Lundi vingt octobre deux mille huit. Vingt-deux heures (heure française, seize heures). Les Chinois ont un téléfilm sur la vie de Bruce Lee. J'en ai vu un épisode pendant que je
mangeais du poulet chez le marchand de soupe. Il fait aussi des raviolis (pas Bruce Lee, le marchand de soupe), que j'ai consommés dans la foulée. La boutique des vendeurs de soupe se trouve à une
petite demi-heure à pied de chez moi. J'y vais parfois. Je me force à marcher, il paraît que c'est bon pour le corps.
J'ai mal partout. Trop de badminton, diagnostique mon avant-bras droit. Mon dos, meurtri au niveau des omoplates, n'en disconvient pas. Pour éviter une surenchère de fatigue mal
encaissée, j'ai renoncé, ce soir, à courir mes trois kilomètres quotidiens dans l'arène de terre battue qui entoure le terrain de foot couvert de taupinières. Quand je cours sur la piste, j'ai
l'impression d'être dans "Les Chariots de feu".
Mes cours de la journée ont été, pour le moins, poussifs. Pour la journée la plus facile, et généralement la plus agréable de ma semaine de travail, cela ne laisse rien présager
de bon pour la suite. En rentrant de cours ce midi, j'ai croisé mon superviseur, qui m'a fait savoir que je devais changer des choses dans mes cours. Il va de soi que je ne lui ai rien répondu,
mais qu'il est hors de question que je m'y remette (en question). J'ai entamé ce matin ma septième semaine de cours. Je suis aussi vide que la tête de François [censuré].
Les batteries sont à plat. Je suis en Chine depuis cinquante-six jours, soit très exactement huit semaines. Il me reste cent vingt-trois jours avant de décoller de l'aéroport
international de Hong-Kong, pour Zürich, puis Paris. Le moral demeure cependant bon. J'aurais juste besoin de me reposer deux à trois semaines, loin du bruit, de la fureur et des joueurs de basket
insomniaques du matin. Je les hais d'une force.
Le Sultan, qui est mon voisin, collègue et ami de longue date, passe un mois d'octobre merveilleux. Si tout va bien, la bague qu'il porte au doigt prendra toute sa signification
dans les semaines à venir. Conséquemment, je le vois moins, et passe seul bien des soirées que j'eusse pu consacrer à dormir, sur son canapé, devant des épisodes de Star Trek. Je me contente donc
de zoner devant mon écran, répondant aux vingt-deux mille questions du Never-ending Book Quiz (je suis actuellement onzième, on m'a fauché la dixième place ce matin, quand j'avais le dos tourné;
mais je ne désespère pas de me qualifier pour les Masters de Shanghaï).
Ce matin, j'ai expliqué à mes élèves les règles du cricket, que je ne connais pas moi-même; je ne suis pas sûr qu'ils aient compris. La semaine dernière, j'ai répété vingt-six
fois mon laïus sur Christophe Colomb. Cette semaine, je sèche. J'ai abordé aujourd'hui, en vrac, Victor Hugo, l'Ile de Pâques, la crise économique mondiale du moment, les Jeux Olympiques, les
loyers à Pékin et le synopsis des pièces de Shakespeare ("Everybody dies"). Pour demain, je ne sais pas encore ce que je pourrai bien leur pondre.
L'effet nouveauté s'est quelque peu estompé. Au lieu d'un bel étranger drôle, ils n'ont plus en face d'eux qu'un con de prof, qui en plus ne les note pas, et les empêche de
dormir en classe (alors que se lever à quatre heures du matin pour jouer au basket, ça fatigue). Eh oui, mes cocos. Retour à la réalité. Vous connaissez Hallowe'en? Non? Si? Eh bien, qu'à cela ne
tienne, je vais vous en parler pendant vingt-cinq minutes.
Programme de la soirée: quitter ce poste informatique où je me complais dans ma boue. M'aller coucher, les quatre-vingts dernières pages du livre en cours, sous le coude. Dormir,
ou ne pas dormir, dans l'heure qui suit. Mon état de fatigue générale opterait plutôt pour un sommeil profond. Dans un peu moins de dix heures, on m'attend sur le champ de tir, avec un cours béton.
'Vais leur parler de Mère Thérésa et du complot franc-maçonnique dans l'inconscient paranoïaque des conservateurs anti-colorants, tiens. Ca leur fera les pieds.
Trop subversif ?