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Mardi 1 juillet 2008

    Mardi premier juillet deux mille huit. Huit heures cinquante-cinq du matin (heure chinoise, de moins en moins en phase avec mon métabolisme et mon rythme interne, quatorze heures cinquante-cinq). Sans y être pour grand-chose, je vois mon cycle de sommeil se décaler posément vers un consensus estival, propice aux vacances que je m'apprête à prendre. Réveil vers huit heures ce matin, frais, dispos, les poumons encombrés par la pollution bel et bien présente en région parisienne. C'est que j'habite à la campagne, moi, désormais.

    Dans le tourbillon du retour, j'ai laissé en plan mon récit de voyage. Je ne suis plus tout à fait sûr d'où mon fil en était resté. Mettons que je venais d'arriver à Pékin, après vingt-deux heures de train, deux repas chauds et du sommeil en vrac. Que dire de Pékin, en quelques mots, sachant que je n'y suis resté que trois jours?

    Pékin est une grande ville, et c'est un euphémisme dont j'ai pleinement conscience. Par contraste, Paris est une petite ville (je n'inclus pas la banlieue). Le centre-ville de Pékin, où j'ai très peu mis les pieds, est bâti selon un plan en damier, que la Chine ancienne appliquait à chacune de ses capitales successives. Au centre de la capitale, le palais impérial (la Cité Interdite), devant laquelle une place gigantesque (la place Tian An Men, heureusement débarassée de ses chars) permet d'interagir avec le reste de l'empire.

    Aujourd'hui, la Cité Interdite n'est plus qu'un musée. Sinon dans le film de Bertolucci, je ne l'ai vue que du dessus, depuis un parc surplombant le complexe. La Cité Interdite occupe tout un pâté de maisons, avec des toits qui dépassent et des gens tout petits qui en arpentent les allées. Mes hôtes n'avaient pas envie de mettre les pieds sur le site, et à moins d'y passer la journée, je n'aurais pas eu le temps de tout voir. Je n'ai donc rien vu.

    Quand je suis arrivé à Pékin, le temps était brumeux, et s'est maintenu tel quel jusqu'au dernier jour de mon séjour. Il faisait relativement chaud, plutôt lourd, mauvaise visibilité. La fatigue du voyage, et des semaines précédentes, consacrées au dur labeur justifiant ma présence en Chine, m'a plutôt incité au repos qu'à l'aventure. Les taxis étant globalement peu onéreux en Chine, même dans la capitale, l'essentiel de mes déplacements se sont effectués par ce biais. Autant dire que j'ignore, peu ou prou, où j'ai bien pu passer. Pékin est une ville qu'il me reste à découvrir.

    Mais reprenons le fil linéaire du récit. Le mercredi dix-huit juin dernier, vers neuf heures du matin, je fus rejoint par Vertige, après quelques cafouillages, en gare de Pékin-Ouest. Taxi jusqu'au domicile qu'il sous-louait, à rendre le lendemain, dans une cité universitaire du nord de la ville. L'agencement intérieur des appartements pékinois est semblable à ce que j'ai pu voir ailleurs en Chine. Pareil qu'en France, d'ailleurs. Je ne suis pas là pour décrire des canapés.

    Après un bref repos matinal, nous sommes allés marcher dans les rues de Pékin, manger des nouilles chez un traiteur musulman (reconnaissable à sa devanture blanche et verte), boire de la bière, croiser des gens qui ne nous souriaient pas. Tout comme à Hong-Kong, Shanghai ou Shenzhen, les Pékinois ont l'habitude de voir des étrangers. Je ne suis plus le phénomène de foire qu'a fait de moi le fait d'être le seul étranger dans une petite ville de campagne où personne ne vient jamais. L'anonymat est une bénédiction, mon poignet commençait à faiblir sous l'assaut des autographes.

    Prendre le pouls d'une ville est un processus relativement long. Pour moi, Pékin, tout comme Shanghai à laquelle il est facile de la comparer, est une ville faite pour l'automobile. Il est difficile, pour le piéton, de s'y mouvoir. Les villes américaines, souvent édifiées selon le même plan en damier que les capitales chinoises (ce qui n'est, a priori, pas le cas de Shanghai), partagent certainement ce trait (je n'y ai jamais mis les pieds). A deux mois des jeux olympiques, Pékin est en travaux constants. Je suis hébergé non loin du village olympique, que je ne verrai pas, mais les chantiers s'activent, jour et nuit, dans la plus grande précipitation.

