Eventrement des Groseilles en Gelée
Jeudi dix avril deux mille huit. Dix heures quatorze du matin (heure française, quatre heures quatorze du matin). Les trois dernières journées, et leurs soirées respectives, m'ont fortement remotivé. Une fois passées les barres du premier mois en terre étrangère, et de la centaine d'heures de cours prodigués aux masses grouillantes des écoliers chinois, je trouve un second souffle. Rencontres, renouveau de mon intérêt pour le métier. Le reste de mon séjour s'annonce bien.
Hier soir, en compagnie d'une demi-douzaine de Chinois des deux sexes, âgés de vingt-huit à trente-deux ans, nous avons fait, pour la première fois en Chine, l'expérience du karaoke. Dans un établissement fraîchement ouvert, abondamment lestés de nourritures terrestres, nous avons bu des bières en chantant des chansons d'Abba, des Beatles, voire de Black Sabbath. L'heure avancée m'a fait échapper aux sélections du Sultan, dont la terrible "Vie en rose" de nos ancêtres.
Au matin, la voix cassée, j'ai fait cours comme j'ai pu, informant mes élèves plus ou moins indifférents du parcours programmé de la flamme olympique. Certaines classes étaient au courant des problèmes rencontrés par la traînée lumineuse à travers deux continents, d'autres s'en contrefichaient. Personnellement, n'était l'intérêt de mes élèves pour l'actualité, je ne serais au courant de rien. Je n'ai pas pour habitude de m'informer de la marche du monde, préférant entretenir, dans mon coin de jardin, le bonheur égoïste que je parviens parfois, à grand-peine, à arracher au temps qui passe.
Hier midi, au retour de ma représentation matinale en milieu scolaire, la pluie s'est, enfin, décidée à tomber. La température a légèrement décru, libérant par la même occasion toute une pression accumulée, dont je n'avais pas idée. Les choses s'éclaircissent, j'ai l'impression de savoir où je vais, de ne plus naviguer dans l'obscurité totale du devenir. C'est plutôt rassurant. Comme la pluie tombait, j'ai écrit de la poésie, pour la première fois depuis un paquet d'années. Ca ne m'avance à rien, puisque je me destine à la prose avant tout, mais c'était agréable de revivre une expérience de jaillissement spontané.
Programme de la journée: dans trois quarts d'heure, aller donner mon dernier cours de la matinée. Dans l'intervalle, compléter ma demande de visa. Il me manque un ou deux papiers à joindre au dossier. Ce midi, dormir un peu, j'en ai besoin. Attendre demain pour m'acheter un disque dur externe. Cet après-midi, nous sommes de corvée pour démarcher les collèges de la région. Regardez, nous avons de tout, même des étrangers! Gentils, bien dressés, ils parlent anglais et peuvent, au pied levé, remplacer le pivot de votre équipe de basket.
Si j'en trouve le temps, dans les jours à venir, il faudra que je me remette au chinois, dont j'ai négligé l'étude ces derniers temps. Il faut dire que depuis quatre jours, nous sortons tous les soirs, jusque tard, invités que nous sommes par les Chinois de notre entourage. L'étau se resserre, la nébuleuse se constelle et le rêve se fissure quelque peu. Dormir davantage. Passer chez le coiffeur. Attendre la canicule, le grand embrasement, l'inextinguible été de mon éventrement.
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