Concours

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Vendredi 25 avril 2008

    Vendredi vingt-cinq avril deux mille huit. Minuit dix-huit (heure française, dix-huit heures dix-huit). Depuis deux jours, je profite des examens de mi-trimestre auxquels sont soumis mes élèves, pour jouir d'un week-end anticipé. Première mise à profit du congé, le sommeil. Dormir à ne plus savoir pourquoi, onze à douze heures par jour. Du coup, le moral regrimpe en flèche.

    Il fluctue beaucoup ces temps-ci, le moral. La mise en place d'une routine, la persistance d'une réticence à enseigner en milieu scolaire, le sentiment anti-français, réel ou ressenti, contribuent au mal-être. Il est certes léger. Mais parfois, les choses les plus ténues revêtent une importance inouïe, pour peu qu'on s'y attache outre-mesure. Présentement, réjouissons-nous-en, le moral est bon, le moral est grand, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

    D'obscures chamailleries internationales sont peut-être à l'origine de la chose, toujours est-il qu'à l'heure actuelle, ni le Sultan ni moi-même n'avons pu obtenir de visa de travail. Le collègue missionné par le lycée, après avoir requis, puis reçu dans un délai très bref, des lettres de recommandation émises par nos anciens employeurs ou l'université d'où nous sommes issus, est revenu bredouille, l'administration préfectorale ayant prétexté que nos diplômes français (des licences) ne correspondaient pas au niveau Bachelor's Degree (ce qui est faux). Nous en saurons davantage demain.

    Autre problème lié au manque de savoir-faire chinois, nos bicyclettes roulent mal. Les pédales, notamment, sont incapables de soutenir nos coups de mollet. Il nous a fallu, pour arracher à l'inertie ambiante, consulter trois réparateurs successifs avant de pouvoir quitter la ville et nous aventurer, pionniers de l'impossible, dans la campagne environnante. Deux heures à gambader sur des chemins de terre, entre rizières et collines boisées, au son des cigales, grillons, chiens de village et buffles d'eau.

    Je joue au tennis de table deux ou trois fois par semaine. Sans être tout à fait bon, je commence à mieux jouer. L'important, on en conviendra, est avant tout de s'amuser, le reste étant une question de tempérament. J'ai découvert, la semaine passée, les joies du badminton, sport dont j'ignorais tout. Je compense, là encore, mon manque de technique par mes qualités athlétiques. Je cours partout et je bondis tel un cabri. L'univers est mon terrain de jeu.

    Mon visa de tourisme prendra fin le vingt-huit mai. D'ici là, si le lycée ne trouve pas de solution, je prendrai mes clics et mes claques avant la fin du contrat, ayant empoché ma paie d'avril, et j'irai voir ailleurs si je m'y trouve. Canton n'est qu'à cinq heures de bus, Hong-Kong à peine plus, et Pékin, quoiqu'à l'autre bout du pays, ne saurait se trouver à plus de trente heures de train. Alternatives possibles, fuir au Japon (après obtention d'un visa de tourisme), repasser par la France. Tenter ma chance en Estonie? L'avenir est un champ de blé.

   

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Mercredi 23 avril 2008

    Mercredi vingt-trois avril deux mille huit. Quinze heures une minute (heure française, neuf heures une du matin). La température extérieure tourne autour des vingt degrés. Le temps a fraîchi subitement, hier en fin de journée, du fait d'une tempête tropicale, centrée sur le sud de la Chine, à quelque cinq cents bornes d'ici. Conséquence, les Chinois sub-tropicaux, frileux par culture, ont ressorti leurs bonnets de laine, tout en conservant leurs tongues, plus pratiques par temps de pluie. Car il pleut. Autre conséquence, je suis vaguement malade, au point de me faire porter pâle. Mieux vaut prévenir que guérir.

    La routine engendre la lassitude, et gomme les lignes du calendrier pour fondre les jours qui passent en une masse indistincte. C'est également vrai des mois et des années. On se retrouve un beau jour, veilli avant l'heure, sur le bord de la route, à regarder passer bolides, poids-lourds, vacanciers en se demandant comment on a bien pu en arriver là. Du coup, l'aspect journalier de ma chronique s'émousse aisément. Je ne sais plus trop ce que j'ai fait hier, et si je me souviens de quelques détails, je ne puis garantir qu'ils datent d'hier, et non d'il y a deux, trois, quatre ou six jours.

    En vrac, et dans le désordre organique surgissant spontanément sous mon clavier, réjouissons-nous, tout d'abord, de ce que dans quatre heures, je serai en week-end. Les élèves doivent subir, trois jours durant, des examens de mi-trimestre, à l'occasion desquels ni moi, ni le Sultan, n'aurons à travailler. Quatre jours d'un repos bienvenu, voire mérité. Je n'ai jamais autant travaillé, ni si longtemps d'affilée, de mon existence. Je n'ai, de fait, jamais aussi peu lu, sinon en septembre dernier, lors du coup d'envoi de mon stage d'un an à l'Education Nationale, interrompu avant son terme, avec les conséquences que l'on sait, ou qu'on imagine.

    A l'heure où j'écris ces lignes, le collègue chinois chargé de notre liaison se trouve à Nanchang, siège de la préfecture régionale (ou toute autre terme rendant compte du centre administratif d'un territoire gros comme un quart de la France, peuplé de quarante millions d'habitants), pour y demander nos visas de travail. Le climat actuel, plus ou moins tendu, entre la Chine et la France, pourrait compliquer les démarches. J'ai cru comprendre que la tendance du jours était à la détente, mais on ne sait jamais.

    Autre pierre dans la soupe, énoncée il y a moins d'une heure au téléphone par l'intéressé, il nous faut fournir, urgemment, voire le mois dernier, des lettres de recommandation de nos précédents employeurs. Première nouvelle. Depuis le temps que nous sommes ici, n'auraient-ils pu nous les demander, que nous les fissions venir du pays dans les délais impartis? Conséquemment, quelque chose me dit qu'une lettre de recommandation apparaîtra spontangment dans ma boîte aux lettres, ce soir ou dans la nuit, pour être opportunément ré-expédiée
avant demain matin.

    D'ici une semaine, donc, je devrais avoir un visa de travail, valable un an, ou n'en point jouir, et me voir obligé, du coup, de quitter le territoire avant la fin de mon contrat. Mon visa de tourisme est valable jusqu'au vingt-huit mai. Il me reste donc au moins un mois à pouvoir profiter de la Chine, avant d'aller, éventuellement, voir ailleurs si j'y serai. Si je dois quitter les lieux prématurément, j'espère, tout du moins, être en mesure de voyager, au sud, au nord, à l'est (mais surtout pas à l'ouest, il paraît que des méchants moines y fomentent la révolte), avant de partir pour d'autres horizons.

