Les Naufragés de la Forêt Magique

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    Vendredi vingt-huit mars deux mille huit. Dix-sept heures treize (dix heures treize du matin, heure française). Plusieurs étapes viennent d'être franchies, qui jalonnent, comme autant d'étoiles incrustées sur le pavé californien, notre séjour en Chine. Les détails domestiques se sont emboîtés les uns dans les autres, rendant notre vie plus facile et vertes de jalousie d'hypothétiques matriochkas qui se seraient aventurées dans notre intérieur meublé par l'école avec les moyens du bord.

    La connexion internet du Sultan a été rétablie, après plus d'une semaine d'interruption, et l'Hôpital du Peuple
 a reçu sa prothèse dentaire cybernétique temporaire, qui pourra être installée demain matin, si la syzygie est au rendez-vous. D'un point de vue pratique, ce sont des détails qui ont leur importance. Il pourra désormais parler, manger, sourire et canoter sur l'entrefilet comme tout un chacun. C'est avec les petits poissons qu'on fait les saumonnières, et en bougonnant qu'on devient bourguignon.

    Aujourd'hui fut un grand jour. Il pleut, comme vache qui pisse, mais mon comparse et moi-même sortons à l'instant du bureau de l'agent comptable du lycée, qui a daigné nous recevoir et nous accorder une avance sur salaire, dans les quatre mille cinq cents yuan, soit les trois-quarts de notre paie mensuelle (nous n'avons travaillé qu'à partir du sept mars). Bombance. Hystérie collective. Les lycéennes, bouleversées par notre charme, dénudent leurs chastes poitrines et se mettent à danser dans les fontaines publiques. Nos héros détournent le regard, il s'iront rincer l'œil ailleurs, et le gosier dans le restaurant le plus cher de la ville.

    Dans l'euphorie du moment, le stetson vissé sur le crâne, un barreau de chaise entre les dents et une brunasse sur chaque genou, nos protagonistes, habilement convertis en nouveaux-riches texans pour les besoins du casting, se sont empressés de signer les contrats les liant, pieds, poings et comptes en banque au lycée qui les emploie, jusqu'à preuve du contraire, au noir (tant qu'ils n'ont pas de visa de travail). Un exemplaire du contrat sous chaque bras, une liasse de billets dans la poche revolver et des projets d'agrandissement de leurs villas en Espagne pleins la tête, nous avons regagné nos demeures respectives, forts du sentiment du devoir accompli.

    Avec le bouclage de ma troisième semaine de travail, j'ai accumulé sous ma ceinture soixante-dix-huit heures de vol en milieu scolaire chinois. C'est épuisant, souvent plein d'agréables surprises et différent, tout en étant étrangement semblable, à l'enseignement en lycée français. A moins d'un retournement de situation, ma carrière dans l'Education Nationale a atteint son terme définitif, mais en tant qu'enseignant itinérant, jongleur de patries et mangeur de devises colorées, je me sens pousser des ailes diaphanes qu'un vent de liberté agite en tous sens. Prochaine étape, peut-être, le Japon. Mais nous n'en sommes pas là.

    Hier, j'ai mis les pieds dans une librairie chinoise, dont je suis ressorti les bras chargés d'ouvrages. Je ne suis pas en mesure de tout comprendre, mais j'ai bien l'intention de m'y mettre d'arrache-pied, après une interminable sieste, dès que j'en aurai le loisir. Au menu, une biographie de Tokugawa Ieyasu, de la fantaisy chinoise et plusieurs romans dont j'ignore tout, mais que le libraire a tenu à me refourguer. Et une traduction chinoise de L'Oiseau bleu, de Maeterlinck, le grand dramaturge belge. Le tout pour moins de douze euros. Ce pays me plait décidément beaucoup.

    Côté lectures, outre Orbitsville de Bob Shaw, je me suis attaqué à Flatland: a Romance in Many Dimensions, roman de science-fiction publié en mille huit cent quatre-vingt-trois par un certain Edwin A. Abbott. Comme je ne dispose que de peu d'ouvrages papier en langues occidentales, je me rabats, autant que faire se peut, sur le livre électronique. Jusqu'ici, l'expérience n'est pas la même qu'avec des livres classiques, mais je compte bien m'y accoutumer, par la force des choses. Recevoir du pays des bouquins dépêchés par des amis intentionnés me fera, bien évidemment, davantage plaisir. Mais j'anticipe.

    Vu ce midi, à-demi endormi sur le canapé du Sultan, Si te dicen que caí, film espagnol d'il y a dix-neuf ans, avec Banderas et Victoria Abril, entre autres acteurs. En cours de visionnage, l'interminable série chinoise Au bord de l'eau, adaptée du roman du même nom, sans sous-titres (heureusement que nous avons tous deux lu les bouquins). Arts martiaux, luttes pour la justice et banquets dans des restaurants. Un condensé de notre expérience chinoise.

    Programme des heures, et des jours à venir: dormir, mais pas tout de suite. Manger, donc. De préférence dans un grand restaurant, histoire de marquer le coup, à moins de repousser l'occasion à demain. Dans l'intervalle, il nous reste de nombreuses gargottes en ville à étrenner avant de nous tourner vers la grande cuisine. Faire du vélo, sauf s'il pleut. Dormir. Préparer les cours de la semaine prochaine. Manger. Dormir. Retour aux choses simples. LIre. Contempler mon fort pouvoir d'achat local, et n'en rien faire.

 








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