Galvanisation

Publié le


    Mercredi vingt-sept février deux mille huit. Vingt-deux heures quarante-six. Ces deux derniers jours ont été bien remplis. J'ai mal aux pieds, je suis fatigué, je ne suis pas malade parce que je suis généralement plus fort qu'une gorge qui me gratte ou qu'une paire de poumons qui s'amusent à grincer quand je les pousse au-delà de leurs limites. Je vais dormir douze heures d'affilée, donc je serai encore moins malade après. Et comme j'ai passé les quarante-huit dernières heures hors du nid, je n'ai presque pas respiré de poussière durant tout ce temps. Mon pneumologue serait fier de moi, si j'en avais un.

    Lundi soir, mes talents de prédiction m'ont permis de respecter en tous points mon programme. J'ai vu ma tante, en fin de soirée, pour la battre au boggle et puis aussi au flipper, tant que j'y étais. Elle était malade, la faute aux vacances. Avant ça, j'ai bien avancé, mais pas achevé, mon nettoyage par le vide. Il me reste à opérer un ultime filtrage de la paperasse, et à sceller le sort du Placard de la Mort, où se terrent, loin du monde des humains, mes vêtements. Et je ne sais pas si je pourrai, mais j'aimerais bien m'attaquer au débarras au-dessus de l'armoire, il y a des trucs amoncelés depuis trois ou quatre siècles, qui n'attendent que mon huile de coude pour rejoindre l'enfer qui les a vus naître.

    Mardi vingt-six février, qui n'était qu'hier mais me semble déjà distant d'une éternité (tant mieux, c'est bon signe, ça veut dire que je me fais peu à peu à l'éloignement, que j'anticipe sur l'arrachement au sol natal pour aller me repoter à l'autre bout du monde), j'ai converti mon organisme en une machine à résilier. J'ai fait, tôt le matin, mais pas aussi tôt que le Sultan (levé à quatre heures du matin pour quitter sa Picardie natale à temps pour rejoindre la capitale des Gaules), la queue devant le consulat de la République Populaire de Chine, histoire d'y demander un visa pour aller voir là-bas si j'y étais. Je n'y suis pas encore, en Chine, mais c'est plutôt bien parti.

    Arrivés vers neuf heures et quart devant le consulat, nous en sommes partis vers dix heures et quart, sans avoir déboursé un sou, mais en ayant promis de revenir le lendemain, pour nous séparer de quelques dizaines d'euros en échange d'un tampon sur nos passeports. La veille, j'avais appelé mon assurance pour résilier mon contrat. Je l'ai rappelée pour la réactiver, mais finalement, ils m'ont convaincu du contraire. "Ils" étant là pour désigner les gens de la compagnie d'assurance. Apparemment, j'ai bien fait de regagner le domicile parental en fuyant Orléans, parce que je suis couvert par son ombre protectrice jusqu'en l'Empire du Milieu, voire rapatriable en cas de pépin. Hosannah.

    Nous avions faim, le Sultan et moi-même, donc en allant chez Ramethep, nous avons acheté un poulet rôti, escorté d'une dizaine d'ailes de dinde. Le tout fraîchement cueilli sur l'arbre à volailles. Un peu de pain pour accompagner le tout, du chocolat en dessert et une douzaine de bières pour arroser la bidoche blanche, et nous arrivâmes chez Ramethep. Je devais retrouver Tonga le lendemain midi, mais quelques coups de fil plus tard, et il nous rejoignit. Plus tard dans l'après-midi, la Souris fit un passage éclair, et Vertige apparut à la tombée de la nuit. La bande au grand complet, quoi.

    L'après-midi a été consacré au massacre des victuailles et à l'évaporation des liquides. Quatre bières pour ma pomme (trois Grimbergen ambrées et une Leffe rouge), une ou deux absinthes pour trinquer au Changement, et la journée était lancée. J'étais survolté, sans doute par la tournure qu'est en train de prendre ma vie, et pour compenser la fatigue. Entre la nourriture et la boisson, j'appelai l'Education Nationale, pour leur présenter une seconde fois ma démission; j'envoyai un courrier à la même Education toujours aussi Nationale, pour leur présenter une troisième (et dernière) fois ma démission; j'écrivis, tant que j'y étais, pour résilier ma carte de cinéma, et pour résilier ma ligne téléphonique. Un aller-retour à la poste plus tard, et je pus reprendre mes activités. Le tout étant saupoudré de conversations trépidantes entrecoupées de fugues sur internet.

