Domiciliation
La fatigue envahit tout l'espace. Je ne suis pas particulièrement résistant, il y a des gens qui tiennent ce rythme depuis des années. Je ne suis pas comme eux. Je suis fragile. Je suis imparfait. Je suis indécis.
A partir de demain matin, je compte m'accorder une période de repos assez longue. Au moins deux jours. Deux jours pendant lesquels je ne sortirai pas de chez moi, deux jours que je consacrerai au sommeil. Entre les nuits, je ferai la sieste. Entre les siestes, je demeurerai allongé et je ne penserai à rien. Entre les pauses, je lirai. Lentement. Un seul livre à la fois, et pas jusqu'au bout. Et puis, je me remettrai peut-être à lire des méthodes de langue, au bout d'un certain temps. Au moins dix heures.
Je n'irai pas en cours demain. Ni vendredi. Ni samedi.
Samedi, je prendrai la voiture d'un ami, avec l'ami dedans qui saura la conduire, pour me rendre, ou nous rendre si je l'inclus dans le mix, en banlieue est de Paris, dans l'intention de jouer. A un jeu de rôles. Puisque je ne sais faire que ça. En ce moment, je tourne sur quatre ou cinq parties en parallèle. Ce sont des campagnes, qui durent parfois depuis trois ans. D'autres sont plus récentes. Le jeu de rôles est plus important que la vie. La vie n'est qu'une parenthèse entre deux parties. Le temps me semble long, quand je ne suis pas plongé dans la peau d'un personnage qui n'existe pas. Je voudrais pouvoir prolonger l'expérience à tout jamais.
Plaisanterie mise à part, le jeu de rôles est un loisir de détente entre amis particulièrement efficace pour dissiper la tension nerveuse. Raconter des histoires stimule l'imagination, les dialogues improvisés participent à l'élimination des problèmes de timidité. Grâce au jeu de rôles, je renforce mon capital communicationnel, et je deviens un atout pour mon entreprise. Le jeu de rôles est un loisir comme les autres. Je ne suis pas un monstre. Je vous aime. Fouettez-moi.
Journée du mercredi vingt-deux mars deux mille six. J'ai raté mon réveil. Passé la matinée à écrire les articles que je n'ai pas eu la force d'écrire hier soir. Ai commencé la rédaction de mon devoir d'indonésien à rendre, que je n'aurai pas le courage de terminer ce soir. Suis arrivé à la fac (toujours pas fermée) suffisamment en retard pour ne pas envisager d'aller en cours. Ai attendu une heure, à boire un thé tout en parlant avec des gens. Ils sont partout, et je leur parle.
A seize heures, ai passé mon oral d'indonésien. Je devais décrire mon domicile et répondre à des questions. Mon cerveau s'est mis en berne. Les mots les plus simples ne me venaient pas: cuisine, chat, lit, rien à faire, et même les périphrases se dérobaient sous ma langue. Le résultat des courses n'est pas très brillant. J'avais un meilleur niveau il y a deux mois, après trois semaines d'auto-apprentissage intensif. Je m'y remettrais bien, mais les priorités sont ce qu'elles sont. Et je rentrais de vacances.
Bref séjour à la bibliothèque. Ai travaillé mon chinois, c'est-à-dire que j'ai machinalement recopié des textes. Ai bu un second thé. Peut-être un troisième, je ne sais plus. J'ai aussi fait la connaissance d'une Espagnole, qui repartira à la belle saison. Oublié d'aller en cours de khmer. Le retard s'accumule. Le cerveau évacue les morceaux de langues inusitées. Plus que deux mois avant les examens.
J'ai de plus en plus envie de me (re)mettre aux langues européennes. L'an prochain, si je suis encore dans le coin, que je dispose des inscriptions gratuites et que je ne change pas d'avis, j'essaierai de toutes les apprendre, en plus de réviser la dizaine que je connais, je devrais pouvoir en étudier une quinzaine d'autres, notamment à l'est, que je ne connais pas. Ou alors, l'Afrique. C'est bien ça, l'Afrique. Ou les deux. Ca ferait une trentaine de langues à découvrir. Plus toutes les langues asiatiques à perfectionner. Je bave rien que d'y penser.
Ou alors, je réussirai un des concours présentés, et ma vie prendra un tout autre cours. J'en parlais ce soir avec ma belle-sœur, chez laquelle je suis passé dîner par hasard. Ca ne me dérangerait pas de travailler, mais le plus ennuyeux, c'est qu'il faut chercher, et qu'avec tous les chômeurs, sans-emplois ou assimilés, ça n'est pas facile. A considérer attentivement d'ici les années deux mille trente. On verra si d'ici là les voitures volent.
L'avenir est un drap. Je suis étendu dessous, une couverture chapeaute l'ensemble. Il y fait bon vivre, j'ai le plaisir de m'y attarder. Quand le soleil se lèvera, je ferai la sourde oreille. Le travail, c'est pour les autres. Je m'enferrai s'il le faut dans un projet de vie que je n'ai pas choisi. L'important, c'est de perdre son temps. Et n'oublions pas que seule compte la littérature, tout le reste n'est que pacotille. L'argent tue le pauvre cœur des hommes. Ma vision se trouble. La conscience poétique prend le contrôle des manettes, et décide d'arroser l'ennemi d'un tir automatique nourri. Au blé. Car l'agriculture pose aujourd'hui un problème de société sans précédent. Quelqu'un a garé son tracteur dans ma rue, et je ne peux pas sortir de chez moi. Quand j'aurai le temps, penser à dormir. L'avenir est un lit.
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