La Révolte des Machinistes

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    Lundi vingt-huit avril deux mille huit. Dix-huit heures vingt-deux (heure française, midi vingt-deux). La journée que je laisse derrière moi n'a guère été productive. J'ai dormi quatorze heures, en deux temps, prétextant un vague mal de gorge pour n'aller point bosser, et contrevenant aux instructions de mon patron, m'intimant d'être présent en salle de classe, même sans faire cours. Je suis resté couché, pour n'émerger qu'à midi, pour un déjeuner mou avec le Sultan.

    A l'heure actuelle, le Sultan dort, ou souhaite rester seul, toujours est-il que je suis sans nouvelles de lui. Il a dû rentrer de ses cours pendant ma sieste, et entamer la sienne sans m'en avertir. Je ne suis pas sorti de la journée, pour rendre crédible mon histoire de rhume, si bien qu'à présent, je tourne comme un lion en cage. Et j'ai chaud. Le soleil a repris ses droits sur la contrée, et s'applique à en extraire le jus, en commençant par les humains du lieu.

    Hop. Ellipse. Il est désormais vingt-trois heures quarante-neuf, heure locale (pour la France, retrancher huit heures). Le Sultan, qui ne dormait pas mais était en pleine séance de dédicace photographique avec son fan-club, est rentré sur ces entrefaites, et nous sommes allés nous promener au clair de lune, marcher une heure à l'autre bout de la ville, manger des aubergines en sauce, une soupe à la tomate agrémentée d'œufs en gelée, ainsi qu'un ragoût de porc sauté aux petits oignons, le tout pour moins de quatre euros à deux en comptant un litre cinq de bière chinoise, après quoi nous avons consommé des milk-shakes, qui au chocolat, qui à la fraise, dans le quartier commerçant de la ville, avant de regarder un épisode de "Star Trek", un film avec de Funès ("Pouic-pouic", du nom du poulet apparaissant dans quelques scènes et ne jouant aucun rôle notable dans le film) et un dessin animé américain (un épisode de la série "Time squad", laquelle narre les exploits d'un Big Jim, d'un robot et d'un orphelin à lunettes qui parcourent l'histoire pour remettre le passé sur ses rails à grands renforts d'uppercuts, de psychanalyse et de coïncidences cocasses).

    Je suis seul, il est minuit, je viens de tuer une mouche et je n'ai pas sommeil. Je me prépare sans doute à une nuit blanche, la première depuis bientôt deux mois. Insomnie, surrégime, coup de blues suivi, juste retour de balancier, par une période d'hyperactivité qui ne durera vraisemblablement guère au-delà de deux heures du matin, moment où je m'effondrerai telle une vieille chaussette, n'ayant que deux ou trois heures de sommeil fluctuant avant que ne retentissent les trompettes du Jugement Dernier, comme chaque matin, chargées de signaler aux élèves pensionnaires qu'ils se doivent éveiller, mettre en branle et munir des ballons de basket qu'ils feront rebondir, sans trève jusqu'au soir, sur l'asphalte de leurs douze terrains constamment occupés. Certains matins, l'un ou l'autre des paniérophiles locaux devancent l'appel, et martellent, dès cinq heures, le revêtement qui ne leur a rien fait et mes oreilles qui n'en peuvent mais.

    A en juger d'après la longueur de mes phrases, et leur tendance à bondir sur la page, et sous mes doigts, sans tenir compte de la capacité d'attention du lecteur moyen, on peut conclure que mes pulsions graphomanes ont de beaux jours devant elles. Point. A la ligne? Ajoutons quelques mots. Donc. Force m'est de constater que, malgré l'impression globalement positive qu'exercent sur moi la Chine et ses habitants, venir me terrer dans un trou paumé, au milieu de cinq mille adolescents, pour tenter d'y exercer un métier qui me rebute au point d'avoir renoncé, il y a trois mois, à une situation qui m'eût mis, jusqu'à la fin de mes jours, à l'abri du besoin, pour peu que j'eusse persévéré dans la voie toute tracée s'ouvrant alors sous mes pas, eh bien, venir ici comme prof d'anglais dans un lycée n'était peut-être pas la meilleure idée qui m'ait traversé l'esprit.

    Mais prenons la chose sous un autre angle. Il y a deux mois, fraîchement rentré d'Orléans, où je me débattais entre des cours peu nombreux à donner dans un établissement favorisé du centre-ville, une formation hebdomadaire sans intérêt, un isolement relatif et un moral déclinant, avant de baisser les bras, faire marche arrière, démissionner de l'Education Nationale et rentrer, la queue entre les jambes, à titre temporaire mais pour combien de temps, chez mes parents en Ile-de-France, j'attendais mollement de trouver autre chose, de moins responsabilisant, un emploi inintéressant et mécanique, parfaitement dans mes cordes, me laissant loisir, durant mon temps libre, de me consacrer à ma vocation, pour peu que je m'en fusse trouvé une entre-temps.

