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Mardi 4 novembre 2008

    Mardi quatre novembre deux mille huit. Vingt-trois heures cinquante-quatre (heure française, seize heures cinquante-quatre). Ma fatigue atteint des sommets rarement franchis. Nous sommes dans les hautes strates des plus massives chaînes de montagnes dressées vers le froid éternel de l'espace interplanétaire. Le pays qui m'emploie se targue de posséder le plus haut sommet du monde (qu'il partage avec son voisin plus petit, de l'autre côté du Séjour des Neiges). La fatigue accepte ce partage, et contemple l'abysse en retour.


    Je rentre d'un périple d'une trentaine d'heures loin de mon foyer. Enfin, j'en rentre; disons qu'au retour de ladite virée, j'ai dormi trois heures sur un coin de matelas avant d'enchaîner, telles des captives numides dans les appartements du Pharaon de la Haute-Egypte, une pleine journée de travail (six heures de cours plus une, le tout sous la pluie, car il pleut). Enfin, foyer; tout au plus, domicile.


    Vendredi dernier, déjà, le superviseur qui gère mes activités au sein de l'école, Larry-les-gros-bobards (également surnommé Larry-les-bras-cassés, du fait de son sens de l'organisation), nous avait dépêchés, le Sultan et moi-même, dans une chasse à l'oie sauvage (expression littéralement traduite de l'anglais) vers la grand-ville voisine, pourvue, puis dépourvue, d'un hôpital spécialisé dans les checkups d'étrangers travailleurs. Mais j'ai sans doute déjà mentionné l'incident.


    Minuit onze. Notre courageux héros, terrassé par la fatigue et exaspéré par les soucis techniques qui l'empêchent de rendre compte avec fluidité de ses aventures plates, décide de couper court au récit de voyage. Il en reprendra le fil demain, si la tapisserie cosmique et les fusibles interstitiels ne se liguent pas pour l'en priver.


    Mercredi cinq novembre deux mille huit. Huit heures cinquante-sept du matin (heure française, une heure cinquante-sept du même matin). Après une courte nuit de repos total, je m'apprête à passer une semaine de congé. Les examens de mi-semestre seront suivis des rencontres sportives du lycée. En substance, sept jours sans cours pour le personnel enseignant. Sept jours de glande statique, mon passeport ayant été confisqué par le superviseur, avec mon accord, le temps d'une mission top-secret dans la capitale provinciale.


    La capitale provinciale du Jiangxi, Nanchang, j'en reviens justement. J'y ai passé une douzaine d'heures, entre une visite médicale expédiée (avec mon tout premier électro-cardiogramme, une prise de sang experte et les stands de foire habituels), une errance semi-comateuse dans les rues de la vieille ville (ai déjeuné de nouilles excellentes pour quinze centimes d'euro), puis une lente dérive le long des artères commerçantes, en quête d'une pagode que jamais je n'atteignis. Au terme de notre décrochage nord-sud, le Sultan et moi-même avons atterri dans un jardin public attenant au zoo municipal, le temps d'une sieste maussade sur un banc moins mouillé que ses collègues.


    J'ai tout de même profité de mon passage à Nanchang pour acheter quelques livres (un exemplaire massif, tout en anglais, de "Gone with the Wind", et une anthologie unilingue de la poésie sous les Tang), une raquette de badminton de compétition et des beignets aux pommes de terre. Le Sultan a pu se fournir en spray anti-puces pour son chien, ainsi qu'en divers accessoires pour le même animal. Et en livres illustrés pour enfant. L'avantage des grandes villes.


    Mais pour revenir en arrière de quelques heures, considérons les circonstances ayant amené notre départ précipité pour Nanchang. Vers seize heures, dimanche deux novembre, ayant besoin d'évacuer une certaine tension nerveuse, je décidai d'aller courir, comme je le fais en moyenne un jour sur deux, autour du stade improvisé mis à disposition par le lycée. Courir avant cinq heures est synonyme de meilleures conditions respiratoires, les élèves n'ayant pas eu le temps de convertir en un massif nuage de poussière la fine terre battue qui saupoudre la piste.


    Cette fois-ci, je me suis fixé un objectif (vingt tours de stade, soit huit kilomètres de course à pied), que je suis parvenu à tenir, malgré quelques douleurs musculaires et des raideurs dans les tendons sur la fin. Après quelques échanges avec des élèves sur les tables de ping-pong en pierre exposées au soleil, à la pluie et au vent du nord, je regagnai mon domicile, bien décidé à prendre une douche et me reposer deux heures durant, en attendant de prendre le bus pour Ganzhou, la grand-ville la plus proche (septante-cinq kilomètres).


