Parfum de vanille

Publié le par Paraph


    Samedi seize septembre deux mille six. Neuf heures vingt-quatre. Le brouillard avait un goût de vanille, ou tout au moins un fort relent de vanille. Le vrai brouillard, dans l'atmosphère m'environnant, au moment de dormir, tout à l'heure, dans la nuit. Sensation un peu oppressante, je n'aime pas la vanille. Trop de souvenirs y restent attachés. J'aime bien l'idée de la vanille, sa gousse sensuelle étendue sur l'univers physique tel un parapluie orphelin. J'ai pu dormir, le thé répandu dans mes entrailles (bénies) a réchauffé la terre, m'a permis de me fondre dans le mur blanc du sommeil, et d'étirer mes intestins jusqu'à la conglagration finale.

    J'ai rêvé que je traversais un carrefour n'importe comment, au milieu, ignorant des vestiges à demi effacés suggérant l'existence, autrefois, d'un passage zébré. Je courais au milieu, et au bout d'un moment, pour passer plus à mon aise et enjamber une bretelle avant le démarrage des bolides, je sautai sur un banc pour atterrir de l'autre côté, sur un homologue disposé en vis-à-vis, leste comme la gazelle agile qui suspend son geste le temps d'un bond, fragment d'éternité. Au milieu, coule une rivière (ça doit être le nom d'un film ou quelque chose d'approchant, je ne replace pas la référence exactement, mais je trouve qu'ici, ça rend bien). Je me prends les pieds dedans. Je poursuis sur ma lancée, habitué du steeple chase que je suis (licence poétique, et puis, c'est un rêve après tout), et je m'apprête à franchir le dernier obstacle, quand je m'aperçois que j'ai laissé ma chaussure dans le ruisseau bourbeux. Les automobilistes bloqués au carrefour, goguenards, se marrent de ma déconvenue tandis que je souris en retour, tout en fredonnant la chanson "San Francisco" de Maxime Leforestier (ou de je ne sais plus qui, en tout cas, les gens dans mon rêve devaient écouter la radio, à moins que ma sœur ne s'en soit chargée).

    Le rêve se termine alors que j'ai franchi l'ultime rivière, en m'accrochant aux branches, sur l'autre rive, et aux racines qui pourrissaient dans l'humus. Au réveil, le brouillard s'est étendu, un soleil maladif tente désespérément de percer, mais il n'a pas participé aux bons jeux télévisés, et va devoir s'abstenir de tout éclat pour les heures à venir. L'odeur de vanille s'est estompée, et mon père n'a pas lancé de café sur sa machine de mort. Je n'aime pas l'odeur du café, mais comme la maison parentale (qui m'héberge à titre gracieux, je tiens à remercier mon coach et mes sponsors sans qui ma victoire d'aujourd'hui n'aurait pas été possible) est un puits ascensionnel, je me ramasse, tous les matins, l'odeur du café en pleine face. Mais je ne dis rien, car j'aime ma famille. Et puis, ça ne servirait à rien de râler, après tout, je suis ici chez eux, et ils pourraient à tout moment me demander d'aller voir ailleurs si j'y habite. C'est joli sous les ponts, la bohême, ça voulait dire on a des poux, mais ça ira, merci, je me ferai tout petit et j'avalerai l'odeur du café sans broncher. Bref. Ce matin, pas d'odeur de café.

    Mais je me suis réveillé tôt, malgré tout. Enfin, presque tôt. En forme, comme quelqu'un qui n'a dormi que quatre heures, mais qui bénéficie d'un instant d'inattention dans la trame de ses rêves, pour bondir sur le monde consensuel tel un lion sur sa proie (mettons, la preste gazelle qui bondissait par-dessus le cours d'eau). Ca tombe bien (un peu comme le lion sur ses pattes), puisque mes voisins, ou tout du moins les ouvriers embauchés pour tout casser, ont repris leurs masses, leurs perceuses et leurs bulldozers et ont entrepris de répéter, une fois de plus, du Beethoven sous acide. Il eût été, de toute façon, difficile de dormir tard.

