Concours

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Samedi 24 mai 2008

    Samedi vingt-quatre mai deux mille huit. Dix-sept heures vingt (heure française, onze heures vingt du matin). Les choses se précipitent quelque peu, de façon positive. Ce midi, après avoir fait une fois de plus réparer mon vélo par l'homme-poulpe stationné devant le lycée, le Sultan et moi-même avons trouvé le chemin de la gare, dans un coin reculé de la ville, où nous n'avions jusqu'alors jamais mis les pieds.

    Le quartier entourant la gare est encore un quartier "à l'ancienne", regroupant dans une sorte de cité-dortoir une population importante, non loin des usines, pour minimiser le temps de transport. L'état de délabrement suggère qu'il est resté en marge du mouvement de modernisation qui souffle sur la Chine. Le quartier où nous résidons est en plein boum immobilier, les bâtiments poussent comme des champignons, et la physionomie du lieu peut parfois changer du tout au tout du jour au lendemain.

    Autour de la gare, l'espace humain semble avoir conservé la structure imposée dans les années soixante par l'aménagement des populations. Cet âge glorieux de la Chine, qu'on voit souvent mentionner dans des films, n'a pas forcément bonne presse depuis une vingtaine d'années, et le gouvernement a eu tôt fait de critiquer la Révolution Culturelle et ses débordements. Ici, donc, l'habitat semble encore conserver la trace du passé proche. Mais pour combien de temps?

    Malgré un ciel couvert et une pluie intermittente, j'ai récolté d'honnêtes coups de soleil sur les avant-bras, ainsi que sur les mains. Une casquette a heureusement sur me protéger le front. Comme la gare était fermée entre onze heures et quatorze heures trente, nous avons roulé dans les environs, avant d'opter pour une gargotte familiale. Déjeuner modeste, riz blanc à volonté, tofu à l'œuf, canard aux algues. De la bière chinoise pour arroser le tout.

    Depuis quelques jours, le temps est résolument tourné vers l'été, avec des températures élevées mais vivables, une humidité tolérable et des précipitations modérées. Un temps idéal pour suer toute l'eau de mon corps, donc. Un temps idéal pour voyager. Notre train part dans un peu plus de cinq heures, vers vingt-deux heures quarante-cinq. Placement libre. Direction Shenzhen, sur le littoral sud de la Chine. Durée du trajet, six heures environ. Arrivée prévue vers cinq heures du matin. Prix du billet, cinquante-sept yuan.

    Il va de soi que je n'aurai jamais mis les pieds si loin au Sud. De fait, la petite ville du Jiangxi où je réside présentement constitue actuellement le point le plus méridional de mes pérégrinations planétaires. Tout déplacement supplémentaire ne fera qu'accroître l'expansion de mes conquêtes. Si je ne m'abuse, peut-être serai-je même amené à franchir le Tropique du Cancer, une première dans ma vie de baroudeur en robe de chambre.

    Objectif du voyage: renouveler mon visa de tourisme, pour prolonger d'un mois mon séjour, achevant ainsi mon contrat. Les classes de lundi n'auront pas l'heur de me voir parmi elles, l'administration responsable de l'opération n'ouvrant que le lundi matin. Mardi, si je suis rentré muni du précieux document, j'assurerai mes enseignements. Plus que trois semaines de cours à donner. Si tout se passe comme prévu, je disposerai même d'une dizaine de jours pour voir du pays, avant de retourner passer en France le reste de l'été. Date d'un retour possible, fin juin-début juillet.

   

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Vendredi 23 mai 2008

    Vendredi vingt-trois mai deux mille huit. Quatorze heures trente-quatre (heure française, huit heures trente-quatre du matin). La valse des visas se poursuit sur fond de guerres napoléoniennes. Hier, retournement de situation, notre intermédiaire entre le corps des enseignants et les hautes sphères de l'administration nous prévint que le permis de travail tardant, il nous faudrait retourner en France cet été, pour y effectuer toutes les démarches. Dans l'intervalle, un tiers se chargerait de toutes nos opérations relatives au renouvelement du visa de tourisme sous couvert duquel nous séjournons présentement en Chine.

    Ce matin, nouveau coup de théâtre, le même collègue-chapoteur Gamma nous informe qu'en définitive, le permis de travail devrait arriver la semaine prochaine, et qu'il nous faudra, tout de même, nous rendre ce week-end à Hong-Kong pour y quémander un nouveau visa de tourisme, pour les trois semaines qui restent à notre contrat, voire un peu plus pour prendre des vacances sur place dans la foulée. En revanche, il nous faudra bel et bien transiter par la France pour postuler pour une embauche en bonne et due forme. Hourra.

    Seule certitude, donc, à l'heure actuelle, je repasserai probablement par la France cet été. Si j'obtiens un visa de travail tel qu'on me le fait miroiter, et que je trouve un billet d'avion abordable, je tâcherai de reconduire mon contrat, en remettant le couvert pour un nouveau semestre, par exemple. Histoire de mettre des sous de côté, et de confirmer que je suis capable d'assurer un peu niveau boulot. Personnellement, et envers la famille, ça mettrait en confiance.

    Fors la valse des visas, tout va pour le mieux. Mes cours se déroulent dans le calme olympien que j'ai su y cultiver, mes élèves fournissent très précisément les réponses que j'attends, et mes improvisations sont accueillies avec bienveillance et bonhommie par l'hydre polycéphale à laquelle je tente d'inculquer des rudiments d'anglais. Au programme de la semaine, faune et flore d'Afrique et d'Australie, topo sur la Tasmanie et passage en revue des différences alimentaites entre la Chine, la France et l'Angleterre. Avec des fortunes diverses.

    Programme de la journée: dans trois quarts d'heure, affronter la chaleur caniculaire de ce début d'été pour aller faire cours, le dernier de la semaine, à ma classe numéro vingt-trois. Si je demeure sous l'effet, tout léger soit-il, de la bière ingérée ce midi en accompagnement du repas, je chanterai probablement. J'aime chanter, et les élèves aiment à m'entendre. Je chante mal, mais je suis rigolo. C'est le but essentiel du métier s'enseignant.