    Grande nouvelle, depuis quatre jours, je n'ai pas eu de nouveau bouton. Les fumigations, puis la chaise électrique, semblent avoir eu raison des moustiques embusqués dans mon logis. La saison des pluies, on s'en souvient, avait multiplié leurs incursions et rationné mon sang. A présent, je suis un homme neuf, et si je ne dors pas assez, du moins le fais-je sans être incommodé par les chuchotis, ni par les ponctions, de ces vampires volants. J'ai acheté, au supermarché local, des prises de courant brûlant une substance ressemblant aux plaquettes de produit à vaisselle disponibles en Europe. Jusqu'ici, la magie semble opérer. Gloire à la technologie inhalante.

    Programme de la journée: remettre mon manteau, que j'avais naïvement ôté, pensant n'avoir plus de fièvre. Si mes frissons persistent, me mettre sous la couette en attendant un réchauffement climatique. Dans une heure et demie, sortir sous la pluie pour aller rejoindre le Sultan dans un bois infesté de moustiques pour parler anglais à des élèves bien décidés à casser du Français. Mais puisque je vous dis que je l'aime bien, moi, votre Torche Olympique! Même que j'étais ici, à dix mille kilomètres, quand a eu lieu je ne sais quoi (je ne regarde pas la télé), je ne sais où, je ne sais quand? Parlons d'autre chose. Vous avez des grandes sœurs célibataires, ou des tantes? Hmm?

    En soirée, regarder des épisodes de Star Trek, des films avec Bourvil et chanter des tubes des années cinquante, en chinois, dans un clun-karaoke où quelqu'un aura bien eu l'idée saugrenue de nous inviter. Demain matin, le téléphone trouvera bien le moyen de sonner avant neuf heures pour nous demander un autographe de Zidane, un relevé de notes du cours préparatoire ou quinze photos d'identité supplémentaires, ou pour nous inviter à nous promener dans les champs, sur une colline ou autour d'une pagode. Les Chinois sont gentils, mais j'aimerais dormir, le matin, sans le concert de trompette à six heures dix pétantes, comme chaque jour depuis que je suis ici. Je rêve d'un monde sans musique.

   





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Vendredi 18 avril 2008

    Vendredi dix-huit avril deux mille huit. Une heure cinquante-neuf du matin (heure française, dix-neuf heures cinquante-neuf). L'été s'est invité dans le sud de la Chine, et le bled où je vis en essuie l'arsenal: les journées trop chaudes alternent avec des nuits d'une touffeur palpable, les pluies diluviennes s'abattent sans crier gare sur nos têtes rougies par la vigueur des cieux, et les animaux rampants, volants et grouillant sont en fête. A deux cents mètres de mon logement, la mare du lycée accueille tout un aréopage de grenouilles, particulièrement actives la nuit; leurs chœurs auraient pu troubler mon sommeil, si je n'étais pas trop fatigué pour m'en soucier.

    Les moustiques sont une autre affaire. Malgré mes efforts pour isoler l'appartement, et ma chambre à coucher, de leurs intrusions nocturnes, ils pullulent et batifollent à qui mieux mieux dans mon espace vital, se délectent de mes fluides et perturbent mon repos. Ce soir, j'expérimente une invention locale, constituée d'une double hélice se consumant lentement, comme de l'encens, et générant, ce faisant, une épaisse fumée censée faire fuir les insectes. Je ne sais pas si ça marchera pour les moustiques. J'ai peine à respirer, tant la fumée m'encombre.

    La semaine a ceci de bon, qu'elle a pris fin il y a dix heures, avec mon dernier cours de la journée. En règle générale, mes cours sont de plus en plus poussifs, et les élèves le sentent, s'en lassent et me chahutent. Je conserve encore le levier de pilotage, mais je peine à trouver des activités susceptibles de les motiver. Avec l'approche de leurs examens de mi-trimestre, ils sont moins que jamais enclins à deviser en anglais, et beaucoup consacrent mes cours aux révisions qu'ils n'ont pas le temps de mener par ailleurs. C'est parfois frustrant, pour l'enseignant que je suis malgré moi, mais je les comprends. Au fond, je suis tout aussi lassé qu'eux de mes cours boiteux, et je ne demanderais pas mieux que de dormir le matin.

    La fatigue m'a accompagné tout au long de cette semaine, la sixième de mon séjour en Chine. Je n'ai jamais pu dormir mes huit heures, me contentant le plus souvent de trois ou quatre, interrompues par les chants des moustiques, les trompettes de la fanfare matinale chargée de réveiller les élèves, et par la chaleur moite qui imprègne mes draps. L'été est loin d'être ma saison favorite, et nous n'en sommes qu'au printemps. La température a souvent tourné autour des vingt-cinq degrés, les ventilateurs sont branchés dans les salles de classe, et mon appartement conserve, hélas, la chaleur diurne jusque tard dans la nuit. Je ne suis en mesure de dormir posément que vers cinq heures, quand les vampires regagnent leurs crevasses à l'approche du jour.

    Nuançons, si possible, des propos dictés par la fatigue. J'ai passé une bonne semaine, malgré l'échec de certaines expérimentations en classe. Les activités globalement efficaces ont tourné autour des inventions, thématique de la leçon en cours. Mes élèves devaient décrire une invention de leur cru, et ses effets. S'ils bloquaient, je les collais dans une machine à remonter (et descendre) le temps, avec pour consigne de choisir une époque, passée ou à venir, et d'imaginer ce qu'ils y pouvaient faire. En ultime recours, j'inventais une voiture volante, pour gagner la Lune (au passage, je leurs donnais les noms anglais des planètes) et rencontrer Chang'E, héroïne d'un conte chinois, et son entourage.

    Au bout de vingt-six itérations de la même histoire, il est parfois difficile de conserver, et de manifester, l'entousiasme du début. A mon avantage, connaître par avance le déroulement de l'histoire permet de guider la narration parfois hésitante, parfois désordonnée, de mes ouailles, et de faire semblant, si nécessaire, d'avoir entendu des informations clé, quand bien même les élèves ne les auraient pas mentionnées. Echange de bons procédés, j'ai raconté à mes classes l'histoire de la Voie Lactée, d'après la mythologie grecque, de l'infanticide sériel de Chronos au couronnement de Zeus, en passant par le parricide, la stellarisation de la chèvre Amaltée et un oracle improvisé informant Saturne des dangers dynastiques lui pendant au nez.

    Il était une fois, Chang'E, jeune et belle paysanne chinoise, il y a quelque chose comme deux mille ans. Chang'E, qui ne faisait pas les choses à moitié, s'était éprise d'un chasseur, nommé Hou Yi, passablement doué dans son domaine, qui le lui rendait bien. Les deux jeunes gens s'aimaient d'amour tendre, et roule ma poule. En ce temps-là, la Terre était éclairée, et chauffée, par dix soleils concommitants, épinglés sur la voûte céleste comme autant d'oranges. Les immortels, incapables de juguler la sécheresse dévorant le monde, s'étaient résignés à l'inévitable, et n'attendaient plus rien. Les humains, autant le dire, étaient mal barrés.

