Peccata Mundi

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    Mardi treize mai deux mille huit. Minuit trente-cinq (heure française, dix-huit heures trente-cinq). J'ai toutes les peines du monde à maintenir le cap. N'étaient la promesse d'une récompense au terme du voyage, le remords qui me ronge et le confort global, j'aurais mis les bouts depuis longtemps. Je m'accroche aux branches en esquivant mes responsabilités à tour-de-bras, et en amorçant des comptes-à-rebours aux vertus douteuses. Constatons, par exemple, qu'il reste sept cent trente-deux heures avant la fin de mon contrat.

    Rien de bien neuf sous le soleil, qui darde à mort. Petite mort, de fait, il fait probablement moins de trente-cinq au soleil, et la nuit le sommeil est moins moite qu'on le pourrait craindre. Autre caprice de la nature, la terre a tremblé, loin dans l'ouest chinois. Précisons une bonne fois pour toutes que je suis intact. Ici, rien n'a bougé, pas la moindre motte de terre. Si inquiétudes vous aviez, remisez-les jusqu'en août prochain.

    En rusé renard du désert, je multiplie les stratégies pour tirer au flanc. Dimanche dernier, une chute en montagne m'ayant bleui le genou droit, j'ai décidé que mon état de santé nécessitait le plus grand repos. Hop, deux jours sans travailler. Sans en référer à ma hiérarchie, elle n'a qu'à me le reprocher, si elle n'est pas contente, d'abord. Deux journées pas spécialement reposantes. Je ne sais toujours pas ce que je ferai en cours demain matin.

    J'ai l'impression que malgré la progression des saisons, le jour et la nuit conservent les mêmes domaines qu'il y a trois mois. Le soleil se lève peu après six heures du matin, pour se coucher vers dix-huit heures. Les nuits sont obscures, silencieuses, oppressantes et solitaires. Le sommeil me tombe rarement dessus avant quatre heures du matin. Ce soir, je tâcherai de me coucher tôt, vers une heure du matin.

    Après avoir consommé "Killer in the Rain", anthologie des premières nouvelles de Raymond Chandler, quasi-inédites de son vivant (elles avaient été publiées vers la fin des années trente dans d'obscures feuilles de chou, puis cannibalisées pour fournir la trame de trois romans), je me promène dans "Little Brother", le dernier roman de Cory Doctorow, et je parcours "Les masques de Wielstadt", de Pierre Pevel, faisant suite à "Les ombres de Wielstadt", du même auteur. Et je me relis tous les "Lucky Luke" en écoutant The Kinks. On s'occupe donc comme on peut en attendant le jour.

    De nombreux films ont fait l'objet de notre assiduité; j'essaierai, un jour prochain, d'en rendre compte succinctement. Le Sultan maintient la barre, et tient bien le vent. Quand j'aurai quitté mon exil sudiste, il y demeurera, pour édifier une nouvelle génération d'anglophones chinois. Notons que je n'ai rien, en soi, contre les élèves. Je suis juste un peu déprimé, et sans doute intoxiqué par l'insecticide qui tient à distance, chaque nuit, les légions de moustiques assoiffés de mon sang. Mon moral ne peut rien contre la biochimie.

    Programme de la soirée: dans deux minutes, m'aller étendre pour tâcher de prendre quelques heures de repos. Lire jusqu'à ce que le sommeil vienne frapper à la porte de ma conscience. Le matin, réveil en fanfare vers six heures. Si je me sens d'attaque, me lever, faire cours et me sentir mieux. Sinon, rester couché, culpabiliser et me sentir mal. En soirée, sortir discrètement, sous le couvert de l'ombre, manger des nouilles et boire un milk-shake au clair de lune.

 

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