La Menace du Rayon Spectral
Dimanche six juillet deux mille huit. Quatorze heures treize. Depuis trois jours, je me trouve à Lyon, chez mon frère, pour des vacances anticipées. J'y reste quatre jours encore, après quoi je reviendrai sur Paris pour poursuivre mon squat parental. Demain, je saurai si la République Populaire de Chine m'a accordé mon visa de travail. Si la réponse est positive, j'y retourne dans moins de deux mois.
Dans l'intervalle, je vois des gens, je dors davantage et je lis beaucoup. Ma semi-semaine sur Paris ne m'a pas permis de voir tout le monde, quelques amis disponibles et ma famille proche. Une partie de boggle chez ma tante, quelques parties de scrabble avec ma mère, une partie de Shadowrun à Massy pour renouer avec les bonnes vieilles habitudes. Quel que soit par ailleurs le plaisir que je prends à réitérer ces activités ludiques de l'ancien temps, ma situation reste transitoire. Je suis ici en vacances; la vraie vie est ailleurs.
Où en étais-je resté de mon récit de voyage en Chine? J'en ai perdu le fil. Disons, pour conclure, que j'ai passé deux jours à Qingdao en compagnie de Vertige, qui remontait sur Pékin le jour même de mon départ pour Shanghaï. Qingdao est une ville très éuropéenne, grâce à une présence historique allemande, puis russe. Aujourd'hui encore, les occidentaux sont, par défaut, Russes, alors qu'ils sont automatiquement Américains, partout ailleurs en Chine.
La présence allemande à Qingdao a laissé des traces, puisque la ville s'enorgueillit de son statut de capitale chinoise de la bière. De fait, la bière y est plus forte et diversifiée qu'alleurs, et semble davantage ancrée dans le rythme de vie quotidien de la population. Le moindre épicier vend de la bière à la pression au litre, pour une bouchée de pain, dans des sacs en plastique. A boire avec une paille. Après le choc du premier litre de bière à dix heures du matin, nous avons cantonné le breuvage à l'heure des repas.
Qingdao est une ville côtière, célèbre pour ses plages. La principale plage, difficile d'accès, est ceinturée par une bretelle d'autoroute et une dizaine de buildings, avoir son siège en bord de mer étant l'épitomè du luxe. Plusieurs de ces immeubles sont d'ailleurs des hôtels de tourisme, que nous avons fuis comme la peste, leur préférant un établissement moins prestigieux mais plus humain. Sans parler du prix des chambres.
J'ignore si tout le littoral partageait le sort de Qingdao, mais les côtes du port faisaient l'objet d'une véritable attaque en règle de la part d'algues mutantes, vert moquette, déversant sur les plages, les rochers et les bancs de sable leurs entrelacs surnaturels. La baignade devenait une lutte à mort contre l'étreinte glauque de ces salades venues des profondeurs. Je ne me suis pas baigné. Une demi-heure en bus n'a rien changé à l'affaire, la menace était partout.
Contrairement à d'autres grandes villes chinoises, Qingdao a conservé son charme d'antan, ne serait-ce que partiellement, et il n'est pas rare de voir des pavillons, construits sur un modèle européen vers la fin du dix-neuvième siècle, jouxter les fleurons du verticalisme architectural chinois. Pour le moment, la ville conserve sa physionomie d'autrefois, mais son inclusion parmi les villes acueillant des épreuves olympiques, le mois prochain, pourrait nuire à sa préservation (comme l'atteste un chantier visant à incorporer, en plein centre-ville historique, de gigantesques piliers devant soutenir une autoroute permettant l'accès express des concurrents venus prendre part à la régate organisée là).