    Intervient Hou Yi, qui, armé d'un arc et d'une poignée de flèches, dégomme, l'un après l'autre, les soleils surnuméraires, pour n'en laisser qu'un, le bon, celui qui trône, aujourd'hui encore, seul luminaire, au firmament. Les immortels, pour le récompenser, décident de l'inviter à rejoindre leur club. Pour ce faire, ils lui envoient par pli recommandé une pilule de cinabre, patiemment concoctée dans le four alchimique de Laozi, maître du taoïsme, grand bonimenteur et chimiste du dimanche. Mais Hou Yi, dont les ventricules palpitent à l'idée de perdre Chang'E, lui fait prendre la drogue. La belle devient immortelle, éternellement jeune et se voit pousser une paire d'ailes, capable de la propulser dans le ciel.

    L'empereur céleste, amoureux de Chang'E, et jaloux de Hou Yi, l'oblige à quitter la Terre, pour prendre ses quartiers sur la lune. Hou Yi, resté sur Terre, vieillit et meurt, comme tout un chacun. Depuis, Chang'E vit sur la lune, en compagnie de Yu Tu, un lapin gastronome, qui fabrique des pâtisseries spéciales mangées par les Chinois un jour par an, le quinze août. Un immortel bûcheron, Wu Gang, habite également les lieux. Amoureux de Chang'E, il espère se montrer digne d'elle en abattant les arbres lunaires, mais chaque matin, la forèt repousse, rendant vains ses efforts de la veille.

    Autre variante narrative, le conte chinois expliquant la naissance de la Voie Lactée ("Rivière d'argent" en chinois). Niu Lang, bouvier de son état, aime Zhi Nu (avec un tréma sur le U), fille de l'empereur céleste, encore lui. Les parents de Zhi Nu voient d'un mauvais œil l'amourette de leur fille pour un simple mortel. Les deux amants convolent, cohabitent, copulent. Deux enfants naissent de cette union. Mais la reine des cieux, peu encline à pardonner la fugue de sa fille, sépare le couple en transformant sa barrette à cheveux en un fleuve géant, bloquant la route vers la Terre, depuis la prison dorée de la pauvre Zhi Nu. Les amants se voient tout de même une fois par an, le sept juillet, grâce à un pont éphémère, qui leur permet de se rejoindre.

    J'ai bien tenté, en milieu de semaine, de varier l'ordinaire en faisant écouter une chanson à mes élèves, mais mes goûts musicaux, hélas pour eux, diffèrent des leurs. Ni Tom Petty, ni U2, ni Kate Bush, n'ont trouvé grâce à leurs yeux. Ils ne consomment que de la soupe sentimentale, chantée par des minets décolorés, tous clonés sur le même modèle. Personnellement, j'ai du mal. Si je réitère l'expérience, il me faudra sélectionner un titre compromettant, accessible à leurs oreilles, et concevoir une activité précise. On en revient toujours au même problème, la préparation des cours, qui me posait déjà pas mal de difficultés il y a six mois, quand j'étais prof d'anglais en France.

    Programme de la soirée: dormir, si la spirale de fumerolles me le permet. J'ose espérer avoir fait fuir les moustiques. Autre obstacle à mon repos mérité, la chaleur, inévitable en cette saison, qui me fera suer dans une ou deux heures. Je ne branche pas encore la climatisation, mieux vaut attendre le dernier moment pour les mesures de dernier recours. Si le sommeil tarde à venir, je lirai quelques pages du bouquin en cours, "Les ombres de Wielstadt", de PIerre Pevel. Du Dumas-like revisité dans un univers alternatif où la magie existe. Je ne me suis pas encore fait d'opinion. La nuit porte la culotte, et, parfois, conseil.


 

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Lundi 14 avril 2008
Mardi quinze avril deux mille huit. Seize heures trente-et-une (heure française, dix heures trente-et-une du matin). Je sors à l'instant de ma seconde journée de cours de la semaine. Rien de particulièrement notable. Les cours qui avaient bien marché hier avec les meilleures classes n'ont pas eu les résultats escomptés cejourd'hui avec les élèves moins avancés. Comme chaque semaine, de fait. J'ai à présent entamé ma sixième semaine de cours. Un mois et demi que je suis arrivé à Xinfeng, dans la province du Jiangxi. Le sud de la Chine tient toutes ses promesses: chaleur excessive dès le printemps, pluies incessantes plusieurs jours d'affilée, moustiques omniprésents, voraces et discrets, nourriture trop pimenté, accent incompréhensible. Je passe un merveilleux mois d'avril. Dans l'ensemble, je passe de bons moments. J'ai l'impression que la communication avec les collègues, voire avec les habitants du cru, devient plus facile. Je ne comprends pas cent pour cent des propos tenus à mon adresse, et je ne parviens à transmettre que vingt pour cent du message intendu, mais ces vingt pour cent suffisent à établir un dialogue. En général, ce dialogue se limite, certes, à une déclaration d'intention alimentaire ou transactive, mais il arrive que le sujet tourne autour des us et coutumes, modes de vie et philosophie des uns et des autres. J'attends encore de pouvoir lancer la conversation sur Schopenhauer, mais je ne doute pas que ça viendra. Globalisons le propos. Je maîtrise davantage mon environnement, à l'exception des insectes volants, qui ont découvert, à leur grande joie et à mon bon cœur, un nouveau restaurant. Aubaine inespérée pour leurs délicats palais de gourmets, on y mange français. Pour ma part, force m'est de prendre mon mal en patience. D'ici deux à trois milliards d'années, toute vie aura disparu de la surface de la Terre, et j'aurai ma revanche. Il me prend des envies de relire Douglas Adams. En attendant de recevoir un colis ou de la visite porteuse de livres, je savoure à petit feu "The Glass Key", de Dashiel Hammett, et je me mets, tant bien que mal, à la lecture en ligne. Je suis actuellement sur "The Disunited States of America", de Harry Turtledove. Aucune idée quant à l'existence d'une éventuelle traduction. A défaut de lecture, beaucoup de films et séries sur support vidéo. Outre les Chinois qui volent, achetés à bas prix chez les discaires locaux, notons une intégrale de Funès, et une revisite à la première saison de Star Trek. Jean-Pierre Melville attend dans les coulisses, en compagnie de divers dessins animés américains. De quoi patienter jusqu'à l'hiver prochain. Programme de la soirée: dans vingt minutes, me rendre au club de conversation en anglais, animé par mes soins, réanimé par le Sultan. A l'issue de la session, si personne ne nous a invités au restaurant, rentrer, dormir. Lire. Voir où en est Bourvil de sa conquête de la Toison d'Or. Dormir. Dormir tant et plus.