    En fin de journée, jouer au badminton, malgré ma blessure, malgré ma maladie grave. Depuis une semaine que j'ai une sorte d'entorse à la cheville gauche, il faut que cela cesse. En dépit du danger pour ma santé future, je bondirai dans les airs, tel le phénix argenté. J'ai commencé d'appliquer, avant-hier, sur les zones concernées, un cataplasme made in China, qui a permis de faire désenfler ma cheville. J'ai toute confiance en la magie de la poudre de corne de rhinocéros. En soirée, dormir, ne pas dormir. Manger, regarder la suite de "Blacula", et poursuivre ma lecture de Walter Jon Williams.

 


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Mardi 20 mai 2008

    Mardi vingt mai deux mille huit, minuit seize (heure française, dix-huit heures seize). Le retour au calme, intérieur dans un premier temps, se confirme. Je suis sorti du ravin où j'avais tutoyé la ligne de touche quelques semaines durant, et je peux relativiser les raisons qui m'y ont poussé. Fondamentalement, j'ai déprimé par la conjonction de plusieurs facteurs: un sommeil trop longtemps négligé, qui a sappé ma volonté et mon goût de l'effort; l'éloignement, physique et culturel, de mes proches et des habitudes, tant alimentaires que liées au mode de vie, contractées en France; une résurgence de l'épisode traumatique de l'hiver dernier, quand je faisais un boulot similaire dans des circonstances très différentes; tout un tas de processus psychologiques plus ou moins analysables, que je ne vais pas déballer tout à trac, nous n'en finirions pas.

    Depuis jeudi dernier, j'ai entamé une grande tournée expiatoire, que je devrais achever demain soir. En gros, faire le tour de toutes les classes que j'ai négligées, pendant ces semaines d'indisponibilité, sans avoir pris la peine de les faire prévenir de mon malaise. Les élèves m'ont attendu, semaine après semaine, et désespéraient de me revoir. Après avoir repris le contact avec eux, je regrette amèrement mon passage à vide. Je regagne lentement leur confiance. Mon cours de la semaine est bien rodé, du coup il n'y a pas de temps mort, même si tous ne sont pas aussi réceptifs qu'on le pourrait souhaiter à mes interminables monologues sur les séismes.

    Le récent tremblement de terre au Sichuan, qui monopolise aussi bien les médias chinois que les conversations entre élèves ou avec les collègues, a fait remonter à ma mémoire une aventure des X-Men, publiée il y a une trentaine d'années. L'équipe des Nouveaux X-Men, fraîchement constituée pour secourir l'ancienne prise en otage par une île volcanique télépathe mutante venue de l'espace, devait cette fois-ci affronter le terrible Moses Magnus, un afro-américain mégalomane bien décidé à prendre le contrôle de la planète.

    En échange d'un gros paquet de fric, ou de la souveraineté sur un territoire abusément grand, il acceptait d'épargner le Japon, qu'il tenait sous la menace de ses terrifiants pouvoirs sismiques. Dans la ligne temporelle officielle, les X-Men le vainquent à temps, mais dans un univers parallèle ayant fait l'objet d'une exploration ultérieure, les héros se plantent lamentablement, Moses Magnus détruit l'archipel, et la situation s'envenime. Je frémis à l'idée d'un groupe terroriste, ou d'un gouvernement expansionniste, qui détiendrait une arme de ce type. Parfois, je suis content d'habiter une réalité où les super-héros n'existent que sur le papier (et à l'écran, mais c'est une autre affaire). Parfois seulement.

    Le roman de Walter Jon Williams que je m'occupe à dévorer entre cours et sorties, "Days of Atonement", a fait l'objet d'une traduction française ("Sept jours pour expier"). Plus je lis d'ouvrages de cet auteur, plus je suis émerveillé par la constante qualité de son œuvre, tout autant que par la diversité de la matière traitée. Chacun de ses romans pourrait faire l'objet de plusieurs suites (et seuls quelques-uns ont eu cette chance
). Son dernier roman en date, "Implied Spaces", s'annonce tout aussi passionnant que ses précédentes créations. Sortie imminente. J'espère que cet auteur hors-pair finira par obtenir la reconnaissance qu'il mérite.

    Sur le front des visas, rien de nouveau. J'ai envoyé, hier en fin de journée, un courrier électronique au consulat français de Canton. Si je n'ai pas eu de réponse d'ici demain soir, je devrai les appeler jeudi matin. Ultime démarche administrative à entreprendre avant d'entamer la dernière étape d'une longue chaîne d'incertitudes menant à la régularisation d'une situation pourtant on ne peut plus simple. Ce week-end, si rien ne change, je devrai sans doute aller traîner du côté de Hong-Kong, dans l'espoir d'un renouvellement de visa. En attendant, j'évite d'y penser. L'avenir appartient à ceux qui s'en soucient.

    Programme de la soirée: lire une aventure de Lucky Luke, pour peupler mon sommeil d'images colorées. La technique est assez efficace. Ne pas tarder à m'aller coucher. Je dois donner mon prochain cours dans un peu moins de huit heures. Une sieste inopinée, en début de soirée, devant un film de Jean-Pierre Melville, m'a permis de récupérer quelque peu de la grosse fatigue que je me trimballe depuis le début de la semaine. Lire entre dix minutes et trois heures, selon la vitesse à laquelle la femme des sables viendra me prendre. Espérer que le moustique embusqué dans ma chambre depuis hier soir aura compris la leçon, et décidé d'aller se faire pendre ailleurs. On ne plaisante pas avec ces choses-là, à Desperado City.

 

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Dimanche 18 mai 2008

    Dimanche dix-huit mai deux mille huit. Une heure cinquante-trois du matin (heure française, dix-neuf heures cinquante-trois). Sept minutes me séparent de mon coucher. J'essaie de m'imposer des limites, pour ne pas en franchir d'autres. Ainsi, chaque soir, je m'efforce de quitter l'ordinateur à deux heures du matin, dernier délai. Mon récent lâcher de prise est sans doute, en partie, dû à une mauvaise gestion du temps, notamment de mes heures de sommeil. Les insomnies sapent la volonté, ce qui n'est pas conseillé quand, ce qui est mon cas, on en possède peu.