    A Pékin, trois jours durant, j'ai dormi, lu, parlé à des gens que je connaissais déjà, fait du vélo dans les vieux quartiers du centre-ville, longé des hutong, habitat traditionnel de maisons basses autour d'une cour intérieure carrée constituant l'espace de vie commune du quartier, habitat en voie de disparition/muséification/conversion en piège à touristes. J'ai arpenté les étages d'un centre commercial, mangé des nouilles, du poisson, de l'agneau, des brochettes, du canard laqué (spécialité locale), bu des bières et eu chaud.

    Vertige devant rendre ses clefs le lendemain, je l'ai aidé à déménager son encombrante chaise de bureau, après quoi j'ai entrepris de déplacer mon propre barda chez d'autres amis, les Grimm, ayant généreusement accepté de m'héberger le restant de mon séjour. Pékin est structuré, au-delà du damier central, par six cercles concentriques, ses autoroutes périphériques, numérotées vers l'extérieur. Mon nouveau point de chute se situait près du cinquième cercle, le précédent aux environs du troisième. Plus que trois cercles et on pourra, sans mentir, dire quel enfer est Pékin.

    Pour l'essentiel, j'ai passé les deux jours suivants en intérieur, ou dans le quartier attenant, à bavarder, dormir devant des films, lire ce qui me tombait sous la main, jouer aux fléchettes, manger la nourriture locale et dédaigner la visite des sites touristiques. Je pourrai toujours faire ça l'an prochain, je compte y retourner. La Grande Muraille n'aura pas bougé, si j'en crois ma lecture des astres. J'ai passé deux jours fort agréables chez mes hôtes, qu'ils en soient remerciés. Chaleureusement. J'insiste.

    En lecture durant mon séjour à Pékin, le dispensable dernier roman d'Amélie Nothomb, "Ni d'Eve, ni d'Adam", énième variation sur son séjour phantasmé au Japon; "Pékin", chronique d'Albert Londres, reporter dans la capitale vers dix-neuf cent vingt-cinq, au milieu du chaos propre à cette époque, cocasse; "Oasis interdites", d'Ella Maillard, la grande voyageuse suisse, partie de Pékin en janvier trente-cinq pour rejoindre le Cachemire indien, en passant par le Turkestan chinois, Xinjiang, Taqlamaqan, au sud de la Route de la Soie. On ne dira jamais assez de bien d'Ella Maillard, ses récits de voyage sont un excellent remède à l'immobilisme.

    Le samedi vingt-et-un juin, après trois jours dans la capitale, je quittai Pékin, avec tous mes bagages, pour une nouvelle dislocation dans les trains chinois, en compagnie de Vertige et à destination de Qingdao (prononcer Tsingtao, faute de mieux, comme la bière que cette ville exporte), perle du littoral, fleuron du tourisme chinois, capitale chinoise de la bière. Faute d'avoir pris nos billets à temps, nous voyageâmes en première classe, nuitamment, calfeutrés dans un wagon-lit. Suite au prochain épisode.

   

   


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Samedi 28 juin 2008

    Samedi vingt-huit juin deux mille huit. Vingt-trois heures cinquante-trois (heure métabolique, chinoise, interne horlogère, cinq heures cinquante-trois du matin). Je reprends peu à peu possession de mon territoire, qui inclut notamment ma bibliothèque personnelle, la ville de Paris et sa banlieue sud. Ma réacclimatation au clavier français est en bonne voie, c'est-à-dire que je ne me trompe plus que cinquante pour cent du temps entre le A et le Q quand je tape sans regarder ce que font mes doigts. D'ici quelques jours, j'espère avoir retrouvé toute ma dextérité d'antan.

    Pour battre le fer tant qu'il est chaud, exposer mes souvenirs tant qu'ils sont présents dans mon occiput, je me permettrai de reprendre le fil interrompu hier, du voyage effectué en Chine, il y a une dizaine de jours, et si je m'en sens la force, du retour en France. Tout dépendra de ma capacité à ne pas disgresser outre-mesure, et de mon aisance à brutaliser mon clavier francophone. La fatigue, et ses lames de fond, pourraient venir jouer les trouble-fêtes.

    Mardi dix-sept juillet, on s'en souvient, j'avais quitté mon domicile chinois pour entreprendre un mini-circuit du pays, avant de regagner des horizons plus familiers. Il était tôt, j'avais peu dormi, le Sultan m'accompagnait jusqu'à la grand-ville voisine et je m'apprêtais à prendre place dans un bus pour icelle. J'y pris donc place, et vers six heures et demie, nous nous élançâmes, nobles de fatigue, vers la gare ferroviaire la plus proche.

    Les Chinois du sud (je manque d'expérience personnelle avec leurