Douche écossaise
Lundi vingt novembre deux mille six. Une heure dix-sept du matin. Plusieurs jours se sont entassés dans la boîte. Ils attendent qu'on les en fasse sortir. J'ai encore quelques minutes pour les étendre à sécher, pinces-à-linge au garde-à-vous, comme il convient quand il s'agit de souvenirs déjà tassés dans la soupente.
Jeudi dernier, seize novembre deux mille six, j'ai pris mon vélo et j'ai roulé. Il était vingt heures, le réseau express régional marchait mal. J'ai pris mon vélo, et il pleuvait. Douze kilomètres pour aller voir chez Ramethep si la bière coulait à flot. Il y avait du thé, j'en ai bu, ainsi que deux ou trois bières, du cidre, une bouteille de bailey's, encore deux ou trois bières, et du whiskey. Sans être tout à fait ivre, j'étais presque joyeux. Comatage devant "Metropolis", de Fritz Lang, que je n'avais a priori jamais contemplé. Je suis reparti vers quatre heures, sur ma bécane, il ne pleuvait plus, le vent dans les cheveux, pédale comme tu peux, douze kilomètres jusqu'au bercail. Couché vers cinq heures.
Le lendemain, vendredi dix-sept novembre deux mille six, je me suis levé vers sept heures du matin, frais comme un mégot. Mollement jeté dans la machine à laver les gens, j'en ressors fripé mais présentable. Petit déjeuner, départ pour le grand soir, journée de travail, je prends mes affaires pour le week-end. La veille, j'ai réussi à faire changer mes billets de train, et le mien part ce soir, deux heures avant la minuit. Journée de travail. Zombie le jour, zombie la nuit.
J'ai enchaîné mollement les heures de travail, une soupe vietnamienne le midi, une suite ininterrompue de clients conciliants. Plusieurs erreurs, mineures, passées inaperçues dans l'indifférence ambiante. A dix-sept heures, ayant levé le camp, je fonce vers la fac pour un ultime retournement de cerveau. Une heure d'histoire de l'Estonie, deux heures d'estonien, et un départ précipité pour arriver à temps Gare de Lyon. Grève du métro, paraît-il; je n'ai rien vu. Monté à bord, tchou-tchou. Je pars et j'arrive. Une heure de marche, j'arrive chez mon frère vers une heure du matin. Je discute un brin, je m'allonge et je dors.
Le lendemain, samedi dix-huit novembre deux mille six, je me réveille à Lyon, vers midi. Mon frère est parti un peu plus tôt, histoire d'ouvrir sa boutique. Je poursuis ma lecture, j'achève "The land of laughs", de Jonathan Carroll, un roman très solide qui multiplie les surprises agréables. Vers quatorze heures, ma belle-sœur se lève. Nous devisons, elle s'apprête, nous partons rejoindre la Bête sur son terrain. Je prends livraison de la commande passée auprès du boutiquier, j'y joins une dizaine de volumes, que je paie comptant, m'endettant, mais qu'importe. J'entame "Fragile things", nouveau recueil de nouvelles signé Neil Gaiman, tandis que filent les heures en direction de la fermeture.
Après la fermeture de cette sympathique librairie spécialisée dans le jeu de rôles et la science-fiction, nous nous rendons, sous la pluie, à vélo pour les locaux, en métro pour l'étranger que je suis, n'ayant pas réussi à louer un vélo municipal gratuit la première demi-heure, vers la banlieue lyonnaise, où un camarade célèbre le passage de son trentième automne extra-utérin. Je suis toujours surpris, et amusé, quand je prends le métro lyonnais, par ses dimensions. C'est un bébé métro, qui sort à peine du ventre de sa mère, on en fait vite le tour, pas d'attente, pas de stress. A peine le temps de lire quelques pages.
Vaste appartement où s'entassent les trentenaires. Je remets quelques visages, je me souviens de certains blazes, j'ignore plein d'inconnus, qui me le rendent bien. Je discute un peu avec les têtes familières, j'échange un peu de cynisme avec les connaisseurs, puis je me dirige vers le buffet, véritable objectif de la soirée, en ce qui me concerne. Quiches, noix de cajou, toasts pomme-anchois. Gâteaux au chocolat. Vers vingt-trois heures, éclate une bataille de sarbacanes, cotillons et langues de belle-mère. La bataille s'éternise. Plusieurs convives présents ont joué les figurants dans une série locale inspirée de la légende arthurienne. Nous regardons des ralentis sur image pour observer les gros plans sur leurs faciès de gardes-du-corps cachés dans la forêt. Départ vers minuit, ou un peu avant.
Il pleut toujours, Lyon est sous la flotte, les caniveaux prennent toute la place, la rue de mon frère est à moitié bloquée par le tournage, prévu le lendemain, d'un téléfilm régional. Je m'endors comme une masse. Encore une petite dizaine d'heures de sommeil, histoire de récupérer des nuits blanches, nuits d'ivresse.
Le lendemain, dimanche dix-neuf novembre deux mille six. Rebelote. Lever tardif, mon frère part ouvrir sa boutique, je mange un poulet avec sa copine. Il pleut, nous restons. Je bouquine. Je termine "Fragile things", et j'entame "The Eyre affair", de Jasper Fforde, récemment acquis. Je rentre dedans très vite. Réalité alternative, des crimes littéraires et des références livresques s'unissent pour faire un polar décapant. Vers la fin d'après-midi, nous partons rejoindre le Maître des jeux. Il pleut toujours.
Je bouquine pendant que des clients simulent une bataille rangée entre créatures surgies d'une vision de cauchemard. Fermeture, départ. C'est ma tournée, j'offre à manger. Après avoir longtemps hésité, la bande s'achemine vers un stand à pizzas. Quatre pizzas familiales, une boîte de glace américaine, et nous repartons. Collation dans le salon, les quatre tartes y passent, la crème glacée ne survit pas au dîner. Les habitants du cru vont s'aliter. Il pleut toujours. Je lis un peu, et puis je m'écroule à mon tour.
Ce matin, ma belle-sœur part travailler, mon frère part ouvrir sa boutique. Je matine gras, je finis par m'ébranler, je fais mon sac, je pars. Il ne pleut plus. Je rejoins mon frère dans sa boutique, fais la connaissance du stagiaire boutonneux qui hantera désormais les lieux, je mange un peu de poulet froid, et je repars. En route pour la gare. Train retardé, j'arrive à Paris vers seize heures trente. J'arrive à la fac un peu trop tard pour mes cours de lituanien. Je tue le temps en prenant le thé dans le bureau des étudiants. Il a été nettoyé et relooké pendant que je lisais à Lyon. Le changement est réussi. Discret, surtout. Trois heures d'estonien plus tard, je file chez Ramethep prendre le thé, quelques russes blancs et le dernier métro.
Programme de la soirée: ouvrir mon courrier. J'ai reçu trois colis de livres pendant le week-end, plus un quatrième qu'il me faudra aller chercher à la poste, le facteur n'ayant pu pénétrer dans ma rue en travaux. Voilà qui ne m'arrange pas trop. Dans la semaine, je dois passer à la fac finaliser une partir de mes inscriptions pédagogiques. Le reste de la nuit, si le sommeil ne m'écrase pas de sa pogne, je lirai. J'ai presque fini "The Eyre affair", que j'ai eu du mal à poser. Dormir un peu, si j'y parviens. Je me lève dans cinq heures, pour enchaîner une journée de travail et une sieste au cinéma. A moins que je ne dorme le matin, pour me rabattre sur la seule après-midi. La perspective de dormir suffisamment, passer à la poste et ne pas être une loque m'attire étrangement.
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