    Mais les événements s'enchaînent plus vite que de raison, et une fois passés un ou deux coups de fil, notre héros constate qu'il n'aura le temps que de faire son sac, sans prendre de douche, avant de prendre place sur le fougueux destrier l'attendant en bas de l'immeuble, à trois sur la selle, pour filer vers la gare routière, où l'ultime bus de la journée, aperçu par hasard au cours d'une promenade du Sultan, attend que nous daignions nous pointer pour mettre le cap vers le terminus. Hop. Mal aux jambes.


    Deux heures de bus, vide mais assis. Notre protagoniste, passablement fatigué par ses huit bornes de course effreinée, a mal aux guiboles. Débarqués à Ganzhou, le Sultan et moi-même nous mettons en quête d'un photomaton (il est vingt heures du matin), que nous trouvons non loin de l'échoppe qui nous alimentera, en attendant le train. Vingt-trois heures vingt, le ventre lesté de spécialités locales et de bière du terroir, nous prenons place à bord de l'express nocturne, places assises sans réservation, à destination de Nanchang la belle, perle de la vallée de la Gan, ancien berceau de tout un tas de trucs historiques qu'il faudra que je vérifie avant d'en parler.


    Les Chinois ne sont pas grands, dans l'ensemble. Leurs trains non plus ne sont pas calibrés pour des jambes trop longues, et les miennes ont beaucoup souffert, ankylosées dans leur étroit réduit, six heures durant, tandis que notre moyen de transport traversait, dans la nuit insondable et trop courte, les plaines du Jiangxi. Malgré quelques assoupissements propices aux douleurs dans le cou, je n'ai guère dormi. Un peu de lecture hagarde (toujours "A Prayer for Owen Meany"), ponctuée de dodelinements et bercée par les palabres ininterrompus de mes voisins de wagon, et nous arrivons, sur le coup des quatre heures quarante-six du matin, en gare de Nanchang, sous la pluie, puisque les lourds nuages se sont ouverts, le dimanche soir, tandis que nous consommions notre velouté d'asperges Thermidor sous la treille.


    En débarquant matin, cette ville inconnue, tentaculaire comme elles le sont toutes en Chine, nous ouvrant ses noires allées vierges de toute entreprise humaine, nous savons qu'il nous faudra tuer le temps, avant que n'ouvrent les portes du centre de contrôle sanitaire pour voyageurs internationaux (j'en pourrais faire un sigle, mais j'ai la flemme). Plutôt que de dilapider nos quelques sous en taxi, nous optons pour la marche à pied, sous la pluie battante, le long des ruelles sordides qu'empruntent abondamment les véhicules de tout plumage qui ont fait du lieu leur terrain de jeu. Les Chinois ne sachant pas faire de trottoirs solides, nous enjambons les débris de plusieurs générations de gravats, soucieux de notre destination, avant de constater qu'ayant mal lu le plan de ville acheté dans une boutique près de la gare ferroviaire, nous avons cheminé dans la mauvaise direction.


    Vers sept heures moins le quart, nous trouvons le bon bâtiment, qui n'ouvre ses portes qu'à huit heures. Dans le petit jour, nos aventuriers poursuivent leur lent piétinement dans le quartier. Il pleut, la ville est comme couverte d'un suaire, d'une chappe de plomb ou d'un sombrero deux places. Métaphore à revoir. La fatigue s'ajoute à la fatigue, mes jambes ne me portent plus, et nous finissons par attendre sur les marches qu'ouvrent les portes du centre de soins.


    Les prêtres de Mithra nous accueillent dans leur temple vers huit heures du matin. Formulaires à remplir, séance de photographie sous le crépitement des néons, long interrogatoire dans les sous-sols du temple pour vérifier nos connaissances en zoologie sous-marine. Contrôle des cœurs, poumons, tailles, poids, systèmes circulatoires, systèmes urinaires, appendices globuleux spécialisés dans la transmission de signaux visuels décodés subséquemment par le bloc de gelée organique planqué derrière les nerfs optiques. La totale. Vers neuf heures trente, nos hommes peuvent quitter les lieux et, toujours sous la pluie, opter pour une étape de plus à leur lent tapinage.


