Quarante jours
Lundi cinq mai deux mille huit. Minuit quarante-quatre (heure française, dix-huit heures quarante-quatre). Si ma mémoire ne me fait pas défaut, mes mises à jour sont de plus en plus sporadiques. Je traverse une période un peu pénible, zone de turbulences internes à répercussions externes, crise existentielle doublée d'un vague ennui; bref, je déprime. Et quand je déprime, selon une habitude contractée à l'adolescence, je fuis mes responsabilités, et j'entame des comptes à rebours.
Quarante jours me séparent de la fin de mon contrat. Celle-ci pourrait survenir plus tôt que prévu, si je continue, travers dans lequel j'ai tendance à me réfugier depuis quelque temps, à négliger mes devoirs professionnels. Je n'ai pas mis les pieds en salle de classe depuis douze jours révolus (intervalle au sein duquel il faut intercaler deux week-ends de quatre jours, prévus tels quels par le réglement interne du lycée à mon égard). Mon contrat prévoit qu'au-delà d'une semaine d'absence consécutive, je peux être mis à la porte sans préavis. Que je me le tienne donc pour dit.
Les jours se suivent et se ressemblent. Le matin, après des nuits blanches qui s'enchassent sur le collier de mai comme des perles de culture au cou d'une débutante, je suis incapable de me lever pour aller travailler. La blancheur des nuits tient aux insomnies qui me prennent, sans prévenir, dès lors que je souhaite m'endormir, serties qu'elles sont de bouffées d'angoisse inopinées. Vers six heures du matin retentit la fanfare du lycée, et les imprécations gymnastiques du stentor magnétique du lieu. A huit heures et quart, au lieu de débarquer, frais, dispos, confiant et pédagogue, en cours, je renonce à lutter et plonge dans un profond sommeil, qui dure généralement jusque vers midi.
Vers midi, je me lève mollement, perclus de courbatures d'avoir trop peu dormi. Aux douleurs physiques et morales viennent s'ajouter le remords, la culpabilité, les regrets d'une vie manquée. Je me traîne jusqu'à l'ordinateur personnel qui m'échoit, du fait de mon métier d'éducateur itinérant, et j'y compulse la correspondance de la matinée en observant la marche du monde, un petit pain sans beurre et une briquette de lait pour seule compagnie.
Le Sultan, qui a le moral gros comme ça, vient généralement me repêcher sur ces entrefaites, pour aller déjeuner chez lui (si je sors, on pourrait remarquer ma présence, donc mon absence du matin, autant entretenir un nébuleux mystère autour de mes activités), autour d'une bouteille de bière, que je fournis, et d'un film en vidéo, qu'il possède en grandes quantités. Nous sommes en pleine rétrospective de Funès (ce midi, "Le Gendarme à New York", ce soir, "Fantomas"). Vers quatorze heures trente, le Sultan file en cours, le pas joyeux, tandis que je sombre de nouveau dans la fange qui m'a vu naître.
L'après-midi, sieste inconfortable sur le divan trop court de mon salon privé, ou lecture molle. Alternativement, fixer les murs jusqu'à ce que la nuit tombe. Quand la nuit tombe, délivré du sentiment de culpabilité de ne pas être en cours, mes forces sont décuplées, et je ne rêve que de sortir. Le Sultan rentre du turbin, nous nous ignorons une ou deux heures, puis nous partons de conserve à travers les rues de la ville, à la recherche d'une gargotte où satisfaire nos appétits. Retour vers vingt-deux heures, pour un film et un adieu mou vers minuit. S'ensuit généralement une nuit blanche, que je ne parviens pas à mettre à profit pour être efficace dans mon métier.
Quelques variations brisent parfois la monotonie. Ce soir, il pleuvait (à vrai dire, il pleut sans trêve depuis quarante-huit heures). Samedi, nous avons accompagné une de nos connaissances dans l'école privée où elle se fait passer pour une prof d'anglais, auprès d'enfants âgés de huit à douze ans, en compagnie desquels nous avons été pris en photo. Dans la foulée, on nous convia (passé simple de narration) au restaurant, où nous nous soulâmes de bière légère avant de finir la soirée dans un karaoke, auprès d'inconnus vraisemblablement sympathiques.
Vers vingt-trois heures, mis à la porte du karaoke par nos généreux mécènes d'un soir, ayant avisé la devanture d'un coiffeur, nous y entrâmes, et j'y fus servi. Triple shampooing, coupe élégante (les cheveux relativement longs, donc), massage du dos et des doigts, récurage d'oreilles, rasage facial, une heure et demie de soins pour la somme dérisoire de trente yuan. Pour la première fois depuis cinq ans, je n'ai plus ni barbe ni moustache. Mon dernier passage chez le coiffeur remontait à novembre quatre-vingt-dix-huit. Je me sens déplumé.
Programme de la soirée: quitter l'ordinateur avant deux heures du matin, pour m'aller allonger sur mon lit. En attendant de trouver le sommeil, parcourir une anthologie de nouvelles écrites par Raymond Chandler, "Killer in the rain". Si je me sens capable d'assurer mes enseignements vers six heures, me lever sans plus attendre. Tenter de me lever, avant huit heures, ou renoncer, une fois de plus, à tenir mes engagements. Il me reste quarante jours à tenir, ce serait dommage de ne pas aller jusqu'au bout.
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