Dilution

Publié le par Paraph


    Journée du jeudi vingt-trois mars deux mille six. Il est minuit passé de quatre minutes. Les étoiles sont sorties, je ne les ai pas vues, je lisais.

    Après avoir passé l'après-midi à mémoriser des statistiques concernant les cent douze joueuses de tennis les mieux classées, je suis allé chez Ramethep. Séance de visionnage du "Prisonnier", la série des années soixante dont le héros n'est pas un homme libre. Ce soir, nous avons vu les épisodes huit à dix. Encore sept épisodes, et la série sera terminée. Si j'étais seul, je l'aurais regardée en une fois, mais comme ça, le plaisir dure. Je devrais faire pareil dans ma vie de tous les jours.

    Problèmes sur le RER en rentrant, j'ai mis des plombes. En rentrant, rapide aperçu du paysage audiovisuel. En vrac, trois jeunes femmes nues dans une baignore, Patrick Dewaere marquant un but, des gendarmes s'entraînant dans une base secrète, un rappeur chauve agitant les bras. La fin d'un match de basket entre la Croatie et la Bolivie. Des gens parlant de l'actualité de demain.

    Programme de demain: à midi, déménagement chez une copine dans le quinzième arrondissement de Paris. Dans l'après-midi, séance de cinéma, sans doute "Walk the line", que j'ai bien envie de ne pas rater. Le soir, aller au cinéma, on trouvera bien à s'occuper. J'ai beaucoup de films en retard.

    Entre l'aller et le retour à Paris, j'ai relu les vingt-et-une premières leçons du russe sans peine. Ce matin, j'ai travaillé la neuvième leçon de mon manuel d'indonésien, qui en compte vingt, soit le programme d'un an et demi. Dans le même temps, j'ai repris la méthode assimil (qui compte cent leçons) et ai atteint la soixante-douzième leçon. A ce rythme, je finirai par la terminer. Je suis loin d'avoir tout retenu, mais ça m'expose une première fois à tout un tas de mots que je reverrai par la suite.

    En discutant avec un ami, qui a prévu de connaître dix langues à trente ans (il en a vingt-deux), je me suis dit que mon bilan personnel était quelque part entre ça et beaucoup plus. Ou un peu moins, tout dépend du degré de connaissance d'une langue que l'on vise. J'en connais beaucoup de façon très superficielle, j'en ai connu un certain nombre plus en profondeur, ponctuellement, et j'en connais très peu de façon satisfaisante. La dispersion nuit au perfectionnement, la dilution nuit à la profondeur. Actuellement, je passe plus de temps chaque jour à oublier les langues que je connais, qu'à apprendre les langues que je ne connais pas. Je ne sais pas à quel moment je saturerai, mais il est probable qu'à partir d'un certain seuil, le cerveau sera plein. Ou pas. En fait, je suis bien résolu à apprendre à fond le maximum de langues possible. Dans le désordre.

    Les langues sont avant tout des moyens de communication, et le fait est que je ne communique pas, même dans les langues que je connais le mieux. Je ne vise pas l'échange. Je navigue sans gouvernail. Ca me va comme ça, mais il paraît que ça ne se fait pas. Il faut un projet. J'en cherche donc un. Je les prends à crédit, si vous avez des idées, n'hésitez pas (j'aime parler au silence robotique de l'immensité de l'espace) (qui m'effraie, disait la chouette).

    Cette semaine, plusieurs amis fêtent leurs anniversaires. Une dizaine environ, sans doute moins, peut-être trois ou quatre seulement. Je n'irai pas aux fêtes. Non parce que je n'aime pas ça (même si en ce moment je ne raffole pas de la promiscuité de mes semblables), mais parce qu'ils ne font rien, que je ne suis pas au courant, ou que je ne suis pas libre. Le passage du temps est toujours l'occasion de penser à mon avenir. Or, d'avenir, je n'en ai point. A part un trou. Le dernier album de François Corbier en parle, avec beaucoup de justesse. Si j'avais de l'argent, je l'achéterais.