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Jeudi 10 avril 2008

    Jeudi dix avril deux mille huit. Dix heures quatorze du matin (heure française, quatre heures quatorze du matin). Les trois dernières journées, et leurs soirées respectives, m'ont fortement remotivé. Une fois passées les barres du premier mois en terre étrangère, et de la centaine d'heures de cours prodigués aux masses grouillantes des écoliers chinois, je trouve un second souffle. Rencontres, renouveau de mon intérêt pour le métier. Le reste de mon séjour s'annonce bien.

    Hier soir, en compagnie d'une demi-douzaine de Chinois des deux sexes, âgés de vingt-huit à trente-deux ans, nous avons fait, pour la première fois en Chine, l'expérience du karaoke. Dans un établissement fraîchement ouvert, abondamment lestés de nourritures terrestres, nous avons bu des bières en chantant des chansons d'Abba, des Beatles, voire de Black Sabbath. L'heure avancée m'a fait échapper aux sélections du Sultan, dont la terrible "Vie en rose" de nos ancêtres.

    Au matin, la voix cassée, j'ai fait cours comme j'ai pu, informant mes élèves plus ou moins indifférents du parcours programmé de la flamme olympique. Certaines classes étaient au courant des problèmes rencontrés par la traînée lumineuse à travers deux continents, d'autres s'en contrefichaient. Personnellement, n'était l'intérêt de mes élèves pour l'actualité, je ne serais au courant de rien. Je n'ai pas pour habitude de m'informer de la marche du monde, préférant entretenir, dans mon coin de jardin, le bonheur égoïste que je parviens parfois, à grand-peine, à arracher au temps qui passe.

    Hier midi, au retour de ma représentation matinale en milieu scolaire, la pluie s'est, enfin, décidée à tomber. La température a légèrement décru, libérant par la même occasion toute une pression accumulée, dont je n'avais pas idée. Les choses s'éclaircissent, j'ai l'impression de savoir où je vais, de ne plus naviguer dans l'obscurité totale du devenir. C'est plutôt rassurant. Comme la pluie tombait, j'ai écrit de la poésie, pour la première fois depuis un paquet d'années. Ca ne m'avance à rien, puisque je me destine à la prose avant tout, mais c'était agréable de revivre une expérience de jaillissement spontané.

    Programme de la journée: dans trois quarts d'heure, aller donner mon dernier cours de la matinée. Dans l'intervalle, compléter ma demande de visa. Il me manque un ou deux papiers à joindre au dossier. Ce midi, dormir un peu, j'en ai besoin. Attendre demain pour m'acheter un disque dur externe. Cet après-midi, nous sommes de corvée pour démarcher les collèges de la région. Regardez, nous avons de tout, même des étrangers! Gentils, bien dressés, ils parlent anglais et peuvent, au pied levé, remplacer le pivot de votre équipe de basket.

    Si j'en trouve le temps, dans les jours à venir, il faudra que je me remette au chinois, dont j'ai négligé l'étude ces derniers temps. Il faut dire que depuis quatre jours, nous sortons tous les soirs, jusque tard, invités que nous sommes par les Chinois de notre entourage. L'étau se resserre, la nébuleuse se constelle et le rêve se fissure quelque peu. Dormir davantage. Passer chez le coiffeur. Attendre la canicule, le grand embrasement, l'inextinguible été de mon éventrement.

 

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Lundi 7 avril 2008

    Mardi huit avril deux mille huit. Onze heures quarante-quatre du matin, heure chinoise (heure française, cinq heures quarante-cinq du matin). La forme de ce matin est plutôt indistincte. Après avoir dormi toute la matinée, au lieu d'assurer mes enseignements, ça va relativement mieux. Deux heures de cours cet après-mid, suivies de l'English corner (club de conversation en anglais, extra-curriculaire, pour les élèves motivés), et je laisserai derrière moi un bilan mitigé de ce début de semaine.

    Hier matin, mes trois premiers cours ont été annulés, sans que j'en fusse prévenu. Mes élèves allaient, une classe après l'autre, se faire tirer le portrait par le photographe de l'école. Je me suis malgré tout déplacé, toutes les heures, pour constater l'absence de mes ouailles, la vacuité des locaux, la chaleur étouffante régnant au-dehors. Chou blanc sur chou blanc, seul mon dernier cours de la matinée ayant eu lieu. J'eusse pu dormir trois heures de plus, ce qui n'eût pas été du luxe, la chaleur rendant mon sommeil plus difficile qu'à l'accoutumée, les réveils plus fastidieux, la chair amorphe et les moustiques voraces.

    A midi, le Sultan et moi-même avons appris que nos cours de l'après-midi n'auraient pas lieu, car nous étions inclus dans la troupe déléguée en représentation, dans un collège de la région, pour convaincre les futurs lauréats du brevet de la qualité de notre établissement. Nous avons pris un mini-bus, conduit par un collègue prof d'informatique, contenant également le vice-principal, un prof de chimie et une prof d'anglais, chargée de nous traduire les borborygmes du Maître.

    Une demi-heure de route avant de débarquer à Datang, sympathique village situé dans les collines au sud-est de la ville. Population du collège, deux mille élèves environ. Seuls quinze pour cent poursuivront leurs études en lycée général, et parmi ceux-ci, dix pour cent seulement auront la chance d'aller à l'université. Le reste ira grossir les rangs des ouvriers, commerçants et riziculteurs, si nombreux en milieu rural. D'où l'importance de notre mission, ambassadeurs tant de notre culture que des enjeux de notre employeur.

    Après un discours interminable du Maître, le Sultan et moi-même avons fait à deux une parodie de cours, devant un amphithéâtre bourré d'élèves de troisième. Bonne réception de la foule. Des dépliants ont été distribués aux futurs clients potentiels tandis qu'une vidéo larmoyante, vantant les mérites de la camaraderie, de l'effort et du choix d'un bon lycée, était projetée sur le mur de la salle. A l'issue de la projection, le Sultan et bibi avons signé des autographes au bénéfice de collégiennes émues jusqu'aux larmes d'avoir affaire à deux grands escogriffes issus d'un autre monde. Hop. Populaire. Je me présente aux prochaines élections, maintenant que je sais gérer les bains de foule.

    La suite de notre périple incluait la visite d'une école d'arts martiaux, à proximité du lycée. Un collège dispensant, en plus des cours généraux, des leçons de kung-fu, de culture physique et d'élévation de l'esprit par le burinage de la matière. Le principal, un judoka moustachu large comme deux barriques, nous a servi le thé dans son bureau avant de nous faire faire le tour de son établissement. En traversant la cour, entouré d'enfants curieux de contempler les diables étrangers, j'ai, en plaisantant, demandé où était Bruce Lee (Li Xialong, "Petit Dragon", en chinois). La foule s'est écartée devant un Chinois de treize ans, sec comme une brioche restée trop lontemps au soleil, souple comme un roseau. Démonstration impressionnante.

