Chocolat
Dernière ligne droite avant le mariage prévu ce week-end dans les environs de Vesoul. Pour la circonstance, je me suis fendu d'un costume, ou d'une imitation de costume, pour compléter la panoplie du déguisement de rigueur. Doté d'une chemise tape-à-l'œil spécialement offerte pour l'occasion, par les futurs mariés, je serai vêtu de faux lin, et peut-être étranglé par une cravate, mais ça n'est pas sûr. J'en ai acheté une, mais comme je n'en ai jamais mis, je ne sais pas si je franchirai le pas. Ca n'est qu'un mariage après tout, et le port de la cravate, c'est le pire des compromis, c'est se résoudre à être forcé de travailler un jour, de devenir un employé dans la jungle du monde réel. Mais comme du fond de ma grande lâcheté je suis prêt à tous les compromis, on ne sait jamais. Je prendrai ma décision selon l'humeur du moment et les pressions de mon environnement social.
Pour renforcer l'effet hétéroclite de l'ensemble, je serai menotté par les boutons de manchettes plaqués or de mon père, les seuls que j'aie été en mesure de me procurer pour la circonstance. Et ma seule et unique paire de chaussures, cirée pour la circonstance.
Jeudi treize avril deux mille six. Après avoir acheté un costume au rabais dans une zone industrielle détaxée (mais j'y ai tout de même mis le prix), j'ai fait une longue sieste, jusque vers vingt heures. Rendu à l'autre bout de la banlieue, j'ai découché pour la troisième fois de la semaine.
Vendredi quatorze avril deux mille six. Le matin, impossible de faire la grasse matinée pour cause d'éveil efficace. Promenade à pied jusqu'à ma fac, séance de travail en bibliothèque, j'ai passé trois heures à réviser les mille neuf cent quarante cinq caractères chinois connus par un Japonais sortant du bac, et constituant le programme de quatre années d'étude du japonais dans une fac française. Je suis encore loin du compte, mais si je répète l'opération tous les jours pendant deux mois, je serai peut-être en mesure de passer des examens. J'ai profité de l'occasion pour vendre ma méthode de persan à une étudiante désireuse de se mettre à l'étude de cette langue passionnante, puis ai revu une dernière fois Zubayidi avant son retour au Japon, ainsi que le Sultan de passage sur la capitale. Zubayidi devrait revenir dans deux mois pour soutenir sa thèse, que je dois relire entre temps, dès qu'il me l'aura transmise. Nous avons commencé le japonais à peu près en même temps, il y a une dizaine d'années. Mais je suis moins efficace que d'autres.
En fin de journée, soirée chocolat à Saint-Denis. Chasse aux œufs de Pâques dans le jardin de la Trinité, puis fondue géante, fruits trempés dans le chocolat jusqu'à l'écœurement, assez vite en ce qui me concerne, étant donné que je n'aime que moyennement le chocolat. Je préfère les rollmops, mais nous en étions dépourvus. Après une brève partie de loups-garous de Tiercelune, expédition pour attraper le dernier RER, retour au bercail pour une nuit des plus courtes. Rendez-vous dans six heures à Stalingrad, je me lève dans quatre heures, pour peu que le sommeil vienne dans l'intervalle. Demain matin, je devrai me doucher (avec shampooing -- comment diable orthographier le verbe dérivé de ce substantif?), cirer mes chaussures, emballer le costume de façon à ne pas le froisser, faire mes valises sans qu'elles soient trop volumineuses. Départ à cinq dans une toute petite voiture, cinq heures de route, mariage, repas arrosé, hôtel, la totale. Heureusement que je ne conduis pas.
L'année prochaine, j'envisage de faire un DEA, ou un DESS de traductique. Ou autre chose. J'ai un plan pour partir en Inde tous frais payés, en échange de cours de français dans une fac. Espérons que si je me lance dans l'aventure, celle-ci s'avérera plus conclusive que l'opération Chine de l'an passé, avortée pour cause de non-recevoir.
Programme de la nuit: dormir, pas longtemps mais intensément. Ne pas rater mon réveil, penser à vérifier que mes camarades se lèvent également. Maudire les départs matinaux, le printemps qui tarde à prendre son envol thermique, les dimensions de la banlieue qui me forcent à passer deux à trois heures par jour dans les transports en commun. Songer au bonheur dans lequel me plongerait la jouissance d'un vélo en état de marche. Me dire que dès lundi, je mettrai la main à la pâte, et roule roule sur les pavés.
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