Vieil homme de la forêt

Publié le par Paraph


    Mercredi dix mai deux mille six. Midi passé de huit minutes. J'ai prolongé le sommeil le plus tard possible, enchaînant les rêves absurdes semi-contrôlés pour éviter le retour de plain-pied dans la réalité. Peine perdue, m'y voici de nouveau plongé. Cette nuit, j'ai rêvé que ma grand-mère, âgée de quatre-vingt cinq ans et plus tout à fait valide, ni dans la chair, ni dans la tête, mourait, ou plutôt était morte, car on me l'annonçait deux jours après l'événement. Le pire, c'est que ça ne me faisait rien. Comme si j'attendais ça depuis longtemps. J'ai longtemps cru que ma grand-mère mourrait avant Mitterrand, puis j'ai pensé qu'elle clamserait bien avant le pape. Il n'en fut rien. Ma grand-mère demeure, les autres sont passés, ma grand-mère subsiste, et je l'aime. C'est beau, l'amour. Penser à aller la voir un de ces jours, ça sera peut-être la dernière.

    Il y a trois ou quatre nuits, j'ai rêvé que j'assistais à un concert de Cesare Battistuta, grand chanteur de flamenco. Dans un couloir. Il était assis sur un tabouret, vêtu d'un costume blanc impeccablement froissé, du haut de ses trois-quarts de siècle il me toisait, me faisant sentir que s'il ne voulait pas chanter, il n'était pas obligé, quelle que fût par ailleurs sa détresse, et quelque désespérée que fût sa situation, pour qu'il en fût contraint à chanter dans un couloir. Je ne sais plus ce qui s'est passé ensuite, mais je ne l'ai plus jamais revu.

    Programme de la journée: m'occuper comme je peux. Rédiger mon mémoire si je ne trouve rien d'autre. Lire dans un coin. Si le décor m'horripile trop, aller au cinéma. S'il est trop tard, marcher comme un con sous la pluie en attendant l'heure du concert du Boss. Ou me pointer super en avance, faire le pied de grue avec les vrais fans qui ont payé leur place, me faire chier sous la pluie, debout parmi les zombies, en attendant de me faire défoncer les oreilles par les baffles. Ou appeler qui de droit, me dédouaner comme un Robert, zoner à la fac ou ailleurs, attendre, toujours attendre. Encore vingt-et-un jours. Je ne tiendrai pas mes délais, et je m'en fous. C'est beau la jeunesse, mais moins beau qu'un violon, ou qu'une pastèque qu'on laisse pourrir sous la mousson.

 
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Publié dans schopenhauer

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