    La voisine de Ramethep apprend à chanter. Du coup, elle chante, elle chante, elle joue de la guitare, elle reprend des classiques du répertoire francophone contemporain, elle s'en donne à cœur joie. La voisine de Ramethep ne sait pas chanter. Mais elle chante, oh oui, qu'est-ce qu'elle chante. La fenêtre ouverte, pour bien en faire profiter les autres habitants du petit immeuble parisien étriqué, cour intérieure, entassement de studios où tous ces gens tentent de vivre, au milieu des bars branchouilles et des traiteurs de luxe, produits du terroir, cadavres de bouteilles entassés dans les caniveaux. M'enfin, ça pourrait être pire, il pourrait habiter Bastille. Et la voisine pourrait reprendre autre chose que "La bohême". Elle pourrait reprendre des tas de chansons plus désagréables à entendre. Mais je suis bien content de ne pas habiter dans l'immeuble.

    J'ai passé une partie de la nuit à louvoyer autour du site électronique du gouvernement français, et de son émanation, auguste et miséricordieuse, l'éducation nationale, mon futur employeur, mon futur maître (car les professeurs stagiaires sont des esclaves, des matières premières dont on dispose avec moins de délicatesse qu'un maçon ne manierait ses briques et son mortier). Je cherche à comprendre tous les détails de la procédure d'inscription, notamment les conditions d'admission, et surtout le type de diplômes permettant l'accès aux concours recrutant à bac plus quatre. Si l'on s'en tient à la lettre des textes, étant déjà titulaire d'un diplôme sanctionnant un cycle universitaire d'au moins quatre années, dans un bâtiment d'enseignement public sous la tutelle du ministère de l'éducation, je suis susceptible de pouvoir m'inscrire au concours sans avoir besoin de valider ma maîtrise. Mais comme le diplôme en question est une licence, diplôme national correspondant à un niveau bac plus trois, même si le premier cycle correspondant est un pseudo-deug en trois ans, les législateurs pourraient me chercher des vers dans le nez. J'aimerais bien avoir la réponse à ma question (dois-je vraiment valider ma maîtrise, dans la douleur et en la bâclant, et ce, d'ici quelques semaines, pour m'inscrire?), mais pour cela, il faudrait que j'aie affaire à un humain interactif susceptible de répondre à mes questions pointilleuses sur des bouts de réglement mal stipulé.

    Programme de la journée: tenter d'accéder à un niveau de conscience plus élevé (non pas ouvrir mon troisième œil ni aligner mes chakras, mais bel et bien sortir ma tête du brouillard où elle se complaît, dormi que quatre heures, pas très productif, mon cerveau, sans parler des coups de téléphone à rallonge, en beau milieu de matinée, qui me font perdre le fil de ma pensée, de ma plume, la trame de mon clavier, les entrailles (bénies) de ma cyclophagie). Rendez-moi mon vélo. Vers midi, pique-nique avec ou sans pluie, avec ou sans gens, puis retour à la base pour un sommeil de plomb, qui durera mille ans, avant d'entamer une nouvelle nuit blanche qui ne servira à rien. Ou me traîner tout le jour, comme une larve stellaire, à ne pas trouver ma place sur terre, tout ça pour tenter de me recaler dans la ligne temporelle prédominante. Celle où on se lève matin. Dans deux semaines, je commence le boulot, ça pourrait être pas mal que je songe à me recaler. Et puis, j'ai toujours un mémoire à écrire, mais ça n'est pas nouveau...

 

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Publié dans schopenhauer

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S
Au fait, je te le rappelle pour le cds de Talking heads : peux-tu me les passer avant la date fatidique de ma rentrée universitaire (le 25) ? Danke schön. Alors maintenant je vais commencer à lire le post. (oui c'est nouveau maintenant je commente, et ensuite, en dernier je lis le post) !
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