasts au saumon, le genre sculptés dans du pain creusé de l'intérieur. Différents biscuits entassés sur les radiateurs. Intérieur haussmanien, toute la laideur des beaux quartiers. Le temps que j'arrive à la hauteur du buffet, il n'y a plus de patates. J'attrape in extremis une ou deux cuillers de chou, je m'empare d'un ou deux boudins, j'empile quelques cornichons sur une assiette en carton, et je reflue vers le sas de sûreté, pour respirer et engloutir en compagnie de mes comparses. Je fais un peu connaissance, puis je retourne au buffet faire le point de boudin. Coup de bol, ils ont même ramené des patates.

    Choucroute-boudin, ça semble être le plat national estonien. Le vin chaud, plus ou moins épicé, doit être la boisson de saison. Noël, le froid, l'hiver et la convivialité entre villages. Quand ils sont chez eux, en cette saison, les Estoniens parcourent des kilomètres dans la neige pour chanter avec les autres habitants du village. Habitat dispersé. Encore une ou deux assiettes, et puis l'ennui s'installe. Ca tombe d'ailleurs bien, on m'attend à l'autre bout de Paris pour un repas copieux. Je traverse en diagonale l'ambassade encombrée, je me heurte à l'ambassadeur qui décide de me parler. Il a l'air gentil, son français est tout à fait intelligible, et je parviens à esquiver la réciproque. Pas question de m'enfoncer en baragouinant autre chose que oui, merci, au revoir.

    Adieux aux amis, camarades, alliés, professeur et quidams. Opération métro. Je débarque un peu plus tard, vers vingt-et-une heures, comme prévu, chez Ramethep qui reçoit. Haniwa, Vertige et une Chinoise inconnue au bataillon sont déjà présents. On n'attendait plus que moi. La fondue s'est transformée en raclette, avant d'être convertie en repas informel, à la bonne franquette, selon les stocks et les envies. Pas pu rapporter ma machine. Bricoles à la figue. Poulet aux nouilles avec une sauce du Moyen-Âge, citronnée au possible, assez bonne. En dessert, après la salade chinoise chou-soja, dessert de circonstance arrosé au cidre normand. J'ai bien fait de manger avant, ça me permet d'être à peu près rassasié.

    La soirée s'allonge. Vers deux heures du matin, après avoir scotché sur des vidéos des Inconnus, nous partons, dans le froid pré-hivernal, rejoindre les terres hospitalières du sud, où j'ai ma demeure. A République, je me fends de quelques piastres pour acquérir un chien chaud en carton. Vaguement digestible. Au Châtelet, nous attendons, vainement, une quarantaine de minutes, qu'un bus de nuit vienne nous prendre. Nous nous rabattons sur le quartier latin, puis les abords du Luxembourg, où un véhicule de passage nous prend finalement à son bord. Couché vers quatre heures, endormi vers cinq.

    Hier, samedi seize décembre. Réveil prématuré, vers onze heures du matin. Interaction sociale avec les miens. Longue descente vers l'oubli des humains. Depuis deux jours, je m'amuse à traduire un essai inutile, consacré au féminisme postmoderne et à la déconstruction du discours postcolonial, écrit par une brave dame qui ne maîtrise pas vraiment la langue dans laquelle elle feint de s'exprimer. Assez difficile à rendre. Faut-il conserver l'opacité du propos, ou tenter de rédiger, en français, des phrases correctes et intelligibles?

    En fin d'après-midi, je rejoins Vertige dans nos quartiers habituels. Séance de cinéma, "Les infiltrés", remake assez réussi du thriller chinois "Infernal affairs", vu quelques années plus tôt dans des circonstances analogues. Aucun suspense, mais une bonne interprétation. Jolie mise en scène. Toujours amusant de revoir un film avec des nouveaux acteurs. Après la projection, bobun dans le quartier latin. Et puis plus rien. Vingt-et-une heures, la dérive, mal au crâne, retour à la base. Je devais trouver un costume, je n'ai pas eu d'idée, soirée déguisée tombe à l'eau, retour au mas, hop, sous la couette, plongée vers le monde confortable et serein des rêves inopinés. Le sommeil me cueille à l'improviste, vers vingt-trois heures.

    A trois heures du matin, je m'éveille, pas vraiment frais, ni tout à fait dispos, mais suffisamment lucide pour voir venir l'insomnie. Inutile de me retourner dans tous les sens, donc. J'allume la loupiote et sors le livre entamé la veille, "Le rouge et le vert", de Jean-Bernard Pouy, suffisamment peu épais pour être achevé vers sept heures du matin, où le sommeil, une fois de plus, m'intercepte quelque part entre Saturne et Neptune, vers la bordure extérieure du système solaire. En route pour Arcturus.

    Au matin, vers treize heures, on me tire de ma transe cataleptique pour prendre part aux rites masticatoires de mon clan. Raclette. A moins que ça ne soit passé la veille. Je ne sais plus. Mon rapport à l'espace et au temps, même pour les questions vraiment importantes, comme la bouffe, semble disjoint. Je me rattrape aux branches comme je peux, comatage sous la douche, repas commun dans la grand-salle, départ pour le grand sud, où m'attendent mes compagnons de jeu. Il y a bien longtemps, voire nettement avant, dans une très lointaine galaxie, ou celle d'à côté. Aventures spatiales, simulation d'une vie différente, où les enjeux territoriaux se règlent à coups de négoce, de blasters, de bras cassés et d'espoirs passés au fil du sabre laser. Retour à l'instant.

    Programme de la soirée: poursuivre mon exploration. Encore deux ou trois détails à régler sur le net, qui risquent de m'amener tard. Le sommeil semble réticent à se pointer. Encore une histoire de thé ingurgité par bassines entières. Lire, adoncques, puisque cela semble être mon seule solas, en ces temps troublés. Encore quelques albums de jazz à me mettre sous la dent. Au menu, "Darker than you know", roman lycanthropique écrit en mille neuf cent quarante-huit par Jack Williamson, récemment décédé au tendre âge de nonante-huit ans. Le brave homme. Si la nuit dure trop longtemps, entamer le suivant sur la liste, quel qu'il soit. Ne plus acheter de livres avant l'année prochaine.

    Programme de demain: dormir une partie du jour. Me pointer pour mes derniers cours d'estonien de cette année civile. Y aller en traînant la patte. Dans la semaine, diverses gens à voir. Un repas prévu mardi soir, avec des amis de passage. Le mercredi, réunion à la fac, avec l'équipe pré-vésulienne. Et puis, plus rien. Encore une partie samedi, un réveillon dimanche, des visites à droite, à gauche. Survivre à la noël, accueillir les parents de passage, leur tenir compagnie le temps qu'ils daignent décater. Epuiser mes forces à lutter contre le sommeil, l'insomnie, la lumière fuyante de cette fin de siècle, encore une. En attendant l'année dernière. Ploum.

 
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Publié dans schopenhauer

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