Mardi vingt-cinq mars deux mille huit. Vingt-deux heures cinquante-neuf, heure locale; quinze heures cinquante-neuf, heure francaise. Avec le Sultan, nous nous promenons un peu partout en ville, le plus souvent et le plus loin possible. Ce midi, nous nous sommes rendus a la banque, pour y changer de l'argent. Nous y etions deja alles le samedi precedent, mais on nous y avait informes qu'aucune conversion de devise n'etait possible entre le vendredi soir et le lundi matin. Soit.
Ce midi, la banque voulait bien nous servir. Le mois de mars se termine, et nous n'avons pas encore ete payes (normal, ca fait moins de trois semaines que nous travaillons). Il devient donc difficile de survivre avec nos fonds de tiroir. Heureusement, tant le Sultan que moi-meme avions conserve des euros, une centaine en tout, precisement pour ce genre de situation. La banque accepte les euros, les dollars americains ou hong-kongais, les livres sterling et les yen. Change favorable, puisque nous avons obtenu mille soixante-neuf yuan et six decimes. Esperons que d'ici un an, l'euro sera retombe, pour que la conversion en sens inverse de nos devises chinoises nous donne droit a une somme rondelette de retour en notre terre natale.
Dans la foulee, nous avons dejeune dans le premier fast-food de la ville que nous honorions de notre presence. Entendons-nous bien, par fast-food j'entends surtout un endroit ou on peut manger vite et pas cher, des plats pre-definis, a prix fixe et choisis dans une liste imprimee a l'avance. Dans les faits, nous avons mange une soupe au porc et du riz au canard laque (le tout ayant coute moins de trois euros, pour deux personnes). Dans des delais acceptables. Deux heures et demie de pause-dejeuner, cela a du bon. Ajoutons que les Chinois dejeunent copieusement le matin, dinent abondamment le soir, mais se contentent d'un casse-dalle le midi. Le diner survient vers dix-huit heures. Il est donc plus facile pour un ressortissant de la vieille Europe de manger en decale, le midi et apres vingt heures. La deviance culturelle a parfois du bon.
Autre grande decouverte, ce soir, nous avons pour la premiere fois mis les pieds dans un supermarche chinois. Le supermarche se trouve dans un quartier ou nous n'avions jusqu'ici jamais mis les pieds. Un quartier bourdonnant d'activite, abritant notamment le commissariat central de la ville, tout un tas de boutiques de fringues et LE supermarche local. Pour une ville de huit cent mille habitants, ca ne fait pas beaucoup. Il y avait foule, vers vingt-et-une heures, quand nous y deambulames parmi les allees encombrees de gens et de produits.
Un supermarche chinois, plus encore qu'un supermarche francais (et j'en ai peu frequente), est un espace consacre a la consommation sous toutes ses formes (notons qu'on peut dire la meme chose de la Chine entiere). Ici, les differents produits sont repartis par quartiers, chaque zone de la ville etant consacree a un type particulier de marchandises. Le supermarche condense ce principe pour un nombre reduit de categories de produits. L'alimentation, bien evidemment, grande preoccupation des Chinois. Mais aussi les produits d'entretien (quatre allees dediees au shampooing, que nous explorerons lors d'un futur raid sur cette caverne d'Ali Baba), les vetements et la nourriture. Ai-je omis de mentionner la bouffe?
Nous y etions entres pour assouvir notre curiosite, nous en sommes sortis avec quatre sacs pleins a craquer (contre la somme rondelette de douze euros, les Chinois sont durs en affaires). Parmi nos trouvailles du jour, surtout alimentaires, dont beaucoup de produits pris au hasard et devant etre testes avant que nous puissions rendre un verdict sur leur consumerabilite, j'ai mis la main sur le Graal que je poursuis depuis mon debarquement a Shanghai: des yaourts, avec du vrai lait et sans trop d'additifs chimiques. Croisons les doigts, je gouterai ca demain.
Aujourd'hui, pas de film. Hier, nous nous sommes regales de nouilles en regardant "La soupe aux choux". En moyenne, nous avons regarde un film tous les deux jours depuis notre arrivee a Xinfeng. J'ai sans doute omis de tous les lister; je ferai ca un autre jour, si j'ai du temps a tuer, ce qui arrivera fatalement un jour ou l'autre. Citons tout de meme "Sweeney Todd", mysterieusement disponible en Chine, sympathique comedie musicale ou le role principal est tenu par une trappe coulissant vers une cave ou s'entassent les cadavres. Johhny Depp dans un film de Tim Burton (personnellement, "Big Fish" reste mon Burton prefere, sans doute parce que j'ai fort goute le roman).
