Lévitation Magnétique
Mardi premier avril, quatorze heures seize (huit heures seize du matin, heure française). Mon séjour chinois flirte avec son premier mois révolu. Les choses ne changent plus guère, je me suis enferré dans une routine confortable, quoiqu'épuisante, et le temps passe étonnamment vite. Je découvre de moins en moins de nouveaux aspects de la vie ici, le métier d'enseignant commence de redevenir sans attrait, bref, la vie continue, ici comme ailleurs, dans la médiocrité et l'extase au quotidien, en proportions variables.
J'ai perdu le fil des jours, aussi n'essaierai-je pas d'en retracer l'exact parcours, cela s'avèrerait par trop fastidieux. Notons simplement certains éléments saillants de ma vie de prof d'anglais expatrié dans une petite ville de la campagne chinoise. Précisons qu'il pleut, que mon nez coule et que je suis la proie nocturne des moustiques. Quand je dormirai davantage, que je n'aurai plus froid et que la santé sera totale, gageons que je serai moins pessimiste.
Comme je le suggère dans le précédent paragraphe, le printemps chinois, notamment dans le sud du Jiangxi, est humide. Il pleut presque sans discontinuer depuis une semaine, les collègues d'ici en prévoient au moins deux à ce régime, et je dois bel et bien me faire une raison quant à l'échéance d'un renouveau de beau temps. Alors, je pourrai crever de chaud. C'est déjà le cas la plupart des nuits, où ma lourde couette hivernale m'écrase et me fait suer. Je me réveille en nage deux à trois fois par nuit, quand ce ne sont pas les moustiques qui interrompent mes rêves enfiévrés par leurs murmures suitants. J'ai connu des nuits meilleures. Il faut absolument que je m'achète un drap.
Voici venir un point dans mon récit où je suis contraint d'interrompre la trame de mon compte rendu. Je dois être en classe dans huit minutes, devant soixante-dix adolescents chinois très gentils pris individuellement, mais parfois difficiles à gérer quand on n'est pas au mieux de sa forme (écrit-il en éternuant depuis l'amas de manteaux et d'écharpes où il a engoncé sa maigre silhouette), sans parler de mon plan de cours, bancal malgré les neuf itérations déjà pratiquées cette semaine. Il est quatorze heures vingt-neuf. Je vous reprends tout à l'heure, ne quittez pas.
Seize heures vingt-quatre. J'achève à l'instant ma seconde journée hebdomadaire de cours. Après-midi plutôt facile à gérer, tout comme la matinée, soit dit en passant, à part une classe plus agitée que les autres, et un enseignant plus flottant que d'ordinaire. J'avais prévu un plan de cours plus que bancal, entièrement centré sur les poissons d'avril. Dans la pratique, je me suis rendu compte que les élèves connaissaient déjà cette coutume, ne pensaient rien de particulier à son égard, et n'étaient pas contre faire un peu d'anglais en cours d'anglais, si ça ne me dérangeait pas. Je me suis bien volontiers exécuté.
Avant-hier, le Sultan et moi-même avons profité de notre dimanche pour faire un tour à vélo, en partant légèrement plus tôt que la semaine précédente. Notre trajet était, peu ou prou, le même, mais nous avons poursuivi plus avant, au point d'atteindre, sans toutefois les franchir, les limites du département. Une promenade équivalente, ou légèrement plus longue, nous eût entraînés, dans une direction tout autre, aux limites de la province, pour basculer dans la région voisine, ultime frontière avant la mer, le Guangdong. C'est un voyage que je ferais volontiers, cet été, si j'ai du temps à tuer. Autre possibilité pour les vacances, passer sur Pékin, où des amis proposent de m'héberger.