    Depuis quelque temps, les mendiants qui font la manche dans le métro parisien, et le RER qui m'y mène, ont changé de technique d'ensemble. Au lieu de s'adresser à voix haute à l'ensemble du wagon en une fois, avant de passer dans les rangs pour ramasser les aumônes, ils se sont mis à passer entre les banquettes en remontant l'allée centrale, et à demander individuellement à chaque passager, en tendant la main. Ce ne me plaît pas du tout. Je n'aime pas qu'on me mette ma merde sous le nez. Je sais bien que ces gens-là en ont le plus souvent besoin, mais si je n'ai pas d'argent d'habitude, je n'en ai pas davantage quand la méthode change. Le pire étant bien entendu que je culpabilise à chaque fois. Je ne tente pas de me justifier. Si je ne donne pas, c'est avant tout par volonté de ne pas donner. C'est mal, mais je n'ai jamais prétendu que j'étais gentil. Je n'aime pas qu'on me sollicite, de même que je n'aime pas la coercition. Mendier, c'est tenter de contraindre les passants à donner de l'argent. Je dis des conneries. Mendier, c'est avant tout chercher à survivre. Mais ne pas aider les gens qui en ont besoin, m'enfermer dans mon égoïsme, c'est une façon bien commode d'être cruel à moindres frais. Même si ça fait mal. J'ai le cœur qui se serre à chaque fois qu'on implore mon aide. Je ne supporte plus la misère. Dès que j'ai de l'argent de côté, je pars en Inde, où les gens sont riches et beaux.

    Problème complexe. Il est facile d'aligner les banalités. Ma position générale est quelque part entre tout ce que j'ai dit. Heureusement, le mois prochain je ressors mon vélo, qu'il pleuve ou qu'il vente. J'achéverai de le détruire sur les pavés parisiens, je perdrai du poids que je n'ai pas en trop, je ne verrai plus les nécessiteux en manque d'amour qui me font culpabiliser, et ma conscience de petit-bourgeois (à supposer que l'expression s'applique, je ne crois pas en l'existence des classes sociales au sens strict du terme, je suis plus issu d'un milieu populaire intellectuel que je cherche à renier tout en l'assumant) sera tranquillisée. Je ne sais pas. Je ne me pose pas la question. La bourgeoisie, le prolétariat, les rupins, tout cela renvoie à des catégories qui me dépassent. Je me contente de vivre au jour le jour mon petit bonhomme de chemin. Je suis un consommateur pas bien dégourdi, j'habite encore, à près de trente ans, chez des parents qui ont du mal à joindre les deux bouts malgré un salaire, sur le papier, plutôt confortable. Plus ça va, plus on assiste à la mort de la classe moyenne. Les gens très riches continuent de se prélasser dans leur thune, les pauvres ont de plus en plus de difficultés à s'en sortir, et de plus en plus de gens, la majorité, situés entre les deux, tendent vers le bas.

    Quand je regarde, distraitement, la situation dans laquelle se trouve mon pays, ma ville ou assimilée, bref, mon environnement et ce qui arrive dans le cadre général où je suis amené à me
situer, je ne sais pas quoi penser. Je me garde bien d'analyser les événements. Pour moi, il n'y a pas d'événements. Je vis dans ma bulle, je mets la tête dans le trou de l'autruche, j'attends que le temps passe, que je crève et le monde avec. Je n'attends rien de la vie. Je cultive un désespoir de bon aloi, en attendant je meuble comme je peux en consommant des produits culturels. Je suis passif. Je ne veux pas me laisser enrégimenter. Je suis conscient du mal qui habite le monde qui m'entoure, mais je m'en fous. Je me réjouis parfois du malheur des gens, et quand ils meurent, je ris parfois. C'est un rire nerveux, cathartique, mais il est sincère, aussi. J'aime quand les gens meurent. Ou plutôt, ça ne me fait rien. Enfin, ça me bouleverse, quoi. Je suis comme tout le monde, je dispose d'un intestin grêle et d'un pancréas.