    Etape suivante, montrer aux élèves que notre haute taille fait de nous des monstres du basket-ball. Yao Ming, le géant chinois évoluant en NBA, n'a heureusement pas profité de notre présence pour visiter son village natal et ridiculiser nos efforts visant à nous faire mousser auprès de la populace. J'ai tout de même marqué un panier, sans doute par hasard. Etape suivante, visite d'une orangeraie.

    Les orangers étaient en fleurs, répandant dans l'atmosphère un doux parfum cuivré. Devant le coucher de soleil sur les pyramides aztèques, nous avons contemplé l'immensité du monde, célébré la beauté de ce soir de printemps, pris des photos et rejoints nos hôtes pour un repas arrosé. Sushis. Saké chinois. J'en ai trop bu, j'ai vomi et suis resté un moment dans la cour du restaurant, les yeux fixés sur les étranges constellations dessinées par la gerbe étalée, avant de regagner la fête.

    Nous avons bu jusqu'à une heure avancée. Le maire du village, ancien élève de notre lycée, est venu dîner avec nous. Toast sur toast. Tout un tas de plats trop épicés. De retour au bercail, le Sultan et moi-même avons acheté un ballon de football pour jouer sur le terrain de l'école, dans le noir, avant de renoncer et de rentrer dormir. Ce matin, bras cotonneux, jambes un peu lourdes, bouche pâteuse et crâne gonflé comme une outre, je me suis fait porter pâle. Quelques heures de sommeil supplémentaires m'ont quelque peu requinqué.

    Programme de la journée: sortir manger un bout. De préférence, le garder en moi et le digérer. Assurer mes cours de l'après-midi. Le responsable vient de m'informer, par courrier électronique, que des profs d'anglais en maternelle viendraient assister à mes cours pour apprendre de mon exemple. Allez comprendre. En soirée, acheter un ballon de basket, jouer au tennis de table et remplir ma demande de visa. Dormir mal, dormir peu. Enchaîner sur une pleine journée de travail. Hop. En cadence. Souquez ferme, matelots.

 

   

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Dimanche 6 avril 2008

    Dimanche six avril deux mille huit. Seize heures quarante-huit (heure française, dix heures quarante-huit du matin). Je suis beau. Les Chinois me le répètent souvent (ce qui ne laisse pas de m'inquiéter), et les Chinoises me le disent parfois (ce qui a le don de me rassurer; j'aime me savoir désiré). Je ne sais pas si mon bec-de-lièvre, mes jambes arquées et mes culs-de-bouteille correspondent à d'obscurs critères esthétiques hérités des temps anciens, imposés par quelque prince au physique ingrat et relayés par une administration mandarinale plus volontiers recrutée sur sa capacité à mémoriser des milliers de textes que sur sa ressemblance avec la statuaire grecque (choc des civilisations! Anachronisme! Je brandis à présent le terrible pouvoir des comparaisons hasardeuses), mais on me le dit suffisamment souvent pour que ça fasse vrai. Je suis beau.

    Outre ma foudroyante beauté, que dire de moi, en cette fin de dimanche ensoleillé? Je suis rouge. Non que je me fasse plus communiste que l'antenne locale du Parti unique. J'entends par là, pardonnez l'imprécision des vocables, que, n'étaient ma chair molle et mes membres supérieurs étonnamment dépourvus de pinces, on m'eût certainement pu prendre pour un homard. Car il fait chaud, messieurs-dames. Et je suis sorti sans crème solaire, honte à moi, bonjour l'insolation, bienvenue, nuits de fièvre, à me tourner sans cesse, en tout sens, dans mon lit baigné d'une sueur volontiers rance, ne pouvant trouver le sommeil tant je brûle d'un feu épidermique que rien ne saurait juguler.

    Je force un peu le trait. Dans les faits, j'ai les mains rouges et le front cuivré, résultat d'une exposition, si brève fût-elle, au doux soleil d'avril. Hier, le thermomètre affichait vingt-sept degrés. Aujourd'hui, je le soupçonne d'avoir égalé, voire dépassé, son score d'hier. Comme il faisait atrocement chaud, que le vent soufflait peu mais en charriant une poussière saharienne, et que nous étions en week-end, nous sommes partis à bicyclette, sur les coups de midi, sur les routes ensablées, au hasard, bien décidés à nous perdre dans la campagne.

    Dans les faits, nous avons chevauché deux heures dans une zone en travaux, au milieu des allées et venues, incessantes, de camions pleins de terre. Il y faisait poussiéreux. Des ennuis mécaniques nous ont forcés à courber notre enthousiasme randonneur. Mon vélo se comporte honorablement, mais celui du Sultan, pourtant du même modèle, a des vapeurs et refuse de fonctionner convenablement. La pédale gauche se dévisse, la selle se débourre et les freins se défrisent à la moindre occasion. Le retour a été plus rapide que l'aller. Le réparateur de bicyclettes installé devant l'école roule en Mercedes depuis que nous fréquentons son établissment. Coïncidence?

    Hier, nous avons, pour la première fois, partagé la table d'une famille chinoise. Une étudiante locale, rencontrée dans un bus au début de notre séjour, nous avait invités chez elle, chez sa tante plutôt, après nous avoir de nouveau croisés dans la rue. Nous avons accepté, et l'expérience s'est avérée intéressante. Repas plantureux, escorté de part et d'autre par un panier de fruits, une corbeille de chips et des coupelles de cacahuètes. Six ou dix plats. Un grand-père octogénaire, une tante au profil mal défini, des parents fabricants de portes, une ou deux sœurs, plus ou moins cousines sur les bords. Un petit frère. Agréable soirée, qui nous a, de fait, entièrement dévoré la journée du samedi.

    Nous nous sommes acheté des draps. Sage mesure, puisque les nuits se font moins fraîches. L'appartement est équipé d'une climatisation, ce qui n'est pas sans me fair un peu peur. Je n'ai jamais eu à travailler par grandes chaleurs. Je n'aime pas la chaleur. Rendez-moi mon hiver. Plus que dix semaines de travail avant la fin de mon contrat. C'est une bonne durée. Je ne me sens pas de rester un an, mais œuvrer deux mois encore pour l'avenir de la Chine devrait être dans mes cordes. Demain, en classe, je leur parlerai des Jeux Olympiques. Le sujet devrait les river à ma bouche, à défaut de dériveter les leurs, et me permettre de rattraper, dans une certaine mesure, le terrain que j'ai perdu dans leur estime, la semaine dernière, à faire de la merde. Ou pas.

    Vendredi, Jour des Morts, tandis que les Chinois nettoyaient les tombes de leurs ancêtres, le Sultan et moi-même avons gravi la pagode locale. Selon le dépliant, elle daterait des Song supérieurs. Dans les faits, elle semble avoir été mainte fois restaurée, à grands renforts de plâtre et de ciment, et porte les traces de plusieurs générations de touristes chinois adeptes du marquage de territoire. Dix ou vingt étages, des portes trop petites, des niches accueillant des statues de Bouddhas, boddhisattvas, arhats et autres démons gardiens des portes, tous issus du panthéon bouddhiste. Trop couverts, nous nous sommes retrouvés en sueur, couverts de plâtre, sinon des quolibets des spectateurs chinois, attroupés pour contempler les étrangers maladroits, trop grands, tous de noir vêtus, se couvrir de ridicule et de poussière à grimper comme ils pouvaient les degrés de l'architecture locale. Les quidams d'ici aiment bien nous contempler. Rien de plus normal. Nous sommes beaux.