    J'ai entamé, depuis quelques jours, une lente partie de remonte-pente. Les règles sont simples: je prends sur moi, j'assume mes erreurs et fais tout mon possible pour rattraper le coup. L'essentiel de ma culpabilité, de ma faute et de ses conséquences, a pris pour cible, et pour victime, mes élèves. J'ai raté plusieurs cours, des journées entières, de fait, paralysé par divers facteurs psychologiques, j'ai dormi tout le jour, sans prévenir qui que ce soit. Sortir à la nuit tombée, boire de la bière frelatée, accumuler la haine de soi jusqu'à la rendre palpable.

  L'administration du lycée, qui n'a que moi sous la main, semble avoir passé l'éponge. Je n'échapperai pas à la retenue sur salaire, mais je mènerai à son terme mon contrat. Il me reste quatre semaines à bosser. Quatre semaines pendant lesquelles il faudra que j'assure, volens nolens, mes vingt-six heures de cours hebdomadaires. Je ne me fais pas de bile quant à la tenue des classes, sans être un bon prof, je suis suffisamment exotique, et mes élèves suffisamment motivés par leurs études, pour n'avoir pas à craindre de débordements. A moins que.

    Il est parfois difficile, voire impossible, une fois perdue la confiance d'un groupe d'adolescents, de la regagner. Si celle-ci est perdue à jamais, tant pis, j'en ferai mon deuil. L'essentiel est d'être présent, dans les semaines à venir, les jours avec comme les jours sans, de ne faillir à ma tâche qu'en cas d'urgence médicale. Une fois cette résolution prise, tout me semble facile. Mon plan de cours est bancal? Tant pis, j'improviserai en fonction des circonstances. Chaque cours ne dure que trois quarts d'heure, et en cas de panne, je peux toujours monologuer, ou chanter une chanson. Les possibilités sont infinies. C'est ce qui me plaît dans ce métier.

    A la réflexion, je me dis, et je changerai d'avis plusieurs fois dans les prochaines vingt-quatre heures, qu'en tenant ce genre de raisonnement, et en prenant le même type de résolution, j'aurais pu tenir le coup, l'hiver dernier, au lieu de démissionner de l'Education Nationale comme un malpropre, alors que ma situation était, somme toute, plutôt enviable. A problèmes semblables, solutions identiques. Trop tard pour refaire le passé, mais on se pose, forcément, des questions. Et on y apporte les réponses qu'on peut.

    Programme de la soirée: aller rejoindre ma demeure d'éternité, le sarcophage qui accueille mes insomnies. Les paupières me brûlent, c'est signe que le sommeil ne demande qu'à venir. Le réveil, comme à l'accoutumée, surviendra entre six et huit heures du matin, au gré des sonates et des rebonds du ballon rond. Cette semaine, l'équipe de basket-ball du lycée affrontera les autres écoles de la ville. Je ne sais si mes classes s'en trouveront perturbées. Je ne dis pas non. Dans à peine plus de six heures, j'irai gagner ma croûte en amusant les foules. Promis, dans quatre semaines au plus tard, je prends ma retraite.

 

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Samedi 17 mai 2008

    Samedi dix-sept mai deux mille huit, ving heures deux (heure française, quatorze heures deux). Mes résolutions prises il y a deux-trois jours semblent s'être fermement enracinées dans mon habitus. J'ai pris la décision de mener à son terme mon contrat, pour peu que la tectonique des plaques ne s'en mêle pas. Il me reste très exactement quatre semaines de travail, moins les cours que l'administration décidera de supprimer pour cause de jardinage, chute de météorites, compétition entre enseignants ou course de karting dans l'enceinte de l'école.

    Conséquence de mon acharnement, je suis un zombie semi-comateux en puissance. Comme je m'endors rarement avant deux heures du matin, et qu'il me faut émerger des brumes du sommeil entre six et huit heures chaque matin, je n'ai pas mon compte. Je fais généralement une sieste d'une heure, que ce soit pendant ma pause-déjeuner, après les cours en fin d'après-midi, ou en début de soirée. Je tiens le coup pour le moment. Gageons qu'à force d'accumuler la fatigue, je finirai par m'écrouler, un beau soir, vers vingt-heures, pour ne m'éveiller qu'au petit matin.

    Le papier que j'attendais fébrilement, depuis ma campagne chinoise, indispensable à l'obtension de mon visa de travail, n'arrivera pas. Les jeans-foutre administratifs de feue mon université, maudits soient-ils jusques en la huitième génération (mettons qu'une suffira, je n'ai rien, a priori, contre leur descendance) n'ont pas daigné donner suite à ma requête. Je leur demandais d'apposer un bête tampon en bas d'un papier en anglais, certifiant que mon diplôme sanctionnait bel et bien trois à quatre années d'études supérieures. Ils n'en ont rien fait, arguant de leur médiocrité intrinsèque, et je les maudis. Oui. Que leurs chairs se flétrissent, que la pourriture intérieure ressorte au grand jour et les inonde de pus. Je ne leur souhaite pas que du bien, donc.

    L'étape suivante consiste donc à attendre la réponse de l'administration chinoise, qui doit ré-examiner nos dossiers ces jours-ci. J'ai tout de même fait parvenir une traduction, exacte mais vierge de tampon, aux autorités compétentes. Si notre sort (qui est entre leurs mains) trouve grâce à leurs yeux (qui sont dans leurs orbites), nous (le Sultan et moi-même) nous verrons délivrer un permis de travail, à l'aide duquel nous pourrons obtenir un visa de travail valable un an. Joie dans les chaumières. Pour ce faire, un voyage à Hong-Kong s'impose, en fin de semaine prochaine si tout se passe comme prévu.

    Envisageons le pire: les autorités compétentes, si elles s'avèrent aussi incompét
entes que les administratifs universitaires français, ne nous laisseront pas le choix, il nous faudra gagner Hong-Kong, dans les mêmes délais. Une fois rendus en la Baie des Parfums, nos visas de tourisme ayant expiré, il nous sera possible (l'espoir fait vivre, paraît-il) de demander une prolongation desdits visas, pour une durée d'un mois, jusqu'au terme de notre contrat plus dix jours, le temps de visiter la Chine avant d'aller voir ailleurs. Pour éviter, si possible, ce pire, je contacterai vraisemblablement, dès lundi, le consulat français dont je dépends, en tant que citoyen expatrié. Une administration de plus à convaincre de ma bonne foi. J'en frétille de joie anticipée.

