Sept Jours pour Expier
Mardi vingt mai deux mille huit, minuit seize (heure française, dix-huit heures seize). Le retour au calme, intérieur dans un premier temps, se confirme. Je suis sorti du ravin où j'avais tutoyé la ligne de touche quelques semaines durant, et je peux relativiser les raisons qui m'y ont poussé. Fondamentalement, j'ai déprimé par la conjonction de plusieurs facteurs: un sommeil trop longtemps négligé, qui a sappé ma volonté et mon goût de l'effort; l'éloignement, physique et culturel, de mes proches et des habitudes, tant alimentaires que liées au mode de vie, contractées en France; une résurgence de l'épisode traumatique de l'hiver dernier, quand je faisais un boulot similaire dans des circonstances très différentes; tout un tas de processus psychologiques plus ou moins analysables, que je ne vais pas déballer tout à trac, nous n'en finirions pas.
Depuis jeudi dernier, j'ai entamé une grande tournée expiatoire, que je devrais achever demain soir. En gros, faire le tour de toutes les classes que j'ai négligées, pendant ces semaines d'indisponibilité, sans avoir pris la peine de les faire prévenir de mon malaise. Les élèves m'ont attendu, semaine après semaine, et désespéraient de me revoir. Après avoir repris le contact avec eux, je regrette amèrement mon passage à vide. Je regagne lentement leur confiance. Mon cours de la semaine est bien rodé, du coup il n'y a pas de temps mort, même si tous ne sont pas aussi réceptifs qu'on le pourrait souhaiter à mes interminables monologues sur les séismes.
Le récent tremblement de terre au Sichuan, qui monopolise aussi bien les médias chinois que les conversations entre élèves ou avec les collègues, a fait remonter à ma mémoire une aventure des X-Men, publiée il y a une trentaine d'années. L'équipe des Nouveaux X-Men, fraîchement constituée pour secourir l'ancienne prise en otage par une île volcanique télépathe mutante venue de l'espace, devait cette fois-ci affronter le terrible Moses Magnus, un afro-américain mégalomane bien décidé à prendre le contrôle de la planète.
En échange d'un gros paquet de fric, ou de la souveraineté sur un territoire abusément grand, il acceptait d'épargner le Japon, qu'il tenait sous la menace de ses terrifiants pouvoirs sismiques. Dans la ligne temporelle officielle, les X-Men le vainquent à temps, mais dans un univers parallèle ayant fait l'objet d'une exploration ultérieure, les héros se plantent lamentablement, Moses Magnus détruit l'archipel, et la situation s'envenime. Je frémis à l'idée d'un groupe terroriste, ou d'un gouvernement expansionniste, qui détiendrait une arme de ce type. Parfois, je suis content d'habiter une réalité où les super-héros n'existent que sur le papier (et à l'écran, mais c'est une autre affaire). Parfois seulement.
Le roman de Walter Jon Williams que je m'occupe à dévorer entre cours et sorties, "Days of Atonement", a fait l'objet d'une traduction française ("Sept jours pour expier"). Plus je lis d'ouvrages de cet auteur, plus je suis émerveillé par la constante qualité de son œuvre, tout autant que par la diversité de la matière traitée. Chacun de ses romans pourrait faire l'objet de plusieurs suites (et seuls quelques-uns ont eu cette chance). Son dernier roman en date, "Implied Spaces", s'annonce tout aussi passionnant que ses précédentes créations. Sortie imminente. J'espère que cet auteur hors-pair finira par obtenir la reconnaissance qu'il mérite.
Sur le front des visas, rien de nouveau. J'ai envoyé, hier en fin de journée, un courrier électronique au consulat français de Canton. Si je n'ai pas eu de réponse d'ici demain soir, je devrai les appeler jeudi matin. Ultime démarche administrative à entreprendre avant d'entamer la dernière étape d'une longue chaîne d'incertitudes menant à la régularisation d'une situation pourtant on ne peut plus simple. Ce week-end, si rien ne change, je devrai sans doute aller traîner du côté de Hong-Kong, dans l'espoir d'un renouvellement de visa. En attendant, j'évite d'y penser. L'avenir appartient à ceux qui s'en soucient.
Programme de la soirée: lire une aventure de Lucky Luke, pour peupler mon sommeil d'images colorées. La technique est assez efficace. Ne pas tarder à m'aller coucher. Je dois donner mon prochain cours dans un peu moins de huit heures. Une sieste inopinée, en début de soirée, devant un film de Jean-Pierre Melville, m'a permis de récupérer quelque peu de la grosse fatigue que je me trimballe depuis le début de la semaine. Lire entre dix minutes et trois heures, selon la vitesse à laquelle la femme des sables viendra me prendre. Espérer que le moustique embusqué dans ma chambre depuis hier soir aura compris la leçon, et décidé d'aller se faire pendre ailleurs. On ne plaisante pas avec ces choses-là, à Desperado City.
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