Promenades nocturnes sous une pluie fine, collines coiffées d'observatoires et de villas bucoliques en béton armé, nouilles et soupes à toute heure, poissons et fruits de mer arrosés de bière blonde ou brune, nous avons testé tout cela. Entre deux balades, j'ai lu "White Apples", roman récent de Jonathan Carroll, onirique et subtilement surréaliste. J'ai repris, pour l'achever dans l'avion du retour vers l'Europe, le monumental "Report to Greco" de Nikos Kazantzakis. Je suis paré pour lire ses romans, désormais, ayant survolé sa vie par le prisme de l'autobiographie.
Le vingt-quatre juin dernier, je quittai Qingdao, seul avec quelques milliers d'autochtones, à bord d'un train à grande vitesse local, en direction de Shanghai, avec une brève escale à Nankin et un franchissement du Changjiang, le plus long fleuve de Chine, que d'aucuns, sous nos climats, appellent le Yangtsé (d'après le nom du cours d'eau sur une partie de son parcours). Ce fleuve est sans doute le plus large qu'il m'ait été donné de voir. Dix heures de train, tout de même.
Une fois sur Shanghaï, je pris le taxi pour l'hôtel où m'attendait le Sultan, débarqué le matin de notre bled du sud, après une quinzaine d'heures de train. Nous ressortîmes pour dîner de nouilles musulmanes et d'agneau en brochettes, le tout arrosé de thé vert en grande bouteille (dans mon trou, on ne les trouve qu'en petit format; bouleversante découverte!), avant de regagner notre ultime chambre d'hôtel pour y passer notre dernière nuit en Chine.
Le mercredi vingt-cinq juin, levés vers cinq heures, nous avons gagné, avec une confortable marge de manœuvre, l'aéroport international de Shanghaï, d'où nous décollâmes pour Londres, vers dix heures du matin, conformément au plan pré-établi. Treize heures de vol, sept heures de décalage horaire ré-absorbé, arrivée à Heathrow vers seize heures. Retour en Europe, après quatre mois à fouler le plancher chinois.
Plutôt que de regagner immédiatement la France, en eurostar par exemple, nous passâmes la soirée chez un ami du Sultan, qu'il connaissait du Pakistan, où il enseigna jadis. Une bière somnolente dans un pub de banlieue, avant de nous effondrer mollement, qui sur un canapé, qui sur un tapis, pour une confortable nuit de cinq ou six heures. Le lendemain, nous devions gagner Calais, où le père du Sultan avait prévu de nous venir chercher en voiture.
Le jeudi vingt-six juin, levés vers cinq heures, nous partîmes pour la dernière journée de voyage avant de rejoindre nos domiciles français réciproques. Voiture, train de banlieue, métro, gare Victoria. Deux heures de train jusqu'à Douvres, deux heures de ferry, arrivée à Calais. Personne. Une heure de marche, en traînant ma valise, dans une zone industrielle, avant de trouver la gare ferroviaire. Séparation. Deux heures de train jusqu'à Lille, une heure de train à grande vitesse jusqu'à Paris, une heure de réseau express régional. Ma mère m'attendait à la gare, voiture, vroum, retour chez soi, une demi-heure avant de repartir pour le restaurant où nous devions célébrer les dix-huit ans de ma sœur.
Le vendredi vingt-sept juin, repos. Tentative pour me recaler. Lecture. "The Lost Luggage Porter", roman policier ferroviaire d'Andrew Martin. "La grande à bouche molle", de Philippe Jaenada. "Malone meurt", de Samuel Beckett. Le superbe "Thomas the Rhymer", d'Ellen Kushner, reprenant sous forme romancée l'histoire du célèbre barde. M'a beaucoup fait penser à Suzannah Clarke, dont j'ai dû lire le roman "Jonathan Strange and Mister Norrell" l'an passé (mais Kushner a écrit son propre roman il y a plus de vingt ans, donc bon).