    Ce matin, accompagnés de deux collègues, nous avons visité la petite ville de Longnan, quelque part dans la province du Jiangxi, où se trouve également notre propre point de chute. Le but de l'expédition: servir d'interlocuteurs d'un jour à deux cents mineurs, âgés de six à treize ans, réunis en plein soleil pour nous poser des questions convenues. Moment agréable, malgré la chaleur, la soif et le côté foncièrement répétitif de la chose. Après l'effort, le raifort, nous avons profité du déplacement pour nous gaver des spécialités locales, à grands renforts de bière chinoise. Au retour, sieste dans la berline climatisée. Jolis paysages montagneux.

    Depuis quelques jours, je me suis remis au sport. Le Sultan, qui s'était quelque peu coincé le dos, va mieux, et mon genou droit, que j'avais meurtri le week-end dernier au cours d'une promenade à vélo dans les montagnes rizicoles proches de notre domicile, est de nouveau utilisable. Hier, en disputant ma première partie de badminton en double, je me suis tordu la cheville. Hier soir, cette foulure m'a bien gêné. Cet après-midi, au mépris du bon sens, j'ai rejoué au badminton, puis au football, avec des élèves. Je ne m'en mords pas encore les doigts, mais la chose est prévue.

    Programme de la soirée: sortir marcher en ville, au mépris du bon sens. Manger un milk-shake chez notre glacier attitré, puis patienter tandis que le Sultan s'achètera des vêtements. Claudiquer péniblement jusqu'à l'école. Visionner un film, ou un dessin animé. Me mettre au lit tôt, après avoir parcouru l'univers à distance via mon interface personnelle de télécommunication, avec un bon livre, en l'occurrence "Days of atonement", de Walter Jon Williams. J'approche dangereusement de l'épuisement des stocks de livres emportés dans mes bagages. Il est temps que je monte à la grand'ville, histoire de m'alimenter chez un libraire proche de l'université, dont une bohémienne vendeuse de brochettes m'a vanté les mérites.

 

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Jeudi 15 mai 2008

    Jeudi quinze mai deux mille huit. Dix heures vingt du matin (heure française, quatre heures vingt du matin). Et la caravane de redémarrer. Nouveau départ, sans beaucoup d'enthousiasme. Mes troubles du sommeil, qui n'en sont pas (je dors bien, trop bien le matin, n'ai de fait aucune volonté, nulle motivation, pas un pet, pour franchir le pas, faire l'effort sur moi-même de bondir hors des draps), n'ont pas cessé. Le rythme actuel, si je parviens à m'y tenir, prévoit de s'endormir vers deux heures du matin, de se réveiller vers six ou sept, d'assurer tous mes enseignements en me traînant comme une chaussette dépareillée. Le programme me semble excellent.

    Hier, après une énième sécheresse de l'âme m'empêchant de me rendre en classe, mon patron est venu me voir. Il voulait connaître les raisons de mon glissement de terrain. J'ai tout mis sur le compte d'un mal du pays, plus facile à comprendre que la nébuleuse traumato-fainéante où je m'enlise depuis quelque temps. J'ai pris l'engagement solennel de ne plus louper de cours. Plus que quatre semaines, grosso modo, et je serai tiré d'affaire. Pas la mer à boire, donc, d'autant plus que j'aime assez faire cours à mes petits Chinois.Simplement, je préfère dormir le matin, et culpabiliser le reste du temps. Il faut savoir faire des choix, dans la vie, et s'y tenir.

    Mes cours de ce matin se sont bien passés. Il faut dire que l'actualité joue pour moi: la flamme olympique est de passage dans ma province, et le séisme survenu à l'autre bout du pays est sur toutes les lèvres. J'ai à peine eu besoin de dégainer mon pictionary que le cours était déjà fini. Et j'ai des idées qui se profilent pour les cours de la semaine prochaine. Un jour après l'autre, ne pas ménager sa peine, oublier l'écoulement du temps, me sera sans doute davantage profitable que d'amorcer des comptes-à-rebours abscons. Si, si. Je sais ce que je dis. Plus que sept cent douze heures avant les vacances.

    Programme de la journée: dans trois quarts d'heure, repointer à la mine. Faire profil bas, je suis désormais fiché parmi les étrangers sous surveillance rapprochée. Amuser les foules en leur jetant des cacahuètes. A midi, dormir une heure si je peux, manger sinon. Cet après-midi, trois heures de cours, suivies d'une séance surnuméraire de l'English corner pour volontaires motivés. En soirée, m'effondrer comme le cours du dollar. Dormir tôt, si je peux. Ne penser à rien. Le bonheur est à portée d'oubli.

 

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Mardi 13 mai 2008
    Mardi treize mai deux mille huit. Minuit trente-cinq (heure française, dix-huit heures trente-cinq). J'ai toutes les peines du monde à maintenir le cap. N'étaient la promesse d'une récompense au terme du voyage, le remords qui me ronge et le confort global, j'aurais mis les bouts depuis longtemps. Je m'accroche aux branches en esquivant mes responsabilités à tour-de-bras, et en amorçant des comptes-à-rebours aux vertus douteuses. Constatons, par exemple, qu'il reste sept cent trente-deux heures avant la fin de mon contrat.

    Rien de bien neuf sous le soleil, qui darde à mort. Petite mort, de fait, il fait probablement moins de trente-cinq au soleil, et la nuit le sommeil est moins moite qu'on le pourrait craindre. Autre caprice de la nature, la terre a tremblé, loin dans l'ouest chinois. Précisons une bonne fois pour toutes que je suis intact. Ici, rien n'a bougé, pas la moindre motte de terre. Si inquiétudes vous aviez, remisez-les jusqu'en août prochain.

    En rusé renard du désert, je multiplie les stratégies pour tirer au flanc. Dimanche dernier, une chute en montagne m'ayant bleui le genou droit, j'ai décidé que mon état de santé nécessitait le plus grand repos. Hop, deux jours sans travailler. Sans en référer à ma hiérarchie, elle n'a qu'à me le reprocher, si elle n'est pas contente, d'abord. Deux journées pas spécialement reposantes. Je ne sais toujours pas ce que je ferai en cours demain matin.

