Le Seigneur des Anophèles

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    Mercredi vingt-trois avril deux mille huit. Quinze heures une minute (heure française, neuf heures une du matin). La température extérieure tourne autour des vingt degrés. Le temps a fraîchi subitement, hier en fin de journée, du fait d'une tempête tropicale, centrée sur le sud de la Chine, à quelque cinq cents bornes d'ici. Conséquence, les Chinois sub-tropicaux, frileux par culture, ont ressorti leurs bonnets de laine, tout en conservant leurs tongues, plus pratiques par temps de pluie. Car il pleut. Autre conséquence, je suis vaguement malade, au point de me faire porter pâle. Mieux vaut prévenir que guérir.

    La routine engendre la lassitude, et gomme les lignes du calendrier pour fondre les jours qui passent en une masse indistincte. C'est également vrai des mois et des années. On se retrouve un beau jour, veilli avant l'heure, sur le bord de la route, à regarder passer bolides, poids-lourds, vacanciers en se demandant comment on a bien pu en arriver là. Du coup, l'aspect journalier de ma chronique s'émousse aisément. Je ne sais plus trop ce que j'ai fait hier, et si je me souviens de quelques détails, je ne puis garantir qu'ils datent d'hier, et non d'il y a deux, trois, quatre ou six jours.

    En vrac, et dans le désordre organique surgissant spontanément sous mon clavier, réjouissons-nous, tout d'abord, de ce que dans quatre heures, je serai en week-end. Les élèves doivent subir, trois jours durant, des examens de mi-trimestre, à l'occasion desquels ni moi, ni le Sultan, n'aurons à travailler. Quatre jours d'un repos bienvenu, voire mérité. Je n'ai jamais autant travaillé, ni si longtemps d'affilée, de mon existence. Je n'ai, de fait, jamais aussi peu lu, sinon en septembre dernier, lors du coup d'envoi de mon stage d'un an à l'Education Nationale, interrompu avant son terme, avec les conséquences que l'on sait, ou qu'on imagine.

    A l'heure où j'écris ces lignes, le collègue chinois chargé de notre liaison se trouve à Nanchang, siège de la préfecture régionale (ou toute autre terme rendant compte du centre administratif d'un territoire gros comme un quart de la France, peuplé de quarante millions d'habitants), pour y demander nos visas de travail. Le climat actuel, plus ou moins tendu, entre la Chine et la France, pourrait compliquer les démarches. J'ai cru comprendre que la tendance du jours était à la détente, mais on ne sait jamais.

    Autre pierre dans la soupe, énoncée il y a moins d'une heure au téléphone par l'intéressé, il nous faut fournir, urgemment, voire le mois dernier, des lettres de recommandation de nos précédents employeurs. Première nouvelle. Depuis le temps que nous sommes ici, n'auraient-ils pu nous les demander, que nous les fissions venir du pays dans les délais impartis? Conséquemment, quelque chose me dit qu'une lettre de recommandation apparaîtra spontangment dans ma boîte aux lettres, ce soir ou dans la nuit, pour être opportunément ré-expédiée
avant demain matin.

    D'ici une semaine, donc, je devrais avoir un visa de travail, valable un an, ou n'en point jouir, et me voir obligé, du coup, de quitter le territoire avant la fin de mon contrat. Mon visa de tourisme est valable jusqu'au vingt-huit mai. Il me reste donc au moins un mois à pouvoir profiter de la Chine, avant d'aller, éventuellement, voir ailleurs si j'y serai. Si je dois quitter les lieux prématurément, j'espère, tout du moins, être en mesure de voyager, au sud, au nord, à l'est (mais surtout pas à l'ouest, il paraît que des méchants moines y fomentent la révolte), avant de partir pour d'autres horizons.

    Grande nouvelle, depuis quatre jours, je n'ai pas eu de nouveau bouton. Les fumigations, puis la chaise électrique, semblent avoir eu raison des moustiques embusqués dans mon logis. La saison des pluies, on s'en souvient, avait multiplié leurs incursions et rationné mon sang. A présent, je suis un homme neuf, et si je ne dors pas assez, du moins le fais-je sans être incommodé par les chuchotis, ni par les ponctions, de ces vampires volants. J'ai acheté, au supermarché local, des prises de courant brûlant une substance ressemblant aux plaquettes de produit à vaisselle disponibles en Europe. Jusqu'ici, la magie semble opérer. Gloire à la technologie inhalante.

    Programme de la journée: remettre mon manteau, que j'avais naïvement ôté, pensant n'avoir plus de fièvre. Si mes frissons persistent, me mettre sous la couette en attendant un réchauffement climatique. Dans une heure et demie, sortir sous la pluie pour aller rejoindre le Sultan dans un bois infesté de moustiques pour parler anglais à des élèves bien décidés à casser du Français. Mais puisque je vous dis que je l'aime bien, moi, votre Torche Olympique! Même que j'étais ici, à dix mille kilomètres, quand a eu lieu je ne sais quoi (je ne regarde pas la télé), je ne sais où, je ne sais quand? Parlons d'autre chose. Vous avez des grandes sœurs célibataires, ou des tantes? Hmm?

    En soirée, regarder des épisodes de Star Trek, des films avec Bourvil et chanter des tubes des années cinquante, en chinois, dans un clun-karaoke où quelqu'un aura bien eu l'idée saugrenue de nous inviter. Demain matin, le téléphone trouvera bien le moyen de sonner avant neuf heures pour nous demander un autographe de Zidane, un relevé de notes du cours préparatoire ou quinze photos d'identité supplémentaires, ou pour nous inviter à nous promener dans les champs, sur une colline ou autour d'une pagode. Les Chinois sont gentils, mais j'aimerais dormir, le matin, sans le concert de trompette à six heures dix pétantes, comme chaque jour depuis que je suis ici. Je rêve d'un monde sans musique.

   




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