La boîte de Pandore
Jeudi vingt-huit septembre. Sept heures trente-trois. Le fond de l'air n'est pas tout à fait frais. J'ai marché une partie de la nuit, et je n'ai pas eu froid. Mais je confirme l'utilité d'avoir ressorti les manches longues. Les pullovers, chandails et autres blousons devront sans doute attendre qu'il fasse moins de dix degrés en journée. Je suis attaché à l'été comme un écologiste menotté à une centrale nucléaire.
Comme prévu hier soir, je me suis rendu sur Paris pour un thé dansant dans l'étroit studio de Ramethep. Nous n'avons pas dansé, mais nous avons bu. Du thé, d'abord. Puis du whiskey, de l'écossais, du single malt. Un cru pas mauvais du tout, du "Highland Park". J'apprécie de plus en plus le bon whiskey. Je le bois très lentement, je le sirote. Il m'a fallu deux heures pour liquider le fond d'un verre à liqueur. Mais je n'en apprécie que davantage le goût si subtil, ce parfum de tourbe et d'histoire.
Au menu de notre nuit de vidéos, trois films. Tout d'abord, "Dobermann", un film que je n'avais pas vu à l'époque de sa sortie. Des malfrats surarmés cambriolent des banques, se droguent dans un bar techno et tentent d'esquiver les tentatives d'arrestation et d'assassinat, aussi légitimes soient-elles, d'une police dépassée par sa médiocrité et l'ultraviolence de ses membres les plus débridés. Au final, c'est un cocktail plutôt réussi d'explosions, de grosses voitures, d'armes à feu et d'images kitsch. Quelques répliques très bien trouvées, au milieu d'un feu d'artifice de clichés enfilés comme des perles sur une gorge déployée.
En deuxième partie de soirée, un classique du cinéma expressioniste allemand (ou impressioniste, je confonds toujours les deux, en tout cas c'était un film muet en noir et blanc, avec des mouvements d'yeux suggestifs mais exagérés, et des hommes maquillés), "Die Büchse der Pandora" ("Loulou" en français, ou "Lulu" en anglais, ou "Pandora's box" dans la version internationale restaurée en mille neuf cent quatre-vingt-trois). Un truc sans couleurs, sans paroles, avec des intertextes dans leur version anglaise et une partition au piano assez bien calée, ininterrompue. Film de Pabst, celui qui a révélé Louise Brooks. La brunette au carré y est époustouflante. Je suis tombé amoureux d'elle. Dommage qu'elle soit morte il y a vingt-et-un ans. Elle en aurait cent cette année.
Le film date de dix-neuf cent vingt-huit. C'était beau, l'histoire d'une femme fatale qui enchaîne les problèmes. Elle épouse un vieux docteur qui se suicide de dépit le soir de leur mariage, elle échappe aux travaux forcés grâce à un mouvement de foule à la clôture de son procès, elle s'enfuit en train pour atterrir dans un casino flottant au large des côtes françaises, suivie par des amis parasites qui la ruinent. Finalement réfugiée en Angleterre, sans le sou, vivant comme une misérable dans un garnis sans carreaux ouvert aux quatre vents, elle se prostitue pour acheter un quignon de pain, mais a le malheur de recevoir la visite de Jack l'éventreur, un soir de Noël.
Troisième morceau de cinéma, un documentaire historique, sous forme de reconstitution fort habile, "Culloden", racontant la bataille du même nom, disputée en mille sept cent quarante-six. Peter Watkins y interroge des figurants écossais grimés en guerriers des Highlands, venus combattre, ou se faire massacrer par, l'armée anglaise réunie sur la lande. Cinq mille Ecossais contre neuf mille soldats surarmés, les Ecossais soutenant Bonnie Prince Charlie, prétendant au trône d'Angleterre, convaincu de son bon droit et de l'invincibilité de son armée, affamée, surmenée, dirigée par des incompétents et vouée au massacre. Une page très émouvante de l'histoire britannique.
Fin de nuit. Retour par les rues de Paris, léger détour. J'ai pu attraper le dernier bus de nuit, mais son terminus m'a laissé à mi-chemin de mon domicile. Une heure de marche matinale a compensé le décalage entre les transports en commun et mon objectif. Tout en marchant, j'ai pu avancer "The door into summer", de Robert A. Heinlein. Je suis positivement impressionné, et tout porte à croire qu'à l'avenir, je lirai davantage de ses romans. C'est le premier que je lis, mais je suis tout à fait en phase avec son type de science-fiction. Il dit en trois cents pages, avec beaucoup d'efficacité, de poésie et d'humanité, ce que les auteurs actuels ne parviendraient pas à suggérer en huit cents.
Il est presque huit heures du matin. Après un petit déjeuner avec mon père, je m'apprête à m'aller coucher. J'hésite à fermer mes volets. Je n'ai pas pour habitude de les clore pour dormir, mais en plein jour, ça risque d'être préférable. Si le sommeil ne vient pas tout de suite, j'avancerai ma lecture. Sinon, je dormirai. Sans doute assez peu, puisque j'ai tendance à me réveiller vers dix heures en ce moment. Même en étirant le caoutchouc du sommeil (comme aurait pu ne pas le dire Lovecraft), je doute d'arriver à dormir au-delà de treize heures. Il n'est de toute façon pas souhaitable que je me décale trop; je commence le boulot dans quatre jours, et pendant deux mois, je devrai me plier un minimum au rythme inhérent aux horaires de jour. Mais n'ayant aucune obligation familiale, et aucune routine domestique à alimenter, je m'en sortirai sans doute en dormant peu, sans sacrifier mes nuits au labeur imbécile des jours.
Programme de la journée: dormir. Lire. Dans l'après-midi, si jamais je parviens à m'éveiller, aller au cinéma, profiter de ma dernière semaine de vacances pour m'en mettre plein les yeux. En soirée, restaurant coréen avec des gens. C'est bon, le restaurant coréen. On y va souvent avec Piotr, et il ne peut pas s'empêcher d'inviter tout le monde. Je me laisse faire, mes finances ne sont pas en mesure de faire la fine bouche, et puis, c'est prévu comme ça dès le départ. On en reparlera quand je serai fonctionnaire.
Publicité