    J'ai l'impression que malgré la progression des saisons, le jour et la nuit conservent les mêmes domaines qu'il y a trois mois. Le soleil se lève peu après six heures du matin, pour se coucher vers dix-huit heures. Les nuits sont obscures, silencieuses, oppressantes et solitaires. Le sommeil me tombe rarement dessus avant quatre heures du matin. Ce soir, je tâcherai de me coucher tôt, vers une heure du matin.

    Après avoir consommé "Killer in the Rain", anthologie des premières nouvelles de Raymond Chandler, quasi-inédites de son vivant (elles avaient été publiées vers la fin des années trente dans d'obscures feuilles de chou, puis cannibalisées pour fournir la trame de trois romans), je me promène dans "Little Brother", le dernier roman de Cory Doctorow, et je parcours "Les masques de Wielstadt", de Pierre Pevel, faisant suite à "Les ombres de Wielstadt", du même auteur. Et je me relis tous les "Lucky Luke" en écoutant The Kinks. On s'occupe donc comme on peut en attendant le jour.

    De nombreux films ont fait l'objet de notre assiduité; j'essaierai, un jour prochain, d'en rendre compte succinctement. Le Sultan maintient la barre, et tient bien le vent. Quand j'aurai quitté mon exil sudiste, il y demeurera, pour édifier une nouvelle génération d'anglophones chinois. Notons que je n'ai rien, en soi, contre les élèves. Je suis juste un peu déprimé, et sans doute intoxiqué par l'insecticide qui tient à distance, chaque nuit, les légions de moustiques assoiffés de mon sang. Mon moral ne peut rien contre la biochimie.

    Programme de la soirée: dans deux minutes, m'aller étendre pour tâcher de prendre quelques heures de repos. Lire jusqu'à ce que le sommeil vienne frapper à la porte de ma conscience. Le matin, réveil en fanfare vers six heures. Si je me sens d'attaque, me lever, faire cours et me sentir mieux. Sinon, rester couché, culpabiliser et me sentir mal. En soirée, sortir discrètement, sous le couvert de l'ombre, manger des nouilles et boire un milk-shake au clair de lune.

 


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Mercredi 7 mai 2008

    Mercredi sept mai deux mille huit. Quatorze heures quarante-quatre (heure française, huit heures quarante-quatre du matin). Pour rompre avec mes récentes incursions dans le nombrilisme larmoyant, signalons que ce matin, après une très courte nuit, je suis parvenu à m'extraire de mon scaphandre de cosmonaute, dans les délais impartis, pour m'aller aventurer sur les chemins de l'école. Sans buissons.

    Après deux semaines de rencoquillage, perdu quelque part entre oreiller et mauvaise conscience, je retrouve un peu de mon entrain d'antan. Il fait beau, trop beau. Les gigantophiles locaux s'adonnent matutinalement à leur culte du ballon rond, qui fait des bonds, qui fait des bonds, et je m'éveille, mi-trempé de rosée, mi-couvert de sueur. L'été est de retour, en attendant la prochaine vague de pluies. Profitons du paysage.

    Ce matin, mes classes ont été un peu surprises de me voir, et j'ai eu droit à quelques commentaires de collègues sur la longueur de mes week-ends. Ils n'ont pas remarqué mon absence de barbe. Les cours se sont plutôt bien passés, j'ai dépoussiéré la machine à voyager dans le temps que j'avais infligée à mes dernières victimes en date, et je m'en suis relativement bien sorti. ll faut dire que les mercredis, j'ai droit aux classes les plus fortes, les plus motivées, où faire cours est un plaisir de tous les instants.

    Selon un savant calcul, il me reste entre deux et six semaines de cours, soit entre cinquante-deux et cent-vingt heures de cours, pour clore mon contrat, lequel expire le quinze juin. Pour peu que, d'ici là, je sois pourvu d'un visa en règle. Ma demande est en cours, mais des obstacles imprévus sont venus se dresser sur ma route. Reprenons l'histoire par le début, histoire de mettre les choses en perspective. J'aime la perspective. Si j'avais su, j'aurais fait architecte.

    Deux heures plus tard. Hop. Ellipse. Notre héros rentre, fourbu, d'une journée de cours. Les élèves chinois l'ont fait chanter, disserter sur la politique, réciter de la poésie, mener débat tambour battant et animer un jeu collectif. Les Chinois sont étonnamment réceptifs au Pictionary. Au bout du compte je les ai, pour la première fois depuis le début de l'année, divisés en équipes opposées. Ils tiennent à la victoire, et je m'abreuve de leur bravoure pour les faire parler anglais. Ma mission s'en trouve accomplie, et ils jouent. Tout le monde est content.

    Essayant de les faire causer la langue de Bill Shakespeare, spontanément de préférence, je les ai écoutés me parler de Napoléon, de Jean Réno, du président français en place, du pourquoi du comment il faut boycotter ou ne pas boycotter Carrefour. J'ai marché à pas prudents le long de la ligne de démarcation entre gentil étranger venu porter la bonne parole, et méchant prosélyte agresseur de vieilles dames. Pas facile de parler politique. J'ai tout de même réussi à dépeindre le bonhomme en toge qu'ils n'aiment pas comme un conférencier pacifiste, plutôt que comme un dangereux terroriste.

    Mon moral est, on s'en doute, remonté en flèche. Demain, j'aurai affaire aux classes moins fortes, moins motivées, moins disciplinées, et mon moral en prendra un coup. Mais dans l'immédiat, tout baigne. Finalement, si je ne me fais pas virer d'ici la fin du mois, j'aurai bien mérité ma maille. Ou la partie émergeante qu'ils daigneront m'octroyer. Pour peu que j'aie mon visa d'ici là. Ah, tiens. Oui. Le visa. J'allais oublier d'en parler. Reprenons l'affaire depuis son origine, et développons joyeusement.

    Arrivé le six mars en Chine avec un visa de tourisme valable trois mois, j'exerce depuis le dix du même mois, dans un sympathique lycée presque sélect sis dans le sud du Jiangxi, province quasi-méridionale. Au terme d'un mois d'essai, mes encradeurs ont approuvé ma candidature au poste, m'ont fait signer un contrat, qu'ils ont également paraphé. Tout le monde étant content, il ne restait plus qu'à convertir le visa de tourisme en visa de travail, fort de ce document.

