Dans la voiture avec le vent qui soufflait dans mon oreille gauche
Je rentre à l'instant (licence poétique) d'une période de vacances, quatre jours passés, peu ou prou, dans la voiture de mon frère, sous sa houlette, avec le vent qui soufflait dans mon oreille gauche. Mon frère fume, il a neutralisé cinq paquets en quatre jours, et chaque cigarette entraînait une ouverture de la fenêtre. Gloire aux fenêtres, elles s'ouvrent, et la fumée sort. Et le vent s'engouffre dans mes cheveux. Qui pendent, frisottent et se salissent. Tiens, ils repoussent, mes cheveux. Bientôt ils seront de nouveau assez longs pour que je les attache en une queue-de-cheval ridicule, comme quand j'avais quinze ans. Nostalgie sont vos stalgies.
Dimanche vingt-six mars deux mille six. Départ vers dix heures. Déjeuner entre Chartres et Tours, quelque part sur la nationale dix, dans un restaurant spécialisé dans les poissons. Bon. Note mentale pour la prochaine fois, ne pas prendre les escargots, où que ce soit. Passage dans Tours, pas réussi à esquiver le centre-ville. Le soir, passage par le périphérique de Bordeaux, puis birfurcation vers Lacanau-Océan, petite station de bord de mer. Repas je ne sais plus où. On passe voir la mer. L'océan. Les vagues dans le noir, se déversent, déferlent sur la plage étendue dans l'obscurité. Marée descendante, légèrement descendante. Mauvaise visibilité, because la nuit. Nous n'avons pas revu l'océan.
Avant d'aller dormir, mon frère avise un casino de bas étage, et m'entraîne dans une nuit de dépenses folles, à grands coups de pièces de dix centimes dans des machines à sous. Etant sans le sou, mon frère me donne trente euros que je perds. Lui-même perd trente euros pour en regagner trente en fin de soirée. Départ sur ce triomphe. Dans l'intervalle, nous avons mangé des sandwiches au bar, bu des bières au même bar, les tarifs étant étonnamment abordables. Je n'avais pas joué aux machines à sous depuis février deux mille, sur un cargo de nuit à destination de Thalinn, capitale d'Estonie. Les sensations sont agréables, le suspense, le bruit des machines, les annonces crispantes de la speakerine du casino résonnent comme des mantras. Je comprends les gens qui deviennent fous et perdent des fortunes dans de tels endroits. Heureusement, je n'ai pas d'argent, et je n'y remettrai pas les pieds.
Après le casino, vers deux heures du matin, nous cherchons une route déserte dans les bois, pour dormir au milieu des pins sablonneux. La lande couvre les alentours. Un renard passe, furtif, la langue pendante, au travers de la route. Mon frère aperçoit un chevreuil qui saute une barrière pour s'engouffrer dans un jardin. Je lisais la carte routière, je n'ai rien vu. Nous trouvons un chemin cabossé au milieu des bois. Mon frère, subitement malade, va vomir. Nous dormons dans la voiture, vautrés sur les sièges inclinés. Mauvaise nuit, sommeil fugitif, nuque raide au réveil. Mon frère a vomi toute la nuit.
Lundi vingt-sept mars deux mille six. Neuf heures du matin, réveil cotonneux dans la forêt. Nous repartons sans prendre de petit déjeuner. Destination le nord, la Bretagne, Vannes où une tante doit nous héberger, bien qu'elle ne le sache pas encore. Dix heures. En passant sur la place d'un village, mon frère est pris d'une irrésistible envie de dormir. Garés près d'une église, à l'ombre d'un cerisier en fleurs. Averses. Mon frère dort à poings fermés, tandis que j'observe les allées et venues du bedeau et de sa femme. Le petit homme barbu va de son logement de fonction à l'église attenante, traversant un petit jardin, une bouteille à la main, du vin de messe sans doute, et sonnant les cloches à intervalles réguliers. Je dors une petite demi-heure, toujours assis dans la caisse, et le reste du temps je lis "L'indonésien sans peine", qui avance, qui avance. Déjà à la leçon quatre-vingts. D'ici deux semaines, si je continue, j'aurai terminé.
