Vision thermique
Jeudi quatorze décembre deux mille six. Quatorze heures cinquante-cinq. Trois nouveaux jours entassés dans ma brouette, trois nouveaux jours qui ne reviendront jamais. Et autres remarques pseudo-poétiques sur la vacuité, l'impermanence et tout le toutim. Le néant instauré comme dogme esthétique. Il fait beau.
Lundi dernier, onze décembre deux mille six, j'ai essuyé mon premier échec majeur de l'année, académiquement parlant (c'est-à-dire sans tenir compte des bâtons administratifs dans les roues de mon ambition, ni de ma flemme pathologique dans l'accomplissement de mon devoir rédactionnel de mémoire). Après une heure de cours sur le peuplement de l'Estonie, deux heures d'examen, grammaire estonienne et exercices appliqués. Il faut savoir que je n'avais pas vraiment travaillé mes cours, et que je n'avais rien révisé. Normal, quoi. Efforts minima, présence en cours et roule ma poule. Tout allait bien, jusqu'à mi-parcours. Cinquante pour cent de la note sur la formation du partitif. Eh merde.
Après un rapide bâclage de copies, j'ai filé chez Edriwing pour une nuit de jeux de plateau. Toujours la même histoire de gestion économique dans une île des Caraïbes. Au bout d'un moment, nous avons opté pour un autre jeu, simuler la naissance d'une ville proto-historique. J'ai perdu, mais de peu. Le Sultan était de la partie. Son train accusait trois heures de retard, mais il avait rapporté du veau en gelée. Tout allait pour le mieux. Ce matin, un message m'informe qu'il coupe définitivement les ponts avec tout le monde. Sans doute un contre-coup des mécanismes invisibles mis en branle ces derniers mois. La tectonique des sentiments. Puissent les plaques continentales à nouveau se téléscoper, dans les éons à venir.
Au matin, je repars. Nous avons passé la nuit à écouter, par nostalgie, les chansons génériques des dessins animés japonais diffusés durant notre enfance. Du très mauvais. Et des robots géants venus de l'espace, seule véritable valeur dans ce monde postmoderne où les enjeux cosmogoniques, voire géopolitiques, ignorent tout de la menace que l'empire de Véga fait planer à l'horizon. Couché vers huit heures du matin.
Réveillé en sursaut vers quatorze heures quinze. Le lendemain, mardi douze décembre deux mille six. Je me souviens qu'un cours de nahuatl, le premier de l'année, m'attend à seize heures. Je saute dans la douche, j'enfourne un chapon qui tournait sur la broche, je vérifie l'état d'avancée de mes correspondances électroniques, je cours jusqu'à la gare, j'attrape de justesse un train, je marche à grandes enjambées jusqu'à la fac, où j'arrive avec deux minutes d'avance. Je trouve la salle de cours, perdue derrière les chambres de bonnes et les salons luxueux où défilent les ambassadeurs moyen-orientaux, et je reprends mon souffle. Personne. Je risque un regard dans la salle de classe. Personne. Un doute me saisit par la bande.
Dévalé les marches quatre à quatre. Trouvé le planning des cours. Je suis à la bonne heure, le bon jour, dans la bonne salle. Mais pas la bonne semaine. Les cours commencent le dix-neuf décembre. Encore une journée qui commence bien. D'ailleurs, le soleil s'en doute un peu, rougit d'en avoir été, et opte pour un retrait rapide derrière la ligne bleue des Vosges. La nuit tombe, et j'ai du temps à tuer.
Quitte à m'être déplacé, autant ne pas perdre mon temps. Enfin, pas trop. Je passe voir une ex-collègue encore occupée dans un bureau presque vide, je tape le carton un petit quart d'heure. Et puis je repars. Enfin, pas tout à fait. Quitte à être sur place, autant saisir toutes les opportunités à moi offertes. J'ai des inscriptions pédagogiques qui traînent encore. Mais le bureau, quoiqu'ouvert, n'accepte les visiteurs qu'à des dates précises, qui seront précisées ultérieurement. Alors que je m'apprête à quitter la fac, je tombe sur le Loup et Alba Mata qui prennent un café sur un banc soldé, dans un coin désert. Je me joins à eux.
Deux heures plus tard, je quitte promptement les lieux. Au programme, deuxième round de mes examens d'estonien. Bien déterminé à ne pas retomber dans la même erreur que la veille, j'ai emporté mes cours, que je compte bien réviser quelques minutes avant l'épreuve. Une fois encore, le destin se joue de mes résolutions, et m'offre sur un plateau ce que je n'espérais plus. Une secrétaire pédagogique m'offre des fleurs. J'accepte sa proposition, reste un quart d'heure dans son bureau, et repars satisfait. Plus que trois procédures analogues, et j'aurai le droit de passer des examens en fin d'année. Joie.
Il me reste une demi-heure pour réviser. Qu'à cela ne tienne, je m'attable dans le hall de la fac, désert à cette heure tardive, je remonte mes manches et je tente un ultime sauvetage des meubles. Comme la seule zone où l'étude est possible se trouve juste à côté des machines à café, c'est un défilé permanent. Je croise une douzaine de têtes connues, que je feins d'ignorer en me plongeant dans mes polys. Un boulet vient manger mon quatre-heures. Un type que je connais vaguement me propose d'être interprète/garde du corps en Lituanie. Il me reste deux minutes. J'ai révisé quarante pour cent du programme.