    Le douze avril, donc, notre Virgile local nous fait remplir de la paperasse en anglais, en chinois, en braille, au bénéfice du gouvernement chinois, qui aime entasser les documents dans des armoires en verre. Photocopies de tous nos diplômes, passeports, une quinzaine de photos d'identité, pas de problème, nous nous exécutons. Sans oublier les résultats de tests médicaux pratiqués sur nos personnes dès notre arrivée, puis au terme de quelques semaines, à grands renforts de rayons X. Prise de sang, radios, manucure. La totale.

    Vers le vingt-cinq avril, notre émissaire part quatre ou cinq jours à la capitale provinciale, sorte de méta-préfecture pour tout un territoire grand comme un quart de la France. De là, il nous envoie un courrier électronique quémandant une lettre de recommandation d'un ancien employeur, ou de notre université en France, requise par les autorités chinoises pour le traitement de notre dossier. Je mets la main in-extremis sur lesdites recommandations, que je fais suivre à qui de droit. Fin de l'épisode, après une nuit blanche à correspondre avec la France, dans l'attente des précieux documents.

    Episode suivant, à son retour de mission, notre ami nous informe que le traducteur chinois embauché pour traduire en anglais nos diplômes français n'a pas été fichu de convertir convenablement le nom de nos diplômes, qui ne correspondent pas, du coup, dans sa tête et celle du gouvernement chinois, aux diplômes anglo-saxons qui lui servent d'étalon. Etonnant, non? Nos diplômes français sont des diplômes français. Ca grosseuh erreur, mes amis. Ca grosseuh erreur (visualiser Louis de Funès prenant l'accent allemand).

    Consternés, nous contactons notre commanditaire resté en France, qui se charge de contacter notre université pour obtenir une traduction officielle avec signature, tampon et tout le tralala, tandis que j'adresse un courrier électronique à une connaissance, ancienne collègue embauchée à temps plein par l'administration de notre fac (pour laquelle j'ai également travaillé, à diverses occasions, six ans durant, soit dit en passant), pour lui faire la même demande, me disant que les contacts personnels ont plus de chances d'aboutir que la voie officielle, souvent lente, pesante, massive.

    Depuis une semaine, mutilée par le pont du premier mai, j'attendais des nouvelles de ma fac. Après consultation téléphonique menée par notre ami en France, il s'avère que l'université, réticente au début, accepte du bout des lèvres d'envisager la question, pour peu qu'on lui mâche le travail. Elle insiste pour mener l'opération par fax, sachant pertinemment que nous en sommes dépourvus, dans notre bel exil rural. Pourquoi pas par minitel ou par signaux de fumée, tant qu'à utiliser des vecteurs obsoletes?

    Après manipulation mentale de notre larron en foire demeuré au pays, l'administration française a donc reçu, par fax expédié depuis la France, une demande de traduction officielle en anglais, une en français, pareil pour le Sultan, ainsi qu'une traduction exacte, d'un haut degré de précision, réalisée par mes soins, de nos deux principaux diplômes. Depuis trois jours, nous sommes sans nouvelles. Nous attendons le bon vouloir des autorités. Seront-elles magnanimes? Quel suspense.

    Par la suite, si jamais nous recevons les attestations (par voie postale, apparemment, c'est vrai, pourquoi envoyer un email quand on peut utiliser la poste physique?), il faudra dépêcher une fois de plus notre émissaire vers la capitale provinciale, pour un nouveau ballet d'antichambres. Si les démarches aboutissent, il nous sera possible de nous rendre à Hong-Kong, munis d'un permis de travail dûment délivré par qui de droit, pour tenter d'obtenir un visa. Ou, ultime recours sans garantie de succès, essayer de faire prolonger nos visas de tourisme d'un mois, pour tenir jusqu'au terme de notre contrat.

    Programme de la soirée: dans deux ou trois minutes, partir pour la séance quotidienne de mon comité local de soutien à la torche olympique. Oui, oui, les Tibétains sont méchants, et leur chef un méchant pas beau. Ils sont fourbes, cruels, ont le nez crochu et les dents longues. Non, les Français ne sont pas tous des mangeurs de bébés. J'en connais même certains qui ne jettent pas de pierres aux vieilles dames en fauteuil quand elles veulent traverser la rue. En soirée, manger des nouilles, regarder de Funès et m'endormir le plus tard possible, histoire de ne pas être frais demain matin. Ne rien voir, ne pas penser, telle est la clef de mon bonheur ici.

 

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Lundi 5 mai 2008

    Lundi cinq mai deux mille huit. Minuit quarante-quatre (heure française, dix-huit heures quarante-quatre). Si ma mémoire ne me fait pas défaut, mes mises à jour sont de plus en plus sporadiques. Je traverse une période un peu pénible, zone de turbulences internes à répercussions externes, crise existentielle doublée d'un vague ennui; bref, je déprime. Et quand je déprime, selon une habitude contractée à l'adolescence, je fuis mes responsabilités, et j'entame des comptes à rebours.

    Quarante jours me séparent de la fin de mon contrat. Celle-ci pourrait survenir plus tôt que prévu, si je continue, travers dans lequel j'ai tendance à me réfugier depuis quelque temps, à négliger mes devoirs professionnels. Je n'ai pas mis les pieds en salle de classe depuis douze jours révolus (intervalle au sein duquel il faut intercaler deux week-ends de quatre jours, prévus tels quels par le réglement interne du lycée à mon égard). Mon contrat prévoit qu'au-delà d'une semaine d'absence consécutive, je peux être mis à la porte sans préavis. Que je me le tienne donc pour dit.

    Les jours se suivent et se ressemblent. Le matin, après des nuits blanches qui s'enchassent sur le collier de mai comme des perles de culture au cou d'une débutante, je suis incapable de me lever pour aller travailler. La blancheur des nuits tient aux insomnies qui me prennent, sans prévenir, dès lors que je souhaite m'endormir, serties qu'elles sont de bouffées d'angoisse inopinées. Vers six heures du matin retentit la fanfare du lycée, et les imprécations gymnastiques du stentor magnétique du lieu. A huit heures et quart, au lieu de débarquer, frais, dispos, confiant et pédagogue, en cours, je renonce à lutter et plonge dans un profond sommeil, qui dure généralement jusque vers midi.