    Le soir, Tonga ayant regagné sa tanière, le Sultan et moi-même, talonnés par Vertige et Ramethep, avons gagné Suresnes pour dîner avec Piotr, dans une brasserie française discrète et bien tenue. J'y dégustai des lentilles et des endives. Et un tiramisu. Le tout arrosé d'une bière alsacienne, une fois n'est pas coutume. Le maître de cérémonie a reçu nos hommages vibrants, présidant, paternel et débonnaire, à nos toasts maladroits. Il s'éclipsa pour rejoindre son lieu de travail tandis que mes comparses et moi-même nous mîmes en route, à pied, qui vers l'est, qui vers le sud, promenade digestive postprendiale. Hop.

    Vertige et moi-même avons laissé Ramethep et le Sultan traverser la Seine, puis le Bois de Boulogne, à la recherche d'un moyen de transport. Après une heure de marche, nous avons rejoint la ligne de tramway numéro deux, que nous avons suivie jusqu'à son terminus, avant de traverser une zone sinistrée, tout entière consacrée au règne de l'automobile, pour gagner le terminus du tramway numéro trois. A l'arrêt du tram nous attendaient deux ou trois milliers de supporters du Paris Saint-Germain, fraîchement démoulés du Parc des Princes et agglutinés sur la chaussée, à attendre le moyen de regagner leurs terriers. Nous roulâmes serrés.

    J'ai passé la nuit chez Vertige, non sans lui avoir volé un pantalon à carreaux, trop grand pour lui, et une chemise noire, qui ne lui manquera pas, son armoire en est pleine. Je les porterai fièrement, à l'autre bout du monde, exerçant avec pugnacité mon sacerdoce. J'ai bien dormi, mais fait des rêves reflétant mes attentes actuelles. J'ai bien essayé de lire quelques pages du livre en cours, mais sans grand succès. Toujours "La course au mouton sauvage", de Murakami; je n'en serai venu à bout qu'aujourd'hui.

    Ce matin, malgré un réveil initialement prévu à huit heures trente mais précautionneusement reporté aux calendes grecques, je me suis levé de bonne heure, avant dix heures, pour retourner au consulat, histoire d'y cueillir mon visa. Une fois l'opération effectuée, je retournai en banlieue sud, pour aller déjeuner chez ma tante, en compagnie de ma cousine, ses deux bambines et ma sœur, toutes blondes, toutes frigorifiées, tandis que je déambulais en t-shirt dans le salon, vidant l'un après l'autre les plats fournis par la maîtresse de céans. Je force le trait, mais j'ai passé un bon moment.

    Vite, vite. Retour sur Paris, avec une demi-heure de retard, pour rejoindre le Sultan dans notre ultime quête, celle du billet d'avion nécessaire au voyage. Nous l'intitulerons, pour en dévoiler, subtilement et prématurément, la fin à ceux que la longueur de nos phrases découragera de lire plus avant, Opération Chou Blanc. Rien à moins de mille deux cents euros pour un billet aller et retour ouvert sur un an. Après trois heures de déambulations, seuls puis en compagnie de mon père, généreusement détaché pour la banque pour m'aider dans l'acquisition du précieux sésame, nous nous résolûmes à baisser les bras. Entre-temps, grâce à Piotr, toujours lui, l'espoir renaquit dans nos cœurs où, une fois rené, il sema les germes de lendemains meilleurs. Nous en saurons davantage demain mais, en substance, il faudra passer par Londres pour y acheter nos billets. Si j'ai bien compris. Tout se brouille dans ma tête. Il est temps d'aller dormir.

    Après l'opération Chou Blanc, j'ai accompagné mon père dans une supérette vietnamienne pour y acheter notre dîner. J'ai décommandé mes visites du soir pour regagner le domicile parental, que je ne tarderai pas à quitter, si la faveur des cieux sourit à mon karma. Hop. Dîner en famille, partie de scrabble avec ma mère, ensablement sur internet. Il n'est presque pas tard, et je n'ai presque pas sommeil.

    Programme: dormir. Lire un peu. Je suis sur "La grande à bouche molle", de Philippe Jaenada, commencé dans le train. Roman à la première personne, le personnage principal se prend pour l'auteur, mais est détective. Une lecture mécanique pour ne pas trop penser à l'avenir. Demain matin, dormir, tard si possible. Déjeuner en famille. Finir mes terrassements. Dans l'après-midi, voir mes grands-parents, puis filer sur Paris pour entamer ma tournée d'adieu. Adieu, adieu, mon bel oiseau. L'hiver ne sera plus jamais le même.






Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
お前の人生がかなり変わったね。中国のどこに行くの?
Répondre