Le Camphre de la Folie
Jeudi onze septembre deux mille huit. Minuit dix. Depuis deux semaines que je suis de retour à Xinfeng, la petite ville chinoise où j’ai choisi de passer six mois de plus que prévu, avec la bénédiction des autorités locales, les choses ont quelque peu évolué. Je ferai grâce à l’hypothétique lecteur des détails concernant mon arrivée sur les lieux ; toujours est-il qu’après trois jours de voyage, dont treize heures en suspension dans l’air, quarante-huit heures de transit dans la mégaolopole de Shenzhen, fleuron de la Chine du sud, et sept ou huit heures de train, mâtinées d’une troisième nuit en hôtel avant d’arriver dans la localité du Jiangxi où j’avais déjà passé quatre mois le semestre dernier, je me suis installé dans les meubles.
Les meubles datent d’il y a quatre ans, et ont fini de ternir leur patine pour offrir au monde un regard neuf, vierge de toute préconception. Le lycée où je suis amené à faire mes armes d’enseignant est habitué à ne jouir des professeurs étrangers spécialement recrutés pour y servir, que six mois, avant de changer de fournée. Il faut dire que cette petite ville, située tout au sud d’une des provinces méridionales de la Chine, n’a guère loisir de recruter des enseignants émérites, tant elle est éloignée des principales voies de communication actuellement exploitées dans l’Empire du Milieu, comme nous le désignerons pour sacrifier à la tradition, en dépit des changements géopolitiques de ces soixante dernières années.
La République Populaire de Chine me règle mes salaires, et ma loyauté lui est tout acquise, tant que l’argent afflue. Je ne dirai pas de mal de mon employeur, tant que je n’ai pas de raison de m’en plaindre. Indépendamment de toute question extérieure au présent cadre dans lequel j’évolue, je suis satisfait des conditions dans lesquelles j’exerce mon sacerdoce, et je ne saurais reprocher à mon employeur les manquements qu’il pourrait souscrire à la charte des Nations-Unies concernant les Droits de l’Homme, ou que sais-je.
Passons donc sur les détails de mon arrivée, de mon retour à Xinfeng, petite bourgade du Jiangxi, pour nous concentrer sur les conditions actuelles de l’existence que j’y mène. Je n’ai pas à me plaindre de l’accueil qu’y m’y fut fait. Les autorités locales, toutes conscientes qu’elles sont de leur isolement relatif, ont décidé, il y a deux mois et demi, de passer l ‘éponge sur les erreurs passées dont je me suis rendu coupable, m’ont reçu en ambassadeur plénipotentiaire du Grand Dehors que je suis, en vertu de mon statut d’étranger. Je suis beau.
Ayant conclu de mon précédent séjour que je n’avais pas tiré toutes les leçons possibles de ma présence en Chine, j’avais accepté, il y a trois mois, de revenir en ce rechet où se joue ma destinée, loin des contrées où s’attache l’essentiel de mes affections. Je suis donc encore présent ici pour un peu moins de cent soixante jours, soit environ quatre cent quatre-vingt-dix-neuf heures de cours à dispenser aux ouailles qu’on m’a confiées. Je ne sais pas si je serai à la hauteur, mais je serai bel et bien présent.
Les cours ont repris depuis quatre jours. J’ai dispensé vingt-et-une des vingt-six heures de cours que je suis supposé octroyer hebdomadairement aux élèves confiés à ma charge. Ma fatigue, fortement sensible ces dernier jours, ne s’est pas estompée, mais a fini par se faire plus discrète, aujourd’hui, dans la mesure où j’ai, la nuit dernière, dormi huit heures trente, et étant donné que ce soir, alors que j’étais sorti avec le Sultan, mon ami, collègue et voisin de palier, nous avons été alpagués par un pentateuque d’enseignants, agents administratifs et employés des collectivités locales qui, nous voyant marcher de l’autre côté de la rue, ont décidé de nous interpeler pour que nous nous joignions à leurs agapes.
Trois bouteilles de bière plus tard, ayant tout de même réussi à acquérir pour le compte du Sultan le sirop contre la toux que nous étions sorti acheter, nous avons réussi à nous extraire du guet-apens auquel nous avaient confinés nos affinités avec la faune locale. La Chine est un pays dangereux, on y peut rencontrer des gens sympathiques à chaque coin de rue.
Hier soir, nous avons, le Sultan et moi-même, indépendamment l’un de l’autre, participé au concours de karaoké organisé par le lycée pour le personnel enseignant et ceux des élèves qui avaient souhaité se joindre à nous. Nos performances respectives, si peu négligeables soient-elles (j’ ai interprété Take my breath away, chanson figurant sur la bande originale de Top Gun, tandis que le Sultan chantait My Way, selon la reprise par Frank Sinatra du standard de Claude François), ne nous ont pas propulsé au sommet de la hiérarchie musicale locale. Tant pis, ce sera pour la prochaine fois.
Programme de la soirée : survivre au vaporisateur contre les moustiques que j’ai fini par décider de dispenser dans l’espace privé que j’occupe ; ces deux dernières semaines, mes mollets, tout autant que mes avant-bras, ont fait l’objet d’attaques inqualifiables de la part de prédateurs volants, moustiques de leur état, qui ont choisi de négliger le calendrier pour continuer à prétendre que la saison chaude n’est pas finie (et ils n’ont pas tort). De fait, j’en ai plus que marre des moustiques.
Dormir. Lire quelque peu, mais pas trop. Choisir un nouveau roman à consommer, parmi les trente que j’ai emportés avec moi. Demain, je dois encore effectuer cinq heures de cours. Le soir, je m’effondrerai telle une baudruche. Le travail est dur, mais pour six cents euros par mois, payés en monnaie de singe, je suis prêt à tous les sacrifices.
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