    Quand je me projette un an dans l'avenir, je suis en train de passer des concours. J'ai raté, une fois de plus, mon année universitaire, et je tente tant bien que mal d'en faire quelque chose. Je désespère mollement de ne pas trouver de boulot pour les vacances. Je laisse lentement mourir des amitiés sincères, par flemme de garder le contact. Je m'endette auprès de la famille et des amis qui proposent naïvement de me prêter de l'argent. Je n'ai toujours pas remboursé l'argent dû aux amis généreux, il y a deux, cinq ou dix ans. Avoir des amis c'est bien, mais ne pas tenir ses engagements, c'est une source constante de petites joies mesquines. Ne pas être parfait, c'est aussi savoir être médiocre dans les grandes largeurs.

    Je ne sais pas trop pourquoi j'en suis venu à parler de mes défauts. Sans doute un besoin passager de m'auto-flageller. J'imagine que demain, je serai en route vers une nouvelle extase. Tout sera beau, je donnerai aux gens dans le besoin mes derniers euros, je boirai du thé en perfusion, à profusion, je dépenserai sans compter pendant quelques jours, après quoi je me serrai de nouveau la ceinture jusqu'au mois suivant. Je ne sais pas si l'alternance de hauts et de bas est le symptôme d'un désordre mental cliniquement diagnosticable, et je m'en fous. La psychanalyse, c'est pour les autres. La douleur, c'est dans la tête. Les unijambistes n'ont qu'à y mettre du leur, ça n'est pourtant pas difficile de marcher, la preuve, les gens qui ont deux jambes y arrivent très bien.

    Petit accès de misanthropie, ce soir. La misanthropie passe par l'auto-critique. Pour que cent fleurs s'épanouissent, etc. Citer des phrases de Mao, elles-mêmes extraites des classiques chinois de l'Antiquité. Me cantonner au factuel. Ne pas tenter d'analyser mes sautes d'humeur, elles sont humaines, et après tout, je ne suis pas humain. Je suis une machine. Une machine molle, parfois capable de sentiments approximatifs, mais essentiellement étrangère à ce qui fait le lot de l'humaine espèce. La syntaxe, c'est dans la tête. Quand je me sens lyrique, je passe par un accès de rimbaldisme nietzschéen, je tartine quelques pages, je les déchire sans me relire, et je retourne à ma fange. Etre Victor Hugo, ou n'être rien; j'ai singé Hugo à quinze ans, aujourd'hui je ne suis rien, et c'est déjà beaucoup. Savoir assumer son néant, c'est faire œuvre de génie littéraire. Les plus grands écrivains sont ceux qui n'ont jamais rien écrit, ou ceux qui jouent au basket dans l'équipe nationale croate. Ils sont grands, les Croates. Certains sont en pleine croassance. Hmm. Dormir.

    Demain, je me ferai mal au dos. Je me plaindrai des gens qui veulent vivre. Je ferai semblant d'apprendre une langue étrangère, ou deux, et je m'étonnerai des progrès parcourus. Je me ferai du mourron quant à mon avenir. Je recevrai un courrier de ma banque me demandant de combler mon découvert. Je me regarderai plusieurs fois dans le miroir, pour vérifier que c'est bien moi, on ne sait jamais. Je m'interrogerai sur ce que j'ai fait de ma vie jusqu'ici. J'envisagerai de partir en voyage, mais j'aurai déjà du mal à me traîner vers ma gare de banlieue. Je marcherai sur une partie du trajet, plutôt que de prendre les transports en commun à l'heure de pointe. Je lirai en marchant, je marcherai juste à côté d'un étron canin, je m'inquiéterai vaguement en passant à proximité des forces de l'ordre en maraude, j'oublierai consciencieusement le détail des événements en cours d'irrésolution dans le monde qui m'entoure. Je me réjouirai de partir bientôt en vacances avec mon frère. Je n'irai pas voir mes grands-parents, et je le regretterai mollement. J'aurai mal à la gorge. Je me réveillerai tôt, de mauvaise humeur et les yeux gonflés. Je remettrai au lendemain les choses que j'avais prévu de faire la veille, et je regretterai le tout. Je serai plein de regrets à peine amorcés. Je lirai beaucoup pour oublier. Ou j'irai au cinéma, si la compagnie des humains ne me pèse pas trop. Je planifierai mes révisions de l'allemand pour préparer un concours dans deux mois et demi. Je penserai peut-être à renvoyer mon dossier d'inscription audit concours, la date limite étant dans trois jours. Je me poserai beaucoup de questions qui ne trouveront pas de réponse satisfaisante. Je ne lirai pas le journal. Je déplorerai l'absence de tennis féminin à la télévision. Je ne regarderai pas la télévision. Je lorgnerai sur la bibliothèque d'un ami, et je regretterai de ne pas avoir de quoi m'acheter des livres que je ne lirai pas. Je me dirai qu'il faudrait que je recouse ma poche, qui est trouée, avant que mes clefs ne tombent à terre. Je n'appellerai pas au téléphone les amis que j'ai prévu d'appeler. Je n'avancerai pas ma maîtrise. Je serai fatigué, je m'assoupirai au cinéma, et je rentrerai tard, trop tard pour espérer me coucher tôt.

