Léonidas, ou Comment faire du Vélo sans les Mains

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    Mercredi sept mai deux mille huit. Quatorze heures quarante-quatre (heure française, huit heures quarante-quatre du matin). Pour rompre avec mes récentes incursions dans le nombrilisme larmoyant, signalons que ce matin, après une très courte nuit, je suis parvenu à m'extraire de mon scaphandre de cosmonaute, dans les délais impartis, pour m'aller aventurer sur les chemins de l'école. Sans buissons.

    Après deux semaines de rencoquillage, perdu quelque part entre oreiller et mauvaise conscience, je retrouve un peu de mon entrain d'antan. Il fait beau, trop beau. Les gigantophiles locaux s'adonnent matutinalement à leur culte du ballon rond, qui fait des bonds, qui fait des bonds, et je m'éveille, mi-trempé de rosée, mi-couvert de sueur. L'été est de retour, en attendant la prochaine vague de pluies. Profitons du paysage.

    Ce matin, mes classes ont été un peu surprises de me voir, et j'ai eu droit à quelques commentaires de collègues sur la longueur de mes week-ends. Ils n'ont pas remarqué mon absence de barbe. Les cours se sont plutôt bien passés, j'ai dépoussiéré la machine à voyager dans le temps que j'avais infligée à mes dernières victimes en date, et je m'en suis relativement bien sorti. ll faut dire que les mercredis, j'ai droit aux classes les plus fortes, les plus motivées, où faire cours est un plaisir de tous les instants.

    Selon un savant calcul, il me reste entre deux et six semaines de cours, soit entre cinquante-deux et cent-vingt heures de cours, pour clore mon contrat, lequel expire le quinze juin. Pour peu que, d'ici là, je sois pourvu d'un visa en règle. Ma demande est en cours, mais des obstacles imprévus sont venus se dresser sur ma route. Reprenons l'histoire par le début, histoire de mettre les choses en perspective. J'aime la perspective. Si j'avais su, j'aurais fait architecte.

    Deux heures plus tard. Hop. Ellipse. Notre héros rentre, fourbu, d'une journée de cours. Les élèves chinois l'ont fait chanter, disserter sur la politique, réciter de la poésie, mener débat tambour battant et animer un jeu collectif. Les Chinois sont étonnamment réceptifs au Pictionary. Au bout du compte je les ai, pour la première fois depuis le début de l'année, divisés en équipes opposées. Ils tiennent à la victoire, et je m'abreuve de leur bravoure pour les faire parler anglais. Ma mission s'en trouve accomplie, et ils jouent. Tout le monde est content.

    Essayant de les faire causer la langue de Bill Shakespeare, spontanément de préférence, je les ai écoutés me parler de Napoléon, de Jean Réno, du président français en place, du pourquoi du comment il faut boycotter ou ne pas boycotter Carrefour. J'ai marché à pas prudents le long de la ligne de démarcation entre gentil étranger venu porter la bonne parole, et méchant prosélyte agresseur de vieilles dames. Pas facile de parler politique. J'ai tout de même réussi à dépeindre le bonhomme en toge qu'ils n'aiment pas comme un conférencier pacifiste, plutôt que comme un dangereux terroriste.

    Mon moral est, on s'en doute, remonté en flèche. Demain, j'aurai affaire aux classes moins fortes, moins motivées, moins disciplinées, et mon moral en prendra un coup. Mais dans l'immédiat, tout baigne. Finalement, si je ne me fais pas virer d'ici la fin du mois, j'aurai bien mérité ma maille. Ou la partie émergeante qu'ils daigneront m'octroyer. Pour peu que j'aie mon visa d'ici là. Ah, tiens. Oui. Le visa. J'allais oublier d'en parler. Reprenons l'affaire depuis son origine, et développons joyeusement.

    Arrivé le six mars en Chine avec un visa de tourisme valable trois mois, j'exerce depuis le dix du même mois, dans un sympathique lycée presque sélect sis dans le sud du Jiangxi, province quasi-méridionale. Au terme d'un mois d'essai, mes encradeurs ont approuvé ma candidature au poste, m'ont fait signer un contrat, qu'ils ont également paraphé. Tout le monde étant content, il ne restait plus qu'à convertir le visa de tourisme en visa de travail, fort de ce document.