    A présent, je vis dans un pays lointain, non comme un parasite mais en gagnant ma croûte, je ne coûte rien à ma famille, je ne cotise certes rien pour ma retraite, mais nul n'est parfait, la paie que je reçois me permet de vivre confortablement, j'ai un logement de fonction trop grand pour moi, pour lequel je ne débourse aucun loyer, en échange de quoi je dois m'acquitter de vingt-six heures hebdomadaires de cours d'anglais pour des adolescents motivés, sélectionnés sur dossier, triés sur le volet. Je dispose d'un ordinateur personnel relié au monde extérieur, d'un temps libre conséquent, de deux jours de congé par semaine et d'un voisin, mais non moins ami, en la personne du Sultan, qui partage mes loisirs, mes repas, mes coups de barre et mes moments d'éclat. Il est grand temps que j'arrête, et que j'aille voir ailleurs.

    Ma situation présente a ses avantages, tout comme ses inconvénients, le principal d'entre eux étant que je ne m'y plais pas. Ou plus exactement, je ne m'y plais plus. Mon enthousiasme initial n'a pas tardé à révéler le vide sous-jacent, mes batteries à plat, mon moral vacillant, mon trop-plein de ras-le-bol vis-à-vis du métier d'enseignant. C'est un métier merveilleux, qui convient certainement à des gens formidables, dont je ne suis pas. Je ne suis pas sûr d'être davantage fait pour un autre métier. M'enfin, me direz-vous, il faut bien travailler. On en revient toujours au même problème, vendre son labeur contre du pain, du pèze, de la sécurité, une chance de distordre la trame du réel pour aller plus vite, mais plus confortablement, vers la Destination Finale, le terme du tapis roulant, le trou béant qui nous sourit, au bout de la route, nulle échappatoire, bonjour chez vous.

    A relire les lignes qui précèdent, une conclusion s'impose: j'ai besoin de vacances. Et de changer d'air. Si ma hiérarchie n'a pas menti sur la marchandise, je devrais disposer, cette semaine encore, en vertu du premier mai, qui est férié, et du triple pontage cardiaque abolissant, dans la foulée, le deux mai, qui tombe un vendredi, de quatre jours de congé. Pour peu que la paie d'avril m'ait été versée demain ou après-demain, je disposerai des fonds nécessaires au départ, quelques jours, dans un cadre neuf, point encore usagé par ma Weltanschauung blasante, vadrouille à l'issue de laquelle je reviendrai, régénéré, affronter mes démons intérieurs et les élèves chinois, à moins d'un mois de leurs examens de fin d'année, préfigurant la quille.

    Programme de la nuit: si le coup de barre m'envahissant soudain est synonyme, comme je le crois, d'un appel au sommeil, m'aller étendre, quelques heures durant, sur la couche prévue à cet effet, quelles qu'aient été mes résolutions initiales. Lire quelques pages de l'ouvrage en cours, "Aristoi", de Walter Jon Williams, son roman qui rappelle le plus Zelazny, grosse influence au début de sa carrière ("Hardwired" était d'ailleurs un hommage appuyé à "Damnation Alley", du même auteur, qui habitait, avant de mourir peu de temps après la publication d' "Aristoi", dans le même coin du Nouveau-Mexique, et avec lequel Williams avait co-écrit une ou deux anthologies, en plus d'une sorte de roman court à quatre mains, dont je ne sais pas grand-chose puisque je ne l'ai pas lu).

    Demain matin, tâcher de me lever vers six heures, histoire d'être frais, voire dispos, pour ma journée de cours. Mettre au point le contenu, aussi exact que possible mais vraisemblablement terriblement flou, de mes cours. Ne pas trembler face aux fauves, l'arène est mon domaine, j'en ferai mon jardin. Le soir, voire le midi, m'effondrer comme un château de cartes, en Andalousie, érigé à marée basse sur des sables mouvants. Ne pas baisser les bras. Il me reste, si j'ai bien compté, tout au plus quatre à six semaines pleines de travail avant d'être libre. Libre de dériver, un peu plus à l'est, vers des contrées inexplorées.

   
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A
Hey ! On recherche des écrivains sur notre toile d'étoiles, ça t'intéresse ? :) Parce que tu écris franchement super bien ^^
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