    Vers midi, je me lève mollement, perclus de courbatures d'avoir trop peu dormi. Aux douleurs physiques et morales viennent s'ajouter le remords, la culpabilité, les regrets d'une vie manquée. Je me traîne jusqu'à l'ordinateur personnel qui m'échoit, du fait de mon métier d'éducateur itinérant, et j'y compulse la correspondance de la matinée en observant la marche du monde, un petit pain sans beurre et une briquette de lait pour seule compagnie.

    Le Sultan, qui a le moral gros comme ça, vient généralement me repêcher sur ces entrefaites, pour aller déjeuner chez lui (si je sors, on pourrait remarquer ma présence, donc mon absence du matin, autant entretenir un nébuleux mystère autour de mes activités), autour d'une bouteille de bière, que je fournis, et d'un film en vidéo, qu'il possède en grandes quantités. Nous sommes en pleine rétrospective de Funès (ce midi, "Le Gendarme à New York", ce soir, "Fantomas"). Vers quatorze heures trente, le Sultan file en cours, le pas joyeux, tandis que je sombre de nouveau dans la fange qui m'a vu naître.

    L'après-midi, sieste inconfortable sur le divan trop court de mon salon privé, ou lecture molle. Alternativement, fixer les murs jusqu'à ce que la nuit tombe. Quand la nuit tombe, délivré du sentiment de culpabilité de ne pas être en cours, mes forces sont décuplées, et je ne rêve que de sortir. Le Sultan rentre du turbin, nous nous ignorons une ou deux heures, puis nous partons de conserve à travers les rues de la ville, à la recherche d'une gargotte où satisfaire nos appétits. Retour vers vingt-deux heures, pour un film et un adieu mou vers minuit. S'ensuit généralement une nuit blanche, que je ne parviens pas à mettre à profit pour être efficace dans mon métier.

    Quelques variations brisent parfois la monotonie. Ce soir, il pleuvait (à vrai dire, il pleut sans trêve depuis quarante-huit heures). Samedi, nous avons accompagné une de nos connaissances dans l'école privée où elle se fait passer pour une prof d'anglais, auprès d'enfants âgés de huit à douze ans, en compagnie desquels nous avons été pris en photo. Dans la foulée, on nous convia (passé simple de narration) au restaurant, où nous nous soulâmes de bière légère avant de finir la soirée dans un karaoke, auprès d'inconnus vraisemblablement sympathiques.

    Vers vingt-trois heures, mis à la porte du karaoke par nos généreux mécènes d'un soir, ayant avisé la devanture d'un coiffeur, nous y entrâmes, et j'y fus servi. Triple shampooing, coupe élégante (les cheveux relativement longs, donc), massage du dos et des doigts, récurage d'oreilles, rasage facial, une heure et demie de soins pour la somme dérisoire de trente yuan. Pour la première fois depuis cinq ans, je n'ai plus ni barbe ni moustache. Mon dernier passage chez le coiffeur remontait à novembre quatre-vingt-dix-huit. Je me sens déplumé.

    Programme de la soirée: quitter l'ordinateur avant deux heures du matin, pour m'aller allonger sur mon lit. En attendant de trouver le sommeil, parcourir une anthologie de nouvelles écrites par Raymond Chandler, "Killer in the rain". Si je me sens capable d'assurer mes enseignements vers six heures, me lever sans plus attendre. Tenter de me lever, avant huit heures, ou renoncer, une fois de plus, à tenir mes engagements. Il me reste quarante jours à tenir, ce serait dommage de ne pas aller jusqu'au bout.
   

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Lundi 28 avril 2008

    Lundi vingt-huit avril deux mille huit. Dix-huit heures vingt-deux (heure française, midi vingt-deux). La journée que je laisse derrière moi n'a guère été productive. J'ai dormi quatorze heures, en deux temps, prétextant un vague mal de gorge pour n'aller point bosser, et contrevenant aux instructions de mon patron, m'intimant d'être présent en salle de classe, même sans faire cours. Je suis resté couché, pour n'émerger qu'à midi, pour un déjeuner mou avec le Sultan.

    A l'heure actuelle, le Sultan dort, ou souhaite rester seul, toujours est-il que je suis sans nouvelles de lui. Il a dû rentrer de ses cours pendant ma sieste, et entamer la sienne sans m'en avertir. Je ne suis pas sorti de la journée, pour rendre crédible mon histoire de rhume, si bien qu'à présent, je tourne comme un lion en cage. Et j'ai chaud. Le soleil a repris ses droits sur la contrée, et s'applique à en extraire le jus, en commençant par les humains du lieu.

    Hop. Ellipse. Il est désormais vingt-trois heures quarante-neuf, heure locale (pour la France, retrancher huit heures). Le Sultan, qui ne dormait pas mais était en pleine séance de dédicace photographique avec son fan-club, est rentré sur ces entrefaites, et nous sommes allés nous promener au clair de lune, marcher une heure à l'autre bout de la ville, manger des aubergines en sauce, une soupe à la tomate agrémentée d'œufs en gelée, ainsi qu'un ragoût de porc sauté aux petits oignons, le tout pour moins de quatre euros à deux en comptant un litre cinq de bière chinoise, après quoi nous avons consommé des milk-shakes, qui au chocolat, qui à la fraise, dans le quartier commerçant de la ville, avant de regarder un épisode de "Star Trek", un film avec de Funès ("Pouic-pouic", du nom du poulet apparaissant dans quelques scènes et ne jouant aucun rôle notable dans le film) et un dessin animé américain (un épisode de la série "Time squad", laquelle narre les exploits d'un Big Jim, d'un robot et d'un orphelin à lunettes qui parcourent l'histoire pour remettre le passé sur ses rails à grands renforts d'uppercuts, de psychanalyse et de coïncidences cocasses).