    Le week-end passera en un éclair. Je jouerai. Je verrai des amis, je rirai avec eux. Je m'ennuierai de temps à autre, sans le laisser voir. J'accepterai les compromis qu'on me propose. Je m'enfoncerai lentement dans la vie adulte qu'on m'offrira, j'oublierai mes rêves de jeunesse, j'arrêterai d'étudier comme j'ai cessé de voyager. J'en viendrai à trouver normales la haine et l'indifférence. Je ne me poserai plus de questions auxquelles je ne serai pas en mesure d'apporter des réponses. Je ne me dirai plus que malgré mes défauts, j'essaie de faire de mon mieux, et c'est déjà beaucoup. J'arrêterai de pleurer, le soir, sous la couette, parce que des gens sont malheureux, que ma famille va mourir et que la cigarette, ça pique les yeux. Je deviendrai sérieux cent pour cent du temps, je me résorberai lentement dans l'immobilité minérale, mon cœur sera aussi sec et dur que celui du chrétien moyen. Je serai amené à me raser tous les jours, et mes maladies de peau s'étendront à l'ensemble du visage. Je serai laid et les enfants me poursuivront dans la rue en me jetant des pierres. J'inventerai une machine à libérer l'énergie contenue dans les molécules d'eau, et je construirai un robot géant à l'aide duquel je sauverai la Terre des météorites géantes qui la menacent. Bruce Willis me félicitera, je rapporterai sa rate en souvenir, et mes enfants me trouveront laid, car je le serai. Les femmes seront nues, mais uniquement sous la douche, à l'abri des regards indiscrets.

    Le chat des voisins hurle à la lune. Il a la queue coincée dans l'arbre. Les surréalistes ne seront jamais aussi forts que Dada, mais je n'entends rien à l'art. Mon royaume pour un cheval? Heureusement, j'ai réussi à cesser de penser en alexandrins, ça me fait ça de temps en temps. C'est dur, d'avoir été un poète médiocre à quinze ans, vaguement médiatisé dans la famille et au lycée, pour se rendre compte à vingt ans de l'inanité de l'ensemble. Avoir tout effacé par choix, et ne jamais prendre au sérieux les vers spontanés qui surgissent parfois au coin d'un ciel d'avril. La beauté doit savoir rester à sa place. Il y a des gens qui l'ont dit mieux que moi, et je me suis déjà fait casser la gueule par des gens moins forts que moi. Ca n'est pas un mal. Il faut savoir ce que l'on veut. Aligner des poncifs est un bon moyen de passer pour un con.

    En Turquie, non loin de la frontière iranienne, il y a une ville qui s'appelle Batman. Ca me faisait plaisir de voir ça, quand j'avais dix ans et l'amour des planisphères.

 
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Publié dans schopenhauer

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P
    En fait, j'ai menti. Je n'ai pas dormi. C'est parce que je suis licencié poétique, je peux me permettre certains aménagements avec la vérité.
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C
Moi je dis que s'il faut que tu dormes pour que tu fasses ce genre de grand sprint d'écriture, je vais commencer à conspirer pour que des gens te maintiennent au lit...
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