    Un vélo, une pagode, deux vélos, du soleil, un repas. J'ai dû couvrir l'essentiel du vécu de ces derniers jours. On pourrait ajouter d'autres repas, mais ils seraient redondants. Un peu de lecture. Du chinois, que je comprends dans les grandes lignes (un peu la flemme de chercher tous les mots dans le dictionnaire, surtout quans ils n'y sont pas), et de l'anglais, que je m'efforce de ne pas engloutir trop vite. Mon stock de livres lisibles diminue graduellement. Pas de pénurie immédiate en vue, mais soyons prudent. Les colis miroitants sont sans doute en route, mais mieux vaut tenir que courir. Mieux vaut quérir que rougir? Je mélange tous mes proverbes.

    Programme de la soirée: en attendant que le Sultan ait dressé son plan de cours pour la semaine, occuper mon temps comme je pourrai. Dormir? Une sieste ne m'aurait pas fait de mal. Ce week-end de trois jours m'a permis de récupérer partiellement de la fatigue accumulée, mais je ne serais pas contre avoir deux ou trois mois de congés, dans la foulée, histoire de poursuivre le mouvement. Depuis que je travaille, j'ai, plus que jamais, pris goût au repos. C'est l'état naturel de l'homme, voire de la femme, quand elle n'est pas à la cuisine. Je viens de vérifier, elle n'y est pas.

 



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Vendredi 4 avril 2008


    Vendredi quatre avril deux mille huit. Onze heures trente-six du matin (cinq heures trente-six du matin, heure française). Cela fait maintenant un mois, jour pour jour, que je suis arrivé à Xinfeng, charmante bourgade du sud de la Chine, à mi-chemin entre l'exode rural et le panurbanisme. Il y fait bon vivre, quand il n'y pleut pas. L'été y sera trop chaud, trop long, étouffant mais agréable, et j'aurai hâte d'en partir. Pour le moment, je parviens encore à faire la part des choses entre mon métier, mes loisirs et mon envie d'aller voir ailleurs. Je commence à tourner en rond, mais la rotondité des lieux n'est pas encore pour me déplaire; mais ce temps viendra.

    Ce matin, le soleil est, inexplicablement, de sortie. Sans doute a-t-il décidé de montrer le bout de son cache-col pour marquer de son sceau nucléaire la Fête des Morts, que les Chinois célèbrent aujourd'hui et qui me donne droit à un jour de congé supplémentaire, ou pour nous narguer, le Sultan et moi-même, qui avions prévu de regarder des films tout le jour, ce que nous ne pouvons faire, suite à problème informatique.

    Nous pourrions être en rase campagne, à nous repaître des provisions de bouche emportées dans nos fontes. Au lieu de quoi, je tourne gentiment en rond dans mon logement trop grand, à lire distraitement, pour ce que j'en comprends, des romans d'arts martiaux et de chevaliers errants. Mais la journée est encore longue, il pleuvra bientôt, et si nous nous aventurons en extérieur à bicyclette, on peut être certain que la tempête fera rage et nous pétrira jusqu'à l'os de ses longs doigts gélatineux. J'ai trop dormi.

    Mon combat contre les moustiques est un combat gagnant. Chaque matin, parfois le soir mais c'est plus rare, j'en écrase un, quelquefois deux, embusqués dans mon habitat, gras de mon sang versé pour la multitude en prévision de l'été. Croître, se multiplier, les moustiques ont bien compris la leçon, et c'est toujours plus nombreux qu'ils viennent prélever, sous mon épiderme généreusement offert à la face du monde, les quelques gouttes de précieux liquide dont s'abreuveront leurs larves avides de prospérer. Youplaboum. Quant au paludisme, fort heureusement, je ne suis pas dans une zone à risque. On y viendra, mais dans dix ans.

    Je suis en train, ou en voiture, de lire du Dashiell Hammett, un des rares volumes à avoir pu trouver place dans ma valise. J'aurais pu emporter dix kilos de plus, mon billet d'avion le permettait, mais j'ai favorisé la fonctionnalité de mes bagages. Et au retour, je pourrai toujours essayer d'escamoter mon butin. En espérant que d'ici là, j'aurai jugulé mes pulsions d'achat. Je lis lentement, en chinois, et je doute de parvenir au terme, en dix semaines qu'il me reste à passer ici, des quarante livres que je me suis achetés. L'intérêt de la chose, c'est que je ne manquerai pas de lecture dans l'intervalle. Je rationne tout de même mes lectures en langues occidentales. Le soir, je tombe comme un caillou dans le puits sans fond du sommeil, et je me lève péniblement le matin. Mes lectures occupent donc un temps réduit, par rapport à mon habitude, de l'autre côté du miroir, chez vous, dans le monde des humains.

    Je compte bien voir du pays cet été. Je verrais bien Pékin, mais je crains qu'en raison des olympiades, la foule étrangère n'y soit trop abondante, et qu'elle ne gâche l'authenticité de mon expérience. Canton est plus proche, donc plus tentant. Je prendrais bien le temps d'aller visiter Hong-Kong, tant que j'y suis. Tout dépendra de la durée de mon visa, une fois renégocié par mon employeur. Dans les mois qui suivront, je n'exclus pas de mettre les bouts. Rester ici me semble redondant. Un trimestre dans une école chinoise aura probablement suffi à satisfaire ma curiosité. La Chine est grande, et je trouverai sans doute à m'employer dans une grande ville. Mais nous n'en sommes pas là, et j'ai encore le temps de prendre une décision.

    Programme de la journée: il sera bientôt midi. S'alimenter, se promener, vraisemblablement dans l'ordre inverse. Un mois entier sans jeu de rôle. Je sens venir le manque. Mes fins de semaine ici sont étonnamment vides. J'ai trouvé des yoghourts au supermarché local, dont le goût est étrangement proche des vrais. Toute cette ville n'est qu'un décor. Visiter la tour du centre-ville, vieille de mille ans ou édifiée à la va-vite l'année dernière? M'acheter un vélo à ma taille, dans ce pays géant peuplé de nains érotomanes? Répondre aux appels des sirènes hantant les jardins publics, à l'affût du passeport qui les fera quitter leur continent inexploré?