Oral à deux. Rien de plus idiot qu'un oral à deux. Au lieu d'interagir exclusivement avec l'examinateur, et d'orienter la conversation vers les points que je maîtrise moins mal, je suis obligé de faire avec une camarade de classe. Et comme je n'aime pas couper la parole aux autres, je lui laisse le soin de piloter la conversation de bout en bout. Mais, bon. Si la prof est sympa, et je la soupçonne de l'être, j'aurai peut-être la moyenne. J'ai sans doute fait moins de fautes que ma camarade; normal, je n'ai quasiment rien dit. L'écrit est vite torché. Je fait plein d'erreurs, mais tant pis. On m'attend à l'autre bout de Paname.
Séance de cinéma avec Ramethep et Haniwa. Un bobun pour patienter, une conversation à cœur ouvert et zou. Film iranien, "Le regard", l'histoire assez confuse d'un type qui rentre chez lui après vingt ans d'exil, pour retrouver son père mourant, son amour de jeunesse devenue sa belle-mère, les anciens membres de sa cellule terroriste, faire la peau au traître qui l'a dénoncé à l'époque, et voir une dernière fois son pays avant de devenir aveugle. C'est joli, quoiqu'un peu prétentieux. Et puis, j'ai dormi. Rien compris à l'histoire. Après le film, bière dans un pub, promenade au clair de lune, et bus de nuit. Couché vers cinq heures.
Hier, mercredi treize décembre deux mille six. Pas d'examen en vue, ni de cours. Seul impératif, une réunion vers dix-neuf heures, avec les personnes intéressées, pour planifier notre participation à l'édition deux mille sept du festival de cinéma asiatique organisé tous les ans à Vesoul. Levé vers treize ou quatorze heures. Une amie me propose d'aller au cinéma. Au menu, "La flûte enchantée", d'après Mozart, mis en scène par Kenneth Brannagh. C'est joli, ça chante, l'histoire est imbitable, mais ça chante. Une histoire de quête inititatique pour des soldats francs-maçons, occupés à se battre dans les tranchées. Une double histoire d'amour. Des mélodies inoubliables. Elles sont encore dans ma tête. Ca risque de persister quelques jours encore.
La réunion se passe bien. Beaucoup de nouvelles têtes, motivées et confiantes en un avenir radieux. Quelle naïveté. L'avenir est lugubre, l'avenir est froid, il a pour nom Mort et se tient tapi dans les allées ombragées où les tilleuls prennent le frais. La Haute-Saône est une cruelle maîtresse. Peu d'appelés, autant d'élus.
Passage chez Ramethep, le temps d'un thé, d'une pizza et d'un film de ninjas. Qui combattent des vampires. Qui combattent un robot. Le tout contre des guérilleros phillipins aux abois. Deux heures de marche dans les rues de Paris. Je me suis perdu, ai fait des détours inutiles dans le Marais avant de me retrouver à la Bastille, pour finalement tendre vers le quartier latin et ses lignes de bus de nuit. Lecture toute la nuit. Endormi vers sept heures du matin.
Ce matin, j'ai dormi. Vers treize heures, j'émerge de mon coma induit par la nature. Au programme de la journée: un couscous en solitaire. Des lectures. J'ai passé deux jours à me lire les cinq premiers tomes reliés de la série "Supeme power", et ses spin-offs, une réécriture de l'Escadron Suprême, formidable bande dessinée américaine publiée il y a une vingtaine d'années, lue dans mon enfance et jamais oubliée. Ca faisait longtemps que je n'avais pas lu de bons comics de super-héros, tant graphiquement que scénaristiquement. Gloire à Satan.
Toujours côté lecture, j'ai repris les "Memoirs of a geisha", intéressant par l'histoire qu'ils racontent, mais parfois exaspérants par les maladresses narratives, les platitudes stylistiques et le manque d'épaisseur de l'ensemble. Mais ça me plaît. J'aime les récits d'apprentissage. Reçus ce matin par la poste, trois bouquins de feu John M. Ford, dont un roman estampillé "Star Trek". Le tout acheté il y a plus d'un mois, à très bas prix, sur internet. Ca fait presque une semaine que je n'ai rien commandé en ligne. Tiendrai-je le coup jusqu'à l'année prochaine?
Rien de prévu cejourd'hui. Lectures, éventuellement rangements, sans doute pas de cinéma. Demain, goûter de noël à l'ambassade d'Estonie, fondue savoyarde chez Ramethep, et le week-end, fête costumée chez des gens, partie de jeu de rôles et tentative vraisemblablement ratée pour me recaler dans le bon sens. Advienne que pourra, le diable est dans la cheminée, les ouvriers goudronnent ma route, avec un peu de chance, ils auront fini d'ici aux vacances. Et les nouveaux lampadaires sont très laids. Je hais la lumière blanche.
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