    Le douze avril, donc, notre Virgile local nous fait remplir de la paperasse en anglais, en chinois, en braille, au bénéfice du gouvernement chinois, qui aime entasser les documents dans des armoires en verre. Photocopies de tous nos diplômes, passeports, une quinzaine de photos d'identité, pas de problème, nous nous exécutons. Sans oublier les résultats de tests médicaux pratiqués sur nos personnes dès notre arrivée, puis au terme de quelques semaines, à grands renforts de rayons X. Prise de sang, radios, manucure. La totale.

    Vers le vingt-cinq avril, notre émissaire part quatre ou cinq jours à la capitale provinciale, sorte de méta-préfecture pour tout un territoire grand comme un quart de la France. De là, il nous envoie un courrier électronique quémandant une lettre de recommandation d'un ancien employeur, ou de notre université en France, requise par les autorités chinoises pour le traitement de notre dossier. Je mets la main in-extremis sur lesdites recommandations, que je fais suivre à qui de droit. Fin de l'épisode, après une nuit blanche à correspondre avec la France, dans l'attente des précieux documents.

    Episode suivant, à son retour de mission, notre ami nous informe que le traducteur chinois embauché pour traduire en anglais nos diplômes français n'a pas été fichu de convertir convenablement le nom de nos diplômes, qui ne correspondent pas, du coup, dans sa tête et celle du gouvernement chinois, aux diplômes anglo-saxons qui lui servent d'étalon. Etonnant, non? Nos diplômes français sont des diplômes français. Ca grosseuh erreur, mes amis. Ca grosseuh erreur (visualiser Louis de Funès prenant l'accent allemand).

    Consternés, nous contactons notre commanditaire resté en France, qui se charge de contacter notre université pour obtenir une traduction officielle avec signature, tampon et tout le tralala, tandis que j'adresse un courrier électronique à une connaissance, ancienne collègue embauchée à temps plein par l'administration de notre fac (pour laquelle j'ai également travaillé, à diverses occasions, six ans durant, soit dit en passant), pour lui faire la même demande, me disant que les contacts personnels ont plus de chances d'aboutir que la voie officielle, souvent lente, pesante, massive.

    Depuis une semaine, mutilée par le pont du premier mai, j'attendais des nouvelles de ma fac. Après consultation téléphonique menée par notre ami en France, il s'avère que l'université, réticente au début, accepte du bout des lèvres d'envisager la question, pour peu qu'on lui mâche le travail. Elle insiste pour mener l'opération par fax, sachant pertinemment que nous en sommes dépourvus, dans notre bel exil rural. Pourquoi pas par minitel ou par signaux de fumée, tant qu'à utiliser des vecteurs obsoletes?

    Après manipulation mentale de notre larron en foire demeuré au pays, l'administration française a donc reçu, par fax expédié depuis la France, une demande de traduction officielle en anglais, une en français, pareil pour le Sultan, ainsi qu'une traduction exacte, d'un haut degré de précision, réalisée par mes soins, de nos deux principaux diplômes. Depuis trois jours, nous sommes sans nouvelles. Nous attendons le bon vouloir des autorités. Seront-elles magnanimes? Quel suspense.

    Par la suite, si jamais nous recevons les attestations (par voie postale, apparemment, c'est vrai, pourquoi envoyer un email quand on peut utiliser la poste physique?), il faudra dépêcher une fois de plus notre émissaire vers la capitale provinciale, pour un nouveau ballet d'antichambres. Si les démarches aboutissent, il nous sera possible de nous rendre à Hong-Kong, munis d'un permis de travail dûment délivré par qui de droit, pour tenter d'obtenir un visa. Ou, ultime recours sans garantie de succès, essayer de faire prolonger nos visas de tourisme d'un mois, pour tenir jusqu'au terme de notre contrat.

    Programme de la soirée: dans deux ou trois minutes, partir pour la séance quotidienne de mon comité local de soutien à la torche olympique. Oui, oui, les Tibétains sont méchants, et leur chef un méchant pas beau. Ils sont fourbes, cruels, ont le nez crochu et les dents longues. Non, les Français ne sont pas tous des mangeurs de bébés. J'en connais même certains qui ne jettent pas de pierres aux vieilles dames en fauteuil quand elles veulent traverser la rue. En soirée, manger des nouilles, regarder de Funès et m'endormir le plus tard possible, histoire de ne pas être frais demain matin. Ne rien voir, ne pas penser, telle est la clef de mon bonheur ici.

 
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