    Ne pas manger trop pimenté, pondre dès aujourd'hui mon plan de cours pour lundi. Je commence à comprendre ce qui marche, et ce qui ne marche pas, avec les élèves chinois. J'ai trop joué au ping-pong, ma clavicule droite s'en ressent. Tâcher de m'habituer à la lecture de romans en ligne. Décidément, non. Le papier me manque. Allons donc écumer les librairies locales. Faute d'ouvrages en anglais, je trouverai bien des manuels scolaires pour m'aider dans l'apprentissage du chinois. Je recouvre progressivement ma capacité à lire les caractères d'imprimerie, mais le dialogue avec la populace reste branlant. Manger des fruits. Ecrire des lettres à ma famille. Les parties de scrabble me manquent aussi.

   
   


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Mardi 1 avril 2008

    Mardi premier avril, quatorze heures seize (huit heures seize du matin, heure française). Mon séjour chinois flirte avec son premier mois révolu. Les choses ne changent plus guère, je me suis enferré dans une routine confortable, quoiqu'épuisante, et le temps passe étonnamment vite. Je découvre de moins en moins de nouveaux aspects de la vie ici, le métier d'enseignant commence de redevenir sans attrait, bref, la vie continue, ici comme ailleurs, dans la médiocrité et l'extase au quotidien, en proportions variables.

    J'ai perdu le fil des jours, aussi n'essaierai-je pas d'en retracer l'exact parcours, cela s'avèrerait par trop fastidieux. Notons simplement certains éléments saillants de ma vie de prof d'anglais expatrié dans une petite ville de la campagne chinoise. Précisons qu'il pleut, que mon nez coule et que je suis la proie nocturne des moustiques. Quand je dormirai davantage, que je n'aurai plus froid et que la santé sera totale, gageons que je serai moins pessimiste.

    Comme je le suggère dans le précédent paragraphe, le printemps chinois, notamment dans le sud du Jiangxi, est humide. Il pleut presque sans discontinuer depuis une semaine, les collègues d'ici en prévoient au moins deux à ce régime, et je dois bel et bien me faire une raison quant à l'échéance d'un renouveau de beau temps. Alors, je pourrai crever de chaud. C'est déjà le cas la plupart des nuits, où ma lourde couette hivernale m'écrase et me fait suer. Je me réveille en nage deux à trois fois par nuit, quand ce ne sont pas les moustiques qui interrompent mes rêves enfiévrés par leurs murmures suitants. J'ai connu des nuits meilleures. Il faut absolument que je m'achète un drap.

    Voici venir un point dans mon récit où je suis contraint d'interrompre la trame de mon compte rendu. Je dois être en classe dans huit minutes, devant soixante-dix adolescents chinois très gentils pris individuellement, mais parfois difficiles à gérer quand on n'est pas au mieux de sa forme (écrit-il en éternuant depuis l'amas de manteaux et d'écharpes où il a engoncé sa maigre silhouette), sans parler de mon plan de cours, bancal malgré les neuf itérations déjà pratiquées cette semaine. Il est quatorze heures vingt-neuf. Je vous reprends tout à l'heure, ne quittez pas.

    Seize heures vingt-quatre. J'achève à l'instant ma seconde journée hebdomadaire de cours. Après-midi plutôt facile à gérer, tout comme la matinée, soit dit en passant, à part une classe plus agitée que les autres, et un enseignant plus flottant que d'ordinaire. J'avais prévu un plan de cours plus que bancal, entièrement centré sur les poissons d'avril. Dans la pratique, je me suis rendu compte que les élèves connaissaient déjà cette coutume, ne pensaient rien de particulier à son égard, et n'étaient pas contre faire un peu d'anglais en cours d'anglais, si ça ne me dérangeait pas. Je me suis bien volontiers exécuté.

    Avant-hier, le Sultan et moi-même avons profité de notre dimanche pour faire un tour à vélo, en partant légèrement plus tôt que la semaine précédente. Notre trajet était, peu ou prou, le même, mais nous avons poursuivi plus avant, au point d'atteindre, sans toutefois les franchir, les limites du département. Une promenade équivalente, ou légèrement plus longue, nous eût entraînés, dans une direction tout autre, aux limites de la province, pour basculer dans la région voisine, ultime frontière avant la mer, le Guangdong. C'est un voyage que je ferais volontiers, cet été, si j'ai du temps à tuer. Autre possibilité pour les vacances, passer sur Pékin, où des amis proposent de m'héberger.

    Dimanche, une éclaircie plus longue que les autres nous a permis de pique-niquer, dans un décor très bucolique, de quelques beignets achetés chez un vendeur à la sauvette. Le climat du coin fait penser à la Bretagne, en plus humide. Mes sources locales m'ont assuré qu'une fois terminée la saison des pluies, d'ici une à deux semaines, plus une goutte d'eau ne tombera avant la noël. C'est une des régions les plus arides de Chine, et les roches affleurantes aperçues lors du voyage aller attestent d'une tendance marquée à l'oxydation. L'enfer de la poussière, sous un soleil de plomb et une touffeur moite, oppressante et totale, pourra commencer.

    Mais nous n'en sommes pas là. Il pleut, donc, et pour étrenner les raquettes de pingpong achetées un euro symbolique dans un bazar du centre-ville, nous avons profité d'une salle spéciale réservée au personnel enseignant, où sept tables nous attendaient. Des collègues sympathiques et leur fils de cinq ans, tous largement plus forts que nous, ont accepté de jouer avec nous, mûs par une bonhommie toute paternelle, une heure ou deux, le temps que nos muscles s'engourdissent et que nos poumons se flétrissent sous les coups de bélier des pongistes locaux. A quatre mois des jeux olympiques, les Chinois sont plus que jamais férus des deux ou trois sports pour lesquels ils sont assurés de décrocher des médailles.

    Entre la bicyclette et le tennis de table, mon corps ne cesse de se découvrir de nouvelles douleurs. Ma clavicule droite, qui n'est sans doute même pas fêlée, me le rappelle dès que je souhaite utiliser mon bras, mon épaule ou ma cage thoracique, ne serait-ce que pour respirer. Heureusement qu'il pleut comme vache qui pisse, des chiens et des chats, des hallebardes, des cordes et jusqu'à plus soif, sinon nous n'aurions plus d'excuse pour n'aller pas jouer au basket-ball sur les terrains prévus à cet effet, dont les élèves sont si friands. Les raquettes de badminton attendent également que le temps s'améliore.

    Comme je viens de toucher ma paie, j'ai tout dépensé. Enfin, j'ai essayé. La vie ici est si peu chère, que malgré l'acquisition d'une nouvelle paire de lunettes, d'une bicyclette flambant neuve et d'une quarantaine de bouquins (que je n'aurai jamais le temps de lire, mais ça ne m'a jamais empêché de claquer toute ma thune dans les quatre à cinq mille livres qui encombrent ma chambre restée au pays), il me reste encore largement de quoi manger comme un garde des sceaux, tout en mettant de côté la moitié de mes émoluments du mois. Hosannah au plus haut des cieux, me direz-vous. Je ne saurais vous en dissuader.