Midi. Vaincu par les cloches, mon frère sort de sa torpeur. Départ vers Royan, où nous attend le ferry onéreux qui doit nous permettre d'enjamber la Gironde pour filer vers la Rochelle. Une heure et demie d'attente. Achat de sandwiches au bar d'un restaurant spécialisé en produits de la mer. Vingt minutes de ferry, sur le pont, à regarder s'éloigner la côte. Ayant perdu du temps à dormir, et souhaitant arriver à Vannes avant la nuit, mon frère opte pour un itinéraire direct la Rochelle-Nantes par les nationales, plutôt que de longer la côte par les petites routes que j'avais repérées. Je me range à son avis.
Fin d'après-midi. Ma tante nous rappelle enfin. Sa belle-mère est malade, elle ne peut pas nous recevoir. Nous sommes à une demi-heure de Vannes. Demi-tour pour filer sur Rennes, où un ami de mon frère pourra nous loger. Manque de pot, les parents de l'ami de mon frère reçoivent du monde, tous les lits sont pris. Les quelques coups de fil que je passe auprès des amis et relations ayant habité à Rennes n'aboutissent pas, à part la possibilité d'aller squatter chez les parents de l'un d'eux, qui vivent à la campagne, mais mon frère décide que l'imposition serait trop grande. Je me range à son avis. Petit tour dans la "rue de la soif" (Saint-Michel) avec l'ami rennois, sandwich dans une gargotte de rue. Promenade en voiture. Mon plan pour trouver un squat d'artistes où pioncer gratis n'aboutit pas. Mon frère trouve l'opération trop hasardeuse. Je me range à son avis. Partie de billard dans une salle de bowling. Je fais quelques beaux coups, et je rate tout le reste. Du mal à doser ma force.
Une heure du matin. Nous quittons la salle de billard pour nous rendre dans une zone industrielle à l'est de Rennes, sur la route de Caen. Dans un hôtel Formule un, nous prenons une chambre à vingt-huit euros. La serrure ne marchant pas, les gens de l'hôtel doivent la démonter. Un peu de lecture, j'éteins vers deux heures du matin. Sommeil agité sur un matelas de fortune, avec un de ces draps trop étroits qui sont mystérieusement la norme dans cette chaîne d'hôtels. Depuis le début du voyage, j'ai mal à la gorge, et ça ne s'arrange pas, sans empirer pour autant.
Mardi vingt-huit mars deux mille six. Journée nationale de mobilisation contre le premier ministre et son projet de contrat première embauche. Je me désintéresse du sujet, ça tombe bien, je suis sur la route et n'ai pas à subir l'offensive médiatique et démago des gens qui ont raison. Parce qu'ils ont raison, j'en suis conscient, mais je m'en fous. J'ai plus de vingt-six ans, et je n'aime pas les gens. Qu'ils se débrouillent entre eux, moi je passe des concours pour entrer dans la fonction publique et jouir d'un salaire à vie. On peut toujours rêver.
Le réveil sonne vers huit heures et demie. Petit déjeuner dans l'hôtel. Départ vers dix heures, en direction de l'est. En Normandie, du côté de la ville de Bernay, un oncle accepte de nous héberger. L'autoroute est gratuite en Bretagne, grâce à la Duchesse Anne, qui a négocié je ne sais plus quoi, et donné son nom à une bière sur lie, ou à une cervoise, je ne sais plus, bonne en tout cas. Dans le pub rennois, la veille, j'ai bu une cuvée des trolls, et une harpe noire (telenn du). Ma méthode de breton n'est pas sortie de mon sac. Arrivée chez mon oncle vers treize heures. Nous nous attablons, quiches, pizzas, flammkueches, le tout réchauffé au four. Accueil chaleureux, hospitalité à la bonne franquette, mon oncle un poil anar' passe son temps à jouer au go sur internet, sa compagne met en place une association de services pour aider les personnes âgées. Je m'y sens bien.
