Valises

Publié le par Paraph


    La journée touche à son terme. Après quatre heures de travail dans la matinée, consacrées aux traductions préliminaires à la rédaction de mon mémoire de maîtrise, j'ai passé huit heures à jouer. Autour d'une table, dans un univers fantastique inspiré (de loin) du Japon médiéval, nous avons considérablement avancé le récit de nos aventures fictives.

    Rentré vers vingt-deux heures, je viens de meubler les deux dernières heures de la journée en poursuivant mes traductions. Il ne me reste plus que douze pages, j'espère en finir demain. Mes cours de birman du matin vont passer à la trappe, je considère comme plus important d'avancer cette tâche, dont l'exécution a été reportée de deux semaines par les préparatifs et le passage du CAPES d'anglais. Si je clos demain, comme prévu, cet exercice de traduction, je serai en mesure de poser les jalons de mon plan de mémoire. Voire commencer à le rédiger.

    Programme de la journée: selon l'heure à laquelle je serai réveillé, travailler sur la fin de mes traductions, aller en cours de birman dans l'après-midi. Ou ne pas aller en cours de birman du tout, ni en cours de vietnamien, mais travailler à ça chez moi. Ou passer à la bibliothèque universitaire pour travailler dans de bonnes conditions, malgré la tentation de  faire des pauses pour boire du thé avec des amis ou des relations de couloir. Et me remette au chinois, ça fait plusieurs jours que j'en ai envie. Et attaquer sérieusement le coréen, j'ai des examens dans deux mois. Et faire l'examen d'indonésien que je dois rendre par courrier électronique avant mercredi. Et rédiger un certain nombre d'articles pour la fac, faire le point et relire l'ensemble des contributions collectées pour une publication rendant compte de notre présence au festival du film asiatique de Vesoul, le mois dernier. Et le soir, passer chez des amis pour une réunion de travail relative à un projet commun. Je ne sais pas si j'arriverai à tout caser dans la journée.

    Et chercher un boulot pour l'été prochain, besoin d'argent et d'une occupation. Si argent mis de côté d'ici la fin de l'année, voyage improvisé en Chine ou au Japon, selon les disponibilités des amis susceptibles de m'accueillir. Mais d'abord finir le mémoire, le soutenir, trouver un job pour les vacances. Priorités. Me fixer des priorités. Et renvoyer le dossier d'inscription au concours de bibliothécaire que je compte passer début juin, en même  temps que certains de mes examens de langues.

    Et dormir. Ca doit faire dix jours que je n'ai pas connu de nuit pleine et entière, et le cerveau continue sa plongée en apnée à travers le monde phénoménal. Le quotidien me sert de bouée pour me raccrocher à quelque chose. Un peu l'impression de négliger les amis en ce moment, mais ils me le rendent bien, certains sont très occupés. Fuite en avant. Accélérer pour ne pas tomber.

    Et lire. Ai commencé "Ceux qui vont mourir te saluent", un des premiers romans de Fred Vargas. Ca me donne de plus en plus envie de lire les autres bouquins qu'elle a écrits. Ca me fait penser que le Michael Connelly que j'ai raté l'an passé doit sortir en poche dans les mois qui viennent. Me renseigner quand j'aurai de l'argent.

    Et survivre malgré tout. Ne pas avoir d'argent pour les petits plaisirs du quotidien, se contenter du minimum vital pour éviter l'implosion. Assumer jusqu'au bout un idéal de vie qui peut déconcerter l'entourage. Ne pas se poser de questions, profiter des instants comme ils viennent. Se dire qu'on aimerait bien se lancer à corps perdu dans l'écriture d'un roman, sans doute policier. Je me crois assez mûr maintenant, et la tenue d'un journal en ligne a libéré ma panne sèche. La crampe écrivaillonne revient lentement. Ne rien en faire si je ne me sens pas prêt.

    Et penser à passer voir mes grands-parents, ils vieillissent et seront bientôt morts, ça m'embêterait de ne pas profiter encore un peu d'eux tant qu'ils sont parmi moi. Profiter au sens affectif. Pas d'économie. Ne pas faire de restaurant cette semaine. Et trouver une présence féminine durable dans ma vie. Ca me manque aussi. Fuir la vie de couple comme un mal dispensable. Quand je vois comment ça modifie la vie de certains de mes amis et connaissances, je n'ai pas envie de tomber dans la même spirale. Ou peut-être que si. Je ne sais pas. Question de priorité. Faire des choix. Cesser de tenter d'étreindre l'ensemble de l'univers des possibles.

    Et hop. Bondir tel un guépard un peu ivre vers les lendemains qui enchantent par leur temporalité d'acrobate. Rire inutilement devant la beauté d'un lever de soleil qui m'arrache au sommeil. Le marteau-piqueur supplantera-t-il le martin-pêcheur dans les flaques de goudron qui tendent à combler les trous laissés dans ma rue par les engins de guerre y ayant longtemps séjourné? Renouer avec le plaisir de la traduction. Découvrir de nouveaux écrivains, et surtout d'anciens. Ne jamais cesser de vivre pour la littérature. Tout le reste n'est qu'indispensable.

 
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Publié dans schopenhauer

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