    Tennis de table, divers achats, livres, lunettes. Bicyclette. Cours, sommeil, météo. Je pense avoir fait le tour du propriétaire. Dans l'ensemble, donc, ma vie ici tient toutes ses promesses. Je n'ai à me plaindre que de la pluie, des moustiques, de mon système digestif et de mon tempérament, peu propice à l'effort, qui rechigne à fournir plus que le minimum syndical, sinon pour les loisirs. On ne se refait que péniblement, et à trente ans passés, je suis moins souple qu'autrefois, et pas seulement pour renvoyer la balle à mon adversaire. Mais je ne désespère pas de parvenir à m'épanouir pleinement, un jour ou l'autre, quel que soit le terreau dans lequel je me serai implanté.

    Programme des heures à venir: dans dix minutes (il est seize heures cinquante-sept), me rendre au club de conversation en anglais, que je co-anime (obligation contractuelle) avec le Sultan, lequel devrait être rentré de l'hôpital, après pose d'une nouvelle prothèse cybernétique dentaire pour mieux mâcher les cailloux locaux. En soirée, si je parviens à l'en persuader, aller jouer au ping-pong. Manger quelque chose de trop pimenté, boire de la bière allemande de fabrication locale. Regarder un film, par exemple avec Bourvil, ou réalisé par Rob Reiner, en fonction des stocks disponibles. Avant de sombrer dans l'abysse du sommeil, entamer la lecture d'un roman de Jin Yong, sorte d'Alexandre Dumas contemporain chinois, les arts martiaux en plus.

 




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Vendredi 28 mars 2008

    Vendredi vingt-huit mars deux mille huit. Dix-sept heures treize (dix heures treize du matin, heure française). Plusieurs étapes viennent d'être franchies, qui jalonnent, comme autant d'étoiles incrustées sur le pavé californien, notre séjour en Chine. Les détails domestiques se sont emboîtés les uns dans les autres, rendant notre vie plus facile et vertes de jalousie d'hypothétiques matriochkas qui se seraient aventurées dans notre intérieur meublé par l'école avec les moyens du bord.

    La connexion internet du Sultan a été rétablie, après plus d'une semaine d'interruption, et l'Hôpital du Peuple
 a reçu sa prothèse dentaire cybernétique temporaire, qui pourra être installée demain matin, si la syzygie est au rendez-vous. D'un point de vue pratique, ce sont des détails qui ont leur importance. Il pourra désormais parler, manger, sourire et canoter sur l'entrefilet comme tout un chacun. C'est avec les petits poissons qu'on fait les saumonnières, et en bougonnant qu'on devient bourguignon.

    Aujourd'hui fut un grand jour. Il pleut, comme vache qui pisse, mais mon comparse et moi-même sortons à l'instant du bureau de l'agent comptable du lycée, qui a daigné nous recevoir et nous accorder une avance sur salaire, dans les quatre mille cinq cents yuan, soit les trois-quarts de notre paie mensuelle (nous n'avons travaillé qu'à partir du sept mars). Bombance. Hystérie collective. Les lycéennes, bouleversées par notre charme, dénudent leurs chastes poitrines et se mettent à danser dans les fontaines publiques. Nos héros détournent le regard, il s'iront rincer l'œil ailleurs, et le gosier dans le restaurant le plus cher de la ville.

    Dans l'euphorie du moment, le stetson vissé sur le crâne, un barreau de chaise entre les dents et une brunasse sur chaque genou, nos protagonistes, habilement convertis en nouveaux-riches texans pour les besoins du casting, se sont empressés de signer les contrats les liant, pieds, poings et comptes en banque au lycée qui les emploie, jusqu'à preuve du contraire, au noir (tant qu'ils n'ont pas de visa de travail). Un exemplaire du contrat sous chaque bras, une liasse de billets dans la poche revolver et des projets d'agrandissement de leurs villas en Espagne pleins la tête, nous avons regagné nos demeures respectives, forts du sentiment du devoir accompli.

    Avec le bouclage de ma troisième semaine de travail, j'ai accumulé sous ma ceinture soixante-dix-huit heures de vol en milieu scolaire chinois. C'est épuisant, souvent plein d'agréables surprises et différent, tout en étant étrangement semblable, à l'enseignement en lycée français. A moins d'un retournement de situation, ma carrière dans l'Education Nationale a atteint son terme définitif, mais en tant qu'enseignant itinérant, jongleur de patries et mangeur de devises colorées, je me sens pousser des ailes diaphanes qu'un vent de liberté agite en tous sens. Prochaine étape, peut-être, le Japon. Mais nous n'en sommes pas là.

    Hier, j'ai mis les pieds dans une librairie chinoise, dont je suis ressorti les bras chargés d'ouvrages. Je ne suis pas en mesure de tout comprendre, mais j'ai bien l'intention de m'y mettre d'arrache-pied, après une interminable sieste, dès que j'en aurai le loisir. Au menu, une biographie de Tokugawa Ieyasu, de la fantaisy chinoise et plusieurs romans dont j'ignore tout, mais que le libraire a tenu à me refourguer. Et une traduction chinoise de L'Oiseau bleu, de Maeterlinck, le grand dramaturge belge. Le tout pour moins de douze euros. Ce pays me plait décidément beaucoup.

    Côté lectures, outre Orbitsville de Bob Shaw, je me suis attaqué à Flatland: a Romance in Many Dimensions, roman de science-fiction publié en mille huit cent quatre-vingt-trois par un certain Edwin A. Abbott. Comme je ne dispose que de peu d'ouvrages papier en langues occidentales, je me rabats, autant que faire se peut, sur le livre électronique. Jusqu'ici, l'expérience n'est pas la même qu'avec des livres classiques, mais je compte bien m'y accoutumer, par la force des choses. Recevoir du pays des bouquins dépêchés par des amis intentionnés me fera, bien évidemment, davantage plaisir. Mais j'anticipe.

    Vu ce midi, à-demi endormi sur le canapé du Sultan, Si te dicen que caí, film espagnol d'il y a dix-neuf ans, avec Banderas et Victoria Abril, entre autres acteurs. En cours de visionnage, l'interminable série chinoise Au bord de l'eau, adaptée du roman du même nom, sans sous-titres (heureusement que nous avons tous deux lu les bouquins). Arts martiaux, luttes pour la justice et banquets dans des restaurants. Un condensé de notre expérience chinoise.

    Programme des heures, et des jours à venir: dormir, mais pas tout de suite. Manger, donc. De préférence dans un grand restaurant, histoire de marquer le coup, à moins de repousser l'occasion à demain. Dans l'intervalle, il nous reste de nombreuses gargottes en ville à étrenner avant de nous tourner vers la grande cuisine. Faire du vélo, sauf s'il pleut. Dormir. Préparer les cours de la semaine prochaine. Manger. Dormir. Retour aux choses simples. LIre. Contempler mon fort pouvoir d'achat local, et n'en rien faire.

 











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