Mon frère s'abîme dans une de ces longues siestes dont il a le secret, affalé sur le divan, devant une télévision s'interrogeant sur le mystère de l'érection des obélisques par les anciens Egyptiens. J'éteins le poste quand il s'est endormi. J'ai trouvé un fauteuil près d'un escalier en bois, à côté d'un bocal à poissons qui me sert de téléviseur. En passant près des rayonnages de mon oncle, je suis tombé sur un roman d'un certain Manuel Vazquez Montalban, racontant les aventures d'un privé revenu de tout, Pepe Carvalho. Le nom m'est familier. Le bouquin s'intitule "Les mers du Sud". Je commence à lire l'intro, et je suis pris au piège. Impossible de décoller de ma lecture. Un style puissant, riche, haut en couleur, un personnage attachant, des repas gastronomiques à n'en plus finir, une fine analyse du roman noir. Je suis sous le charme. Lecture interrompue par le dîner familial. J'achève l'ouvrage vers minuit. Couché avec les cent dernières pages de "Moloch" de Thierry Jonquet, je m'endors vers deux heures.
Mercredi vingt-neuf mars deux mille six. Réveillé vers neuf heures. J'achève le Jonquet, je commence la lecture de "Coule la Seine", recueil de trois longues nouvelles dues à Fred Vargas. Lecture inachevée, le livre devant rester chez mon oncle, qui ne l'a pas lu. J'emporte en revanche deux volumes de Montalban, et deux épisodes des aventures du Poulpe. Mon oncle voulait me refiler ses Leo Malet, mais il ne les a pas retrouvés. Repas. Départ vers quatorze heures. Le frais et riant bocage normand laisse la place aux contours verdoyants de mon Île-de-France natale. Embouteillages. Arrivée vers dix-sept heures quarante. Tour d'horizon du courrier électronique. Départ chez Ramethep, pour une petite bouffe coïncidant avec un double anniversaire d'amies. Soirée agréable. Regardé l'épisode vingt-deux du cirque volant des Monty Pythons.
Et voilà. Le long, l'interminable week-end dans la voiture, le vent dans les cheveux, mon frère qui me fait des reproches sur mon avenir conditionné par mon passé de jeune étudiant branleur pas suffisamment repenti pour que ça se voie, tout cela est terminé. Voyage en tire propulsée par la combustion d'énergie fossible irremplaçable. Mille cinq cents kilomètres d'asphalte dévorés, le long de nationales et de départementales, pour me ressouder avec lui. Ca fait du bien. L'auto-radio ne marchait pas, sauf au début que je tenais l'antenne avec mes doigts, mais j'ai vite eu la flemme. J'ai dû chanter "A la claire fontaine" une bonne centaine de fois pour meubler. Je me suis bien amusé.
Comme le RER ramait ce soir, j'ai bien avancé la lecture, entamée pour l'occasion, de "Les adieux à la reine", roman historique dû à une certaine Chantal Thomas, scientifique de renom si j'en crois sa biographie. Bien écrit, bien documenté, les derniers jours de Marie-Antoinette à Versailles. Une bonne façon de lutter contre l'insomnie qui ne manquera pas de se profiler au détour des heures qui vont venir.
Programme de demain: faire du tri dans mes bouquins. Trier mon armoire pour trouver des fringues de saison, pour peu que j'en aie, ça doit faire dix ans que je n'ai pas regardé. Attaquer la rédaction du fameux mémoire de maîtrise, qui n'attend que ça, ou à défaut, ébaucher un plan et mettre en forme mes idées. Aller en cours d'histoire contemporaine d'Asie du sud-est, si l'envie m'en prend. Aller au cinéma, m'occuper les globes oculaires. Trouver un livre à dévorer dans la foulée. Multiplier les bons mots en se disant qu'on devrait dormir davantage. Profiter des vacances. Réparer mon vélo. M'activer les miches et préparer examens et concours, c'est la saison, on rase gratis.
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