Mardi 1 juillet 2008
Mardi premier juillet deux mille huit. Huit heures cinquante-cinq du matin (heure chinoise, de moins en moins en phase avec mon métabolisme et mon rythme interne, quatorze heures cinquante-cinq). Sans y être pour grand-chose, je vois mon cycle de sommeil se décaler posément vers un consensus estival, propice aux vacances que je m'apprête à prendre. Réveil vers huit heures ce matin, frais, dispos, les poumons encombrés par la pollution bel et bien présente en région parisienne. C'est que j'habite à la campagne, moi, désormais.
Dans le tourbillon du retour, j'ai laissé en plan mon récit de voyage. Je ne suis plus tout à fait sûr d'où mon fil en était resté. Mettons que je venais d'arriver à Pékin, après vingt-deux heures de train, deux repas chauds et du sommeil en vrac. Que dire de Pékin, en quelques mots, sachant que je n'y suis resté que trois jours?
Pékin est une grande ville, et c'est un euphémisme dont j'ai pleinement conscience. Par contraste, Paris est une petite ville (je n'inclus pas la banlieue). Le centre-ville de Pékin, où j'ai très peu mis les pieds, est bâti selon un plan en damier, que la Chine ancienne appliquait à chacune de ses capitales successives. Au centre de la capitale, le palais impérial (la Cité Interdite), devant laquelle une place gigantesque (la place Tian An Men, heureusement débarassée de ses chars) permet d'interagir avec le reste de l'empire.
Aujourd'hui, la Cité Interdite n'est plus qu'un musée. Sinon dans le film de Bertolucci, je ne l'ai vue que du dessus, depuis un parc surplombant le complexe. La Cité Interdite occupe tout un pâté de maisons, avec des toits qui dépassent et des gens tout petits qui en arpentent les allées. Mes hôtes n'avaient pas envie de mettre les pieds sur le site, et à moins d'y passer la journée, je n'aurais pas eu le temps de tout voir. Je n'ai donc rien vu.
Quand je suis arrivé à Pékin, le temps était brumeux, et s'est maintenu tel quel jusqu'au dernier jour de mon séjour. Il faisait relativement chaud, plutôt lourd, mauvaise visibilité. La fatigue du voyage, et des semaines précédentes, consacrées au dur labeur justifiant ma présence en Chine, m'a plutôt incité au repos qu'à l'aventure. Les taxis étant globalement peu onéreux en Chine, même dans la capitale, l'essentiel de mes déplacements se sont effectués par ce biais. Autant dire que j'ignore, peu ou prou, où j'ai bien pu passer. Pékin est une ville qu'il me reste à découvrir.
Mais reprenons le fil linéaire du récit. Le mercredi dix-huit juin dernier, vers neuf heures du matin, je fus rejoint par Vertige, après quelques cafouillages, en gare de Pékin-Ouest. Taxi jusqu'au domicile qu'il sous-louait, à rendre le lendemain, dans une cité universitaire du nord de la ville. L'agencement intérieur des appartements pékinois est semblable à ce que j'ai pu voir ailleurs en Chine. Pareil qu'en France, d'ailleurs. Je ne suis pas là pour décrire des canapés.
Après un bref repos matinal, nous sommes allés marcher dans les rues de Pékin, manger des nouilles chez un traiteur musulman (reconnaissable à sa devanture blanche et verte), boire de la bière, croiser des gens qui ne nous souriaient pas. Tout comme à Hong-Kong, Shanghai ou Shenzhen, les Pékinois ont l'habitude de voir des étrangers. Je ne suis plus le phénomène de foire qu'a fait de moi le fait d'être le seul étranger dans une petite ville de campagne où personne ne vient jamais. L'anonymat est une bénédiction, mon poignet commençait à faiblir sous l'assaut des autographes.
Prendre le pouls d'une ville est un processus relativement long. Pour moi, Pékin, tout comme Shanghai à laquelle il est facile de la comparer, est une ville faite pour l'automobile. Il est difficile, pour le piéton, de s'y mouvoir. Les villes américaines, souvent édifiées selon le même plan en damier que les capitales chinoises (ce qui n'est, a priori, pas le cas de Shanghai), partagent certainement ce trait (je n'y ai jamais mis les pieds). A deux mois des jeux olympiques, Pékin est en travaux constants. Je suis hébergé non loin du village olympique, que je ne verrai pas, mais les chantiers s'activent, jour et nuit, dans la plus grande précipitation.
A Pékin, trois jours durant, j'ai dormi, lu, parlé à des gens que je connaissais déjà, fait du vélo dans les vieux quartiers du centre-ville, longé des hutong, habitat traditionnel de maisons basses autour d'une cour intérieure carrée constituant l'espace de vie commune du quartier, habitat en voie de disparition/muséification/conversion en piège à touristes. J'ai arpenté les étages d'un centre commercial, mangé des nouilles, du poisson, de l'agneau, des brochettes, du canard laqué (spécialité locale), bu des bières et eu chaud.
Vertige devant rendre ses clefs le lendemain, je l'ai aidé à déménager son encombrante chaise de bureau, après quoi j'ai entrepris de déplacer mon propre barda chez d'autres amis, les Grimm, ayant généreusement accepté de m'héberger le restant de mon séjour. Pékin est structuré, au-delà du damier central, par six cercles concentriques, ses autoroutes périphériques, numérotées vers l'extérieur. Mon nouveau point de chute se situait près du cinquième cercle, le précédent aux environs du troisième. Plus que trois cercles et on pourra, sans mentir, dire quel enfer est Pékin.
Pour l'essentiel, j'ai passé les deux jours suivants en intérieur, ou dans le quartier attenant, à bavarder, dormir devant des films, lire ce qui me tombait sous la main, jouer aux fléchettes, manger la nourriture locale et dédaigner la visite des sites touristiques. Je pourrai toujours faire ça l'an prochain, je compte y retourner. La Grande Muraille n'aura pas bougé, si j'en crois ma lecture des astres. J'ai passé deux jours fort agréables chez mes hôtes, qu'ils en soient remerciés. Chaleureusement. J'insiste.
En lecture durant mon séjour à Pékin, le dispensable dernier roman d'Amélie Nothomb, "Ni d'Eve, ni d'Adam", énième variation sur son séjour phantasmé au Japon; "Pékin", chronique d'Albert Londres, reporter dans la capitale vers dix-neuf cent vingt-cinq, au milieu du chaos propre à cette époque, cocasse; "Oasis interdites", d'Ella Maillard, la grande voyageuse suisse, partie de Pékin en janvier trente-cinq pour rejoindre le Cachemire indien, en passant par le Turkestan chinois, Xinjiang, Taqlamaqan, au sud de la Route de la Soie. On ne dira jamais assez de bien d'Ella Maillard, ses récits de voyage sont un excellent remède à l'immobilisme.
Le samedi vingt-et-un juin, après trois jours dans la capitale, je quittai Pékin, avec tous mes bagages, pour une nouvelle dislocation dans les trains chinois, en compagnie de Vertige et à destination de Qingdao (prononcer Tsingtao, faute de mieux, comme la bière que cette ville exporte), perle du littoral, fleuron du tourisme chinois, capitale chinoise de la bière. Faute d'avoir pris nos billets à temps, nous voyageâmes en première classe, nuitamment, calfeutrés dans un wagon-lit. Suite au prochain épisode.
Commentaires