Dimanche, une éclaircie plus longue que les autres nous a permis de pique-niquer, dans un décor très bucolique, de quelques beignets achetés chez un vendeur à la sauvette. Le climat du coin fait penser à la Bretagne, en plus humide. Mes sources locales m'ont assuré qu'une fois terminée la saison des pluies, d'ici une à deux semaines, plus une goutte d'eau ne tombera avant la noël. C'est une des régions les plus arides de Chine, et les roches affleurantes aperçues lors du voyage aller attestent d'une tendance marquée à l'oxydation. L'enfer de la poussière, sous un soleil de plomb et une touffeur moite, oppressante et totale, pourra commencer.
Mais nous n'en sommes pas là. Il pleut, donc, et pour étrenner les raquettes de pingpong achetées un euro symbolique dans un bazar du centre-ville, nous avons profité d'une salle spéciale réservée au personnel enseignant, où sept tables nous attendaient. Des collègues sympathiques et leur fils de cinq ans, tous largement plus forts que nous, ont accepté de jouer avec nous, mûs par une bonhommie toute paternelle, une heure ou deux, le temps que nos muscles s'engourdissent et que nos poumons se flétrissent sous les coups de bélier des pongistes locaux. A quatre mois des jeux olympiques, les Chinois sont plus que jamais férus des deux ou trois sports pour lesquels ils sont assurés de décrocher des médailles.
Entre la bicyclette et le tennis de table, mon corps ne cesse de se découvrir de nouvelles douleurs. Ma clavicule droite, qui n'est sans doute même pas fêlée, me le rappelle dès que je souhaite utiliser mon bras, mon épaule ou ma cage thoracique, ne serait-ce que pour respirer. Heureusement qu'il pleut comme vache qui pisse, des chiens et des chats, des hallebardes, des cordes et jusqu'à plus soif, sinon nous n'aurions plus d'excuse pour n'aller pas jouer au basket-ball sur les terrains prévus à cet effet, dont les élèves sont si friands. Les raquettes de badminton attendent également que le temps s'améliore.
Comme je viens de toucher ma paie, j'ai tout dépensé. Enfin, j'ai essayé. La vie ici est si peu chère, que malgré l'acquisition d'une nouvelle paire de lunettes, d'une bicyclette flambant neuve et d'une quarantaine de bouquins (que je n'aurai jamais le temps de lire, mais ça ne m'a jamais empêché de claquer toute ma thune dans les quatre à cinq mille livres qui encombrent ma chambre restée au pays), il me reste encore largement de quoi manger comme un garde des sceaux, tout en mettant de côté la moitié de mes émoluments du mois. Hosannah au plus haut des cieux, me direz-vous. Je ne saurais vous en dissuader.
Tennis de table, divers achats, livres, lunettes. Bicyclette. Cours, sommeil, météo. Je pense avoir fait le tour du propriétaire. Dans l'ensemble, donc, ma vie ici tient toutes ses promesses. Je n'ai à me plaindre que de la pluie, des moustiques, de mon système digestif et de mon tempérament, peu propice à l'effort, qui rechigne à fournir plus que le minimum syndical, sinon pour les loisirs. On ne se refait que péniblement, et à trente ans passés, je suis moins souple qu'autrefois, et pas seulement pour renvoyer la balle à mon adversaire. Mais je ne désespère pas de parvenir à m'épanouir pleinement, un jour ou l'autre, quel que soit le terreau dans lequel je me serai implanté.
Programme des heures à venir: dans dix minutes (il est seize heures cinquante-sept), me rendre au club de conversation en anglais, que je co-anime (obligation contractuelle) avec le Sultan, lequel devrait être rentré de l'hôpital, après pose d'une nouvelle prothèse cybernétique dentaire pour mieux mâcher les cailloux locaux. En soirée, si je parviens à l'en persuader, aller jouer au ping-pong. Manger quelque chose de trop pimenté, boire de la bière allemande de fabrication locale. Regarder un film, par exemple avec Bourvil, ou réalisé par Rob Reiner, en fonction des stocks disponibles. Avant de sombrer dans l'abysse du sommeil, entamer la lecture d'un roman de Jin Yong, sorte d'Alexandre Dumas contemporain chinois, les arts martiaux en plus.
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