Perdu dans la Spirale de l'Impossible Eté
Vendredi dix-huit avril deux mille huit. Une heure cinquante-neuf du matin (heure française, dix-neuf heures cinquante-neuf). L'été s'est invité dans le sud de la Chine, et le bled où je vis en essuie l'arsenal: les journées trop chaudes alternent avec des nuits d'une touffeur palpable, les pluies diluviennes s'abattent sans crier gare sur nos têtes rougies par la vigueur des cieux, et les animaux rampants, volants et grouillant sont en fête. A deux cents mètres de mon logement, la mare du lycée accueille tout un aréopage de grenouilles, particulièrement actives la nuit; leurs chœurs auraient pu troubler mon sommeil, si je n'étais pas trop fatigué pour m'en soucier.
Les moustiques sont une autre affaire. Malgré mes efforts pour isoler l'appartement, et ma chambre à coucher, de leurs intrusions nocturnes, ils pullulent et batifollent à qui mieux mieux dans mon espace vital, se délectent de mes fluides et perturbent mon repos. Ce soir, j'expérimente une invention locale, constituée d'une double hélice se consumant lentement, comme de l'encens, et générant, ce faisant, une épaisse fumée censée faire fuir les insectes. Je ne sais pas si ça marchera pour les moustiques. J'ai peine à respirer, tant la fumée m'encombre.
La semaine a ceci de bon, qu'elle a pris fin il y a dix heures, avec mon dernier cours de la journée. En règle générale, mes cours sont de plus en plus poussifs, et les élèves le sentent, s'en lassent et me chahutent. Je conserve encore le levier de pilotage, mais je peine à trouver des activités susceptibles de les motiver. Avec l'approche de leurs examens de mi-trimestre, ils sont moins que jamais enclins à deviser en anglais, et beaucoup consacrent mes cours aux révisions qu'ils n'ont pas le temps de mener par ailleurs. C'est parfois frustrant, pour l'enseignant que je suis malgré moi, mais je les comprends. Au fond, je suis tout aussi lassé qu'eux de mes cours boiteux, et je ne demanderais pas mieux que de dormir le matin.
La fatigue m'a accompagné tout au long de cette semaine, la sixième de mon séjour en Chine. Je n'ai jamais pu dormir mes huit heures, me contentant le plus souvent de trois ou quatre, interrompues par les chants des moustiques, les trompettes de la fanfare matinale chargée de réveiller les élèves, et par la chaleur moite qui imprègne mes draps. L'été est loin d'être ma saison favorite, et nous n'en sommes qu'au printemps. La température a souvent tourné autour des vingt-cinq degrés, les ventilateurs sont branchés dans les salles de classe, et mon appartement conserve, hélas, la chaleur diurne jusque tard dans la nuit. Je ne suis en mesure de dormir posément que vers cinq heures, quand les vampires regagnent leurs crevasses à l'approche du jour.
Nuançons, si possible, des propos dictés par la fatigue. J'ai passé une bonne semaine, malgré l'échec de certaines expérimentations en classe. Les activités globalement efficaces ont tourné autour des inventions, thématique de la leçon en cours. Mes élèves devaient décrire une invention de leur cru, et ses effets. S'ils bloquaient, je les collais dans une machine à remonter (et descendre) le temps, avec pour consigne de choisir une époque, passée ou à venir, et d'imaginer ce qu'ils y pouvaient faire. En ultime recours, j'inventais une voiture volante, pour gagner la Lune (au passage, je leurs donnais les noms anglais des planètes) et rencontrer Chang'E, héroïne d'un conte chinois, et son entourage.
Au bout de vingt-six itérations de la même histoire, il est parfois difficile de conserver, et de manifester, l'entousiasme du début. A mon avantage, connaître par avance le déroulement de l'histoire permet de guider la narration parfois hésitante, parfois désordonnée, de mes ouailles, et de faire semblant, si nécessaire, d'avoir entendu des informations clé, quand bien même les élèves ne les auraient pas mentionnées. Echange de bons procédés, j'ai raconté à mes classes l'histoire de la Voie Lactée, d'après la mythologie grecque, de l'infanticide sériel de Chronos au couronnement de Zeus, en passant par le parricide, la stellarisation de la chèvre Amaltée et un oracle improvisé informant Saturne des dangers dynastiques lui pendant au nez.
