Second Souffle
Samedi dix-sept mai deux mille huit, ving heures deux (heure française, quatorze heures deux). Mes résolutions prises il y a deux-trois jours semblent s'être fermement enracinées dans mon habitus. J'ai pris la décision de mener à son terme mon contrat, pour peu que la tectonique des plaques ne s'en mêle pas. Il me reste très exactement quatre semaines de travail, moins les cours que l'administration décidera de supprimer pour cause de jardinage, chute de météorites, compétition entre enseignants ou course de karting dans l'enceinte de l'école.
Conséquence de mon acharnement, je suis un zombie semi-comateux en puissance. Comme je m'endors rarement avant deux heures du matin, et qu'il me faut émerger des brumes du sommeil entre six et huit heures chaque matin, je n'ai pas mon compte. Je fais généralement une sieste d'une heure, que ce soit pendant ma pause-déjeuner, après les cours en fin d'après-midi, ou en début de soirée. Je tiens le coup pour le moment. Gageons qu'à force d'accumuler la fatigue, je finirai par m'écrouler, un beau soir, vers vingt-heures, pour ne m'éveiller qu'au petit matin.
Le papier que j'attendais fébrilement, depuis ma campagne chinoise, indispensable à l'obtension de mon visa de travail, n'arrivera pas. Les jeans-foutre administratifs de feue mon université, maudits soient-ils jusques en la huitième génération (mettons qu'une suffira, je n'ai rien, a priori, contre leur descendance) n'ont pas daigné donner suite à ma requête. Je leur demandais d'apposer un bête tampon en bas d'un papier en anglais, certifiant que mon diplôme sanctionnait bel et bien trois à quatre années d'études supérieures. Ils n'en ont rien fait, arguant de leur médiocrité intrinsèque, et je les maudis. Oui. Que leurs chairs se flétrissent, que la pourriture intérieure ressorte au grand jour et les inonde de pus. Je ne leur souhaite pas que du bien, donc.
L'étape suivante consiste donc à attendre la réponse de l'administration chinoise, qui doit ré-examiner nos dossiers ces jours-ci. J'ai tout de même fait parvenir une traduction, exacte mais vierge de tampon, aux autorités compétentes. Si notre sort (qui est entre leurs mains) trouve grâce à leurs yeux (qui sont dans leurs orbites), nous (le Sultan et moi-même) nous verrons délivrer un permis de travail, à l'aide duquel nous pourrons obtenir un visa de travail valable un an. Joie dans les chaumières. Pour ce faire, un voyage à Hong-Kong s'impose, en fin de semaine prochaine si tout se passe comme prévu.
Envisageons le pire: les autorités compétentes, si elles s'avèrent aussi incompétentes que les administratifs universitaires français, ne nous laisseront pas le choix, il nous faudra gagner Hong-Kong, dans les mêmes délais. Une fois rendus en la Baie des Parfums, nos visas de tourisme ayant expiré, il nous sera possible (l'espoir fait vivre, paraît-il) de demander une prolongation desdits visas, pour une durée d'un mois, jusqu'au terme de notre contrat plus dix jours, le temps de visiter la Chine avant d'aller voir ailleurs. Pour éviter, si possible, ce pire, je contacterai vraisemblablement, dès lundi, le consulat français dont je dépends, en tant que citoyen expatrié. Une administration de plus à convaincre de ma bonne foi. J'en frétille de joie anticipée.
Ce matin, accompagnés de deux collègues, nous avons visité la petite ville de Longnan, quelque part dans la province du Jiangxi, où se trouve également notre propre point de chute. Le but de l'expédition: servir d'interlocuteurs d'un jour à deux cents mineurs, âgés de six à treize ans, réunis en plein soleil pour nous poser des questions convenues. Moment agréable, malgré la chaleur, la soif et le côté foncièrement répétitif de la chose. Après l'effort, le raifort, nous avons profité du déplacement pour nous gaver des spécialités locales, à grands renforts de bière chinoise. Au retour, sieste dans la berline climatisée. Jolis paysages montagneux.
Depuis quelques jours, je me suis remis au sport. Le Sultan, qui s'était quelque peu coincé le dos, va mieux, et mon genou droit, que j'avais meurtri le week-end dernier au cours d'une promenade à vélo dans les montagnes rizicoles proches de notre domicile, est de nouveau utilisable. Hier, en disputant ma première partie de badminton en double, je me suis tordu la cheville. Hier soir, cette foulure m'a bien gêné. Cet après-midi, au mépris du bon sens, j'ai rejoué au badminton, puis au football, avec des élèves. Je ne m'en mords pas encore les doigts, mais la chose est prévue.
Programme de la soirée: sortir marcher en ville, au mépris du bon sens. Manger un milk-shake chez notre glacier attitré, puis patienter tandis que le Sultan s'achètera des vêtements. Claudiquer péniblement jusqu'à l'école. Visionner un film, ou un dessin animé. Me mettre au lit tôt, après avoir parcouru l'univers à distance via mon interface personnelle de télécommunication, avec un bon livre, en l'occurrence "Days of atonement", de Walter Jon Williams. J'approche dangereusement de l'épuisement des stocks de livres emportés dans mes bagages. Il est temps que je monte à la grand'ville, histoire de m'alimenter chez un libraire proche de l'université, dont une bohémienne vendeuse de brochettes m'a vanté les mérites.
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