Autre expedition convertie, j'ai enfin pu mettre les pieds dans la bibliotheque du lycee pendant les horaires d'ouverture. Legere deception, mais je m'y attendais, les rares ouvrages en anglais disponibles sur les rayons sont des manuels scolaires, condenses de recits pour la jeunesse. Je n'ai rien contre la jeunesse, mais j'apprecie les nourritures plus substantielles que de vagues classiques victoriens passes au moule de l'editorialisme chinois. Il faudra donc nous approvisionner ailleurs pour lire en estrangeois. Nouvel espoir pour les jours a venir, nous avons repere, en serpentant dans les rues tardivement eclairees de cette petite ville qui ne dort qu'entre vingt-deux heures et six heures du matin, une grande librairie. Je ne m'attends pas a grand-chose, mais bon, on ne sait jamais.
Le stock de livres ayant pris place dans nos bagages fond lentement. J'ai commence "Orbitsville", de Bob Shaw, ainsi que "Crystal Rain", de Tobias Buckell. De la hard-science cru soixante-quinze pour le premier, de la fantaisy americaine contemporaine pour le second. J'entre mieux dans Shaw, tres reminiscent des premiers Clarke (qu'il repose en paix, dans son bathyscaphe eternellement egare entre Saturne et Jupiter). J'ai emporte du Dashiell Hammett et du Raymond Chandler, que j'entends bien garder de cote pour les longues soirees d'ete ou la climatisation, les ventilateurs ou la chaleur etouffante, au choix, m'empecheront de dormir a ma faim.
Le club de conversation a connu un second souffle ce soir, puisqu'une soixantaine d'eleves sont venus y assister. Les habitues etaient, helas, quelque peu delaisses. Nous avons vaillemment tenu tete a la horde de passionnes ou de curieux venus nous jeter des cacahuetes entre les barreaux du jardin anglais ou nous ont parques les collegues chinois. Nous nous sommes pretes au jeu de bon cœur, d'autant plus volontiers que des eleves avec un euh, et beaucoup d'esses, nous ont tenu la jambe, le crachoir et la dragee haute jusqu'a dix-neuf heures. Je les prefere plus fessues, voire plus vieilles, mais les Chinoises de dix-sept ans sont empreintes d'une fraicheur qui fait plaisir. Mais je m'egare.
La semaine est deja bien avancee. Demain matin, vers dix heures, j'aurai franchi la ligne de partage des eaux entre le week-end dernier et le week-end a venir. Si tout va bien, nous signerons nos contrats de travail samedi, condition indispensable a la conversion de nos visas. Quant a la paie, reduite d'un tiers correspondant a la premiere semaine, chomee, du mois de mars, nous devrions la toucher lundi prochain. Toujours cote finances, en France, j'ai, semble-t-il, recu mon avis definitif de radiation. Confirmation de ma demission: je ne fais plus partie de l'Education Nationale. Fin d'une epoque, qui n'aura, heureusement, dure que six mois. Une fois rentre en France, je me lancerai dans le commerce de boites a musique. Je connais la chanson.
Programme de la soiree, et des jours a venir: me coucher avant minuit. Lire un peu, mais pas trop, laisser le sommeil m'abrutir subitement sous ses ailes de plomb. Compter sur une demi-nuit de repos pour que ma gorge meurtrie par l'air pollue, et ma toux naissante, s'apaisent et refluent vers un compromis fonctionnel entre sante et personnalite conflictuelle, comme mon estomac a fini par s'en laisser convaincre.
Repeter quinze fois mon laius sur les cloches de Paques, l'etymologie de New York et la grandeur relative de la Chine. Ignorer les rapports alarmistes dont sont inondes les compatriotes mediatises restes au pays; si la Chine vivait une epoque troublee, autrement que par son expansion economique, ca se saurait. Le Tibet? Connais pas. Ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre, c'est un peu ca, le secret du bonheur, au paradis de la consommation. Je m'en contente aisement, je n'aime pas qu'on m'impose une facon de penser. L'important est que mes jours soient bien remplis, ma table bien dressee et ma conscience tranquille. Que celui qui n'a jamais peche sorte sa canne a peche.
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