    Je suis seul, il est minuit, je viens de tuer une mouche et je n'ai pas sommeil. Je me prépare sans doute à une nuit blanche, la première depuis bientôt deux mois. Insomnie, surrégime, coup de blues suivi, juste retour de balancier, par une période d'hyperactivité qui ne durera vraisemblablement guère au-delà de deux heures du matin, moment où je m'effondrerai telle une vieille chaussette, n'ayant que deux ou trois heures de sommeil fluctuant avant que ne retentissent les trompettes du Jugement Dernier, comme chaque matin, chargées de signaler aux élèves pensionnaires qu'ils se doivent éveiller, mettre en branle et munir des ballons de basket qu'ils feront rebondir, sans trève jusqu'au soir, sur l'asphalte de leurs douze terrains constamment occupés. Certains matins, l'un ou l'autre des paniérophiles locaux devancent l'appel, et martellent, dès cinq heures, le revêtement qui ne leur a rien fait et mes oreilles qui n'en peuvent mais.

    A en juger d'après la longueur de mes phrases, et leur tendance à bondir sur la page, et sous mes doigts, sans tenir compte de la capacité d'attention du lecteur moyen, on peut conclure que mes pulsions graphomanes ont de beaux jours devant elles. Point. A la ligne? Ajoutons quelques mots. Donc. Force m'est de constater que, malgré l'impression globalement positive qu'exercent sur moi la Chine et ses habitants, venir me terrer dans un trou paumé, au milieu de cinq mille adolescents, pour tenter d'y exercer un métier qui me rebute au point d'avoir renoncé, il y a trois mois, à une situation qui m'eût mis, jusqu'à la fin de mes jours, à l'abri du besoin, pour peu que j'eusse persévéré dans la voie toute tracée s'ouvrant alors sous mes pas, eh bien, venir ici comme prof d'anglais dans un lycée n'était peut-être pas la meilleure idée qui m'ait traversé l'esprit.

    Mais prenons la chose sous un autre angle. Il y a deux mois, fraîchement rentré d'Orléans, où je me débattais entre des cours peu nombreux à donner dans un établissement favorisé du centre-ville, une formation hebdomadaire sans intérêt, un isolement relatif et un moral déclinant, avant de baisser les bras, faire marche arrière, démissionner de l'Education Nationale et rentrer, la queue entre les jambes, à titre temporaire mais pour combien de temps, chez mes parents en Ile-de-France, j'attendais mollement de trouver autre chose, de moins responsabilisant, un emploi inintéressant et mécanique, parfaitement dans mes cordes, me laissant loisir, durant mon temps libre, de me consacrer à ma vocation, pour peu que je m'en fusse trouvé une entre-temps.

    A présent, je vis dans un pays lointain, non comme un parasite mais en gagnant ma croûte, je ne coûte rien à ma famille, je ne cotise certes rien pour ma retraite, mais nul n'est parfait, la paie que je reçois me permet de vivre confortablement, j'ai un logement de fonction trop grand pour moi, pour lequel je ne débourse aucun loyer, en échange de quoi je dois m'acquitter de vingt-six heures hebdomadaires de cours d'anglais pour des adolescents motivés, sélectionnés sur dossier, triés sur le volet. Je dispose d'un ordinateur personnel relié au monde extérieur, d'un temps libre conséquent, de deux jours de congé par semaine et d'un voisin, mais non moins ami, en la personne du Sultan, qui partage mes loisirs, mes repas, mes coups de barre et mes moments d'éclat. Il est grand temps que j'arrête, et que j'aille voir ailleurs.

    Ma situation présente a ses avantages, tout comme ses inconvénients, le principal d'entre eux étant que je ne m'y plais pas. Ou plus exactement, je ne m'y plais plus. Mon enthousiasme initial n'a pas tardé à révéler le vide sous-jacent, mes batteries à plat, mon moral vacillant, mon trop-plein de ras-le-bol vis-à-vis du métier d'enseignant. C'est un métier merveilleux, qui convient certainement à des gens formidables, dont je ne suis pas. Je ne suis pas sûr d'être davantage fait pour un autre métier. M'enfin, me direz-vous, il faut bien travailler. On en revient toujours au même problème, vendre son labeur contre du pain, du pèze, de la sécurité, une chance de distordre la trame du réel pour aller plus vite, mais plus confortablement, vers la Destination Finale, le terme du tapis roulant, le trou béant qui nous sourit, au bout de la route, nulle échappatoire, bonjour chez vous.

    A relire les lignes qui précèdent, une conclusion s'impose: j'ai besoin de vacances. Et de changer d'air. Si ma hiérarchie n'a pas menti sur la marchandise, je devrais disposer, cette semaine encore, en vertu du premier mai, qui est férié, et du triple pontage cardiaque abolissant, dans la foulée, le deux mai, qui tombe un vendredi, de quatre jours de congé. Pour peu que la paie d'avril m'ait été versée demain ou après-demain, je disposerai des fonds nécessaires au départ, quelques jours, dans un cadre neuf, point encore usagé par ma Weltanschauung blasante, vadrouille à l'issue de laquelle je reviendrai, régénéré, affronter mes démons intérieurs et les élèves chinois, à moins d'un mois de leurs examens de fin d'année, préfigurant la quille.

    Programme de la nuit: si le coup de barre m'envahissant soudain est synonyme, comme je le crois, d'un appel au sommeil, m'aller étendre, quelques heures durant, sur la couche prévue à cet effet, quelles qu'aient été mes résolutions initiales. Lire quelques pages de l'ouvrage en cours, "Aristoi", de Walter Jon Williams, son roman qui rappelle le plus Zelazny, grosse influence au début de sa carrière ("Hardwired" était d'ailleurs un hommage appuyé à "Damnation Alley", du même auteur, qui habitait, avant de mourir peu de temps après la publication d' "Aristoi", dans le même coin du Nouveau-Mexique, et avec lequel Williams avait co-écrit une ou deux anthologies, en plus d'une sorte de roman court à quatre mains, dont je ne sais pas grand-chose puisque je ne l'ai pas lu).

    Demain matin, tâcher de me lever vers six heures, histoire d'être frais, voire dispos, pour ma journée de cours. Mettre au point le contenu, aussi exact que possible mais vraisemblablement terriblement flou, de mes cours. Ne pas trembler face aux fauves, l'arène est mon domaine, j'en ferai mon jardin. Le soir, voire le midi, m'effondrer comme un château de cartes, en Andalousie, érigé à marée basse sur des sables mouvants. Ne pas baisser les bras. Il me reste, si j'ai bien compté, tout au plus quatre à six semaines pleines de travail avant d'être libre. Libre de dériver, un peu plus à l'est, vers des contrées inexplorées.

   

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