    S'ensuivent six heures de péripéties vagues, je me souviens surtout que j'avais mal aux pieds, sommeil et un peu froid. Faim aussi, mais pas pour longtemps. En substance, nous avons marché, poireauté dans des squares et dès que j'avais faim, ou mal au ventre, nous allions consommer quelque chose de solide dans les tripots locaux. Vers seize heures, nous sommes retournés au centre de soins pour y attendre les résultats, après un double crochet-uppercut au foie par la gare pour nous procurer les billets du retour.


    Collecte des résultats (forfait ordinaire majoré du supplément pour livraison express en moins de trois jours), marathon vers la gare, prise de position à bord du Baltimore-Sacramento, lente anabase (cathabase? Maudits souvenirs de cours de grec en troisième, trop imprécis!) vers notre lopin de terre. Cinq ou six heures de train plus tard, nous redébarquons à Ganzhou. Je n'ai toujours pas dormi depuis dimanche matin, nous sommes lundi soir, bientôt minuit, mangeons des nouilles et tout ira bien.


    Une heure du matin. Nous attrapons notre correspondance ferroviaire. Rien de notable, sinon la mauvaise volonté de certains voyageurs à se lever des banquettes où ils sont vautrés pour laisser s'asseoir des passagers fourbus par trente heures de route et de piétinements. Deux heures du matin, nous descendons en gare de Xinfeng, moto-taxi sous la pluie, retour au pays. Trois heures du matin, immersion sous la couette.


    Mardi quatre novembre, trois heures plus tard. Fanfare municipale, égorgements des bœufs dans l'abattoir voisin, étranglement des coqs enroués du quartier, cours de piano chez la voisine, vocalises de la vendeuse de beignets, engueulade chez le couple du sixième, stage pratique de signaux de fumée au poëlle à charbon dans la cour de l'immeuble, finale du grand tournoi de mah-jong organisé par l'amicale des retraités de l'appartement du dessous. Notre héros décide qu'il est temps de se lever, après tout l'univers en sait plus long que nous sur la pertinence du sommeil ou du non-sommeil en zone urbaine. Surtout qu'il faut aller bosser.


    La journée d'hier fut menée au périscope, au sonar, comme on a pu. Six heures de cours, plus une heure de club de conversation sous la pluie. Quelques bouts de sieste sur un rebord d'accoudoir. Beaucoup de fatigue. Beaucoup de plaisir. Mal aux jambes, au dos, nuque endolorie. Pas de sport. La nuit tombe, il pleut toujours. Notre héros souffle un peu. Une semaine de vacances, je ne vais pas cracher dessus.


    Hier soir, j'ai constaté une recrudescence de cafards morts jonchant mon plancher (qu'il faudra que je me force à nettoyer, pourquoi pas après avoir, un de ces jours prochains, acheté un balai à taille humaine, à défaut de l'aspirateur, que les Chinois ne connaissent pas, auquel je rêve à chaque fois que je dois faire le ménage). C'est la saison qui joue, la baisse des températures (le matin, elles descendent parfois jusqu'à quinze, les élèves frigorifiés sous leurs vestes de laine me regardent comme si je débarquais d'une autre planète, quand je passe en short et T-shirt).


    Petite anecdote sur ma journée d'hier, avant que le souvenir ne s'en estompe. Hier soir, vers vingt heures par exemple, le téléphone sonne. Je décroche. Une voix inconnue m'interpelle, en chinois, et me demande des choses que j'identifie mal. Après quelques échanges laborieux, il s'avère que ce parent d'élève pensait tomber, en m'appelant, sur l'assistante sociale du lycée. Je parviens à lui expliquer que je suis un particulier, embauché par l'école pour enseigner l'anglais, que je parle très mal le chinois et que le numéro qu'il a composé est celui de mon domicile personnel. Le tout en moins de quatre minutes.


    Programme de la journée: aller me recoucher. Constater qu'il ne pleut plus. Ne pas mettre le nez dehors avant un bon moment. Finir le roman en cours, achever la pièce de théâtre élizabéthenne entamée l'autre jour. Me recoucher. Faire la sieste. Pas de sport aujourd'hui, les tendons doivent se reposer. La rhino-bronchite du moment attaque le pharynx. Ce soir, sortir manger du poulet. Dormir longtemps, dormir bien. Lire. Repos complet jusqu'à jeudi. Après, il sera bien temps de reprendre le sport, j'ai un marathon à préparer avant l'été.

 

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