Il était une fois, Chang'E, jeune et belle paysanne chinoise, il y a quelque chose comme deux mille ans. Chang'E, qui ne faisait pas les choses à moitié, s'était éprise d'un chasseur, nommé Hou Yi, passablement doué dans son domaine, qui le lui rendait bien. Les deux jeunes gens s'aimaient d'amour tendre, et roule ma poule. En ce temps-là, la Terre était éclairée, et chauffée, par dix soleils concommitants, épinglés sur la voûte céleste comme autant d'oranges. Les immortels, incapables de juguler la sécheresse dévorant le monde, s'étaient résignés à l'inévitable, et n'attendaient plus rien. Les humains, autant le dire, étaient mal barrés.
Intervient Hou Yi, qui, armé d'un arc et d'une poignée de flèches, dégomme, l'un après l'autre, les soleils surnuméraires, pour n'en laisser qu'un, le bon, celui qui trône, aujourd'hui encore, seul luminaire, au firmament. Les immortels, pour le récompenser, décident de l'inviter à rejoindre leur club. Pour ce faire, ils lui envoient par pli recommandé une pilule de cinabre, patiemment concoctée dans le four alchimique de Laozi, maître du taoïsme, grand bonimenteur et chimiste du dimanche. Mais Hou Yi, dont les ventricules palpitent à l'idée de perdre Chang'E, lui fait prendre la drogue. La belle devient immortelle, éternellement jeune et se voit pousser une paire d'ailes, capable de la propulser dans le ciel.
L'empereur céleste, amoureux de Chang'E, et jaloux de Hou Yi, l'oblige à quitter la Terre, pour prendre ses quartiers sur la lune. Hou Yi, resté sur Terre, vieillit et meurt, comme tout un chacun. Depuis, Chang'E vit sur la lune, en compagnie de Yu Tu, un lapin gastronome, qui fabrique des pâtisseries spéciales mangées par les Chinois un jour par an, le quinze août. Un immortel bûcheron, Wu Gang, habite également les lieux. Amoureux de Chang'E, il espère se montrer digne d'elle en abattant les arbres lunaires, mais chaque matin, la forèt repousse, rendant vains ses efforts de la veille.
Autre variante narrative, le conte chinois expliquant la naissance de la Voie Lactée ("Rivière d'argent" en chinois). Niu Lang, bouvier de son état, aime Zhi Nu (avec un tréma sur le U), fille de l'empereur céleste, encore lui. Les parents de Zhi Nu voient d'un mauvais œil l'amourette de leur fille pour un simple mortel. Les deux amants convolent, cohabitent, copulent. Deux enfants naissent de cette union. Mais la reine des cieux, peu encline à pardonner la fugue de sa fille, sépare le couple en transformant sa barrette à cheveux en un fleuve géant, bloquant la route vers la Terre, depuis la prison dorée de la pauvre Zhi Nu. Les amants se voient tout de même une fois par an, le sept juillet, grâce à un pont éphémère, qui leur permet de se rejoindre.
J'ai bien tenté, en milieu de semaine, de varier l'ordinaire en faisant écouter une chanson à mes élèves, mais mes goûts musicaux, hélas pour eux, diffèrent des leurs. Ni Tom Petty, ni U2, ni Kate Bush, n'ont trouvé grâce à leurs yeux. Ils ne consomment que de la soupe sentimentale, chantée par des minets décolorés, tous clonés sur le même modèle. Personnellement, j'ai du mal. Si je réitère l'expérience, il me faudra sélectionner un titre compromettant, accessible à leurs oreilles, et concevoir une activité précise. On en revient toujours au même problème, la préparation des cours, qui me posait déjà pas mal de difficultés il y a six mois, quand j'étais prof d'anglais en France.
Programme de la soirée: dormir, si la spirale de fumerolles me le permet. J'ose espérer avoir fait fuir les moustiques. Autre obstacle à mon repos mérité, la chaleur, inévitable en cette saison, qui me fera suer dans une ou deux heures. Je ne branche pas encore la climatisation, mieux vaut attendre le dernier moment pour les mesures de dernier recours. Si le sommeil tarde à venir, je lirai quelques pages du bouquin en cours, "Les ombres de Wielstadt", de PIerre Pevel. Du Dumas-like revisité dans un univers alternatif où la magie existe. Je ne me suis pas encore fait d'opinion. La nuit porte la culotte, et, parfois, conseil.
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