Le samedi vingt-huit juin, je devais passer chez Ramethep en matinée, mais une grève inopinée des transports en commun m'en a empêché. Je suis allé me recoucher. Dans l'après-midi, après avoir regonflé mon vélo, j'ai repris le chemin de la capitale, pour me heurter à la manifestation annuelle des fiertés homosexuelles et lesbiennes, interminable cortège bruyant paralysant Paris (je m'étais déjà farci la techno-parade en septembre dernier, en rentrant d'Orléans). Après de valeureux efforts pour contourner l'obstacle, je parvins à atteindre mon but.
Discussion à bâtons rompus, jus de fruits, pizzas, pas de bières faute de financement. Quatre mois de souvenirs et de voyages. En soirée, après m'être endormi devant "Clash of the Ninjas", j'ai préféré rentrer avant la tombée de la nuit, toujours à bicyclette. Je devais rejoindre des gens pour une fête enfumée, mais le décalage horaire, mon seigneur et maître, en avait décidé autrement.
Dimanche vingt-neuf juin, partie de Shadowrun à Massy et de boggle chez ma tante. Enième déclinaison de mes exploits. Je commençais à me coucher plus tard, pour m'éveiller vers six heures au lieu de cinq, puis vers huit heures au lieu de six. Le recalage s'amorçait.
Lundi trente juin, rendez-vous matinal avec le Sultan, pour faire le pied de grue devant l'ambassade Chine, histoire de demander nos visas de travail. Peu d'attente, affaire vite expédiée. Réponse le lundi suivant. Dans la file d'attente, j'aperçois Miss Grimm, qui m'avait hébergé sur Pékin mais devait repasser prochainement par Paris pour renouveler son visa. Nous restâmes une heure sur un banc, au parc Monceau, à regarder passer les passants, courir les joggers, déjeuner une classe maternelle et voleter la poussière soulevée par les semelles des gens.
Le midi, sushi-brochettes avec Edriwing, muni d'une nouvelle colocation foireuse. Plutôt que de faire le tour des librairies parisiennes, je regagnai le domicial familial, où je restai jusqu'au lendemain. En lecture ce jour-là, et le lendemain, "Web of angels", premier roman, écrit en mille neuf cent quatre-vingts, de John M "Mike" Ford, hélas décédé il y a deux ans, mais dont les écrits ne cessent de m'époustoufler. Réalité virtuelle, réseau de machines tissant une toile appellée "matrix", cinq ans avant "Neuromancer" de Gibson. Le tout publié avant ses vingt-quatre ans.
Le mardi premier juillet, j'ai vu Tonga, à deux doigts de repasser les oraux de l'agrégation de maths. Nous avons discuté, déjeuné d'un bobun, bu des bières et pris rendez-vous pour la fin d'après-midi. Dans l'intervalle, tandis qu'il bossait en bibliothèque, j'ai fait le tour des librairies du quartier latin, avec les conséquences qu'on soupçonne (premier achat de livres en France depuis le premier janvier, tout de même, j'aurai tenu longtemps). Bières, cocktails, retour à nos domiciles réciproques.
Le mercredi trois juillet, je passai la journée à ranger ma valise, restée en plan depuis ma descente de train, puis la nuit chez Ramethep, domicilié près de la gare de Lyon, d'où mon train partait avant six heures du matin. Depuis trois jours, donc, je suis sur Lyon, où je passe le temps comme je peux, à lire ce qui me tombe sous la main, à jouer avec les habitués de la boutique, à dormir suffisamment, pour changer. La pollution me fait mal aux poumons.
Lus depuis que je suis ici, "Le cosmonaute", de Philippe Jaenada, sans doute le plus réussi des quatre romans de cet auteur lus par moi jusqu'ici; "Echo Park", de Michael Connelly. Entamés, "Dreamsongs", double anthologie de nouvelles écrites sur plus de trente ans par George RR Martin, et "Personne n'y échappera", roman policier-thriller à l'américaine, de Romain Sardou. J'ai voyagé léger, sachant que je trouverais des munitions dans la librairie de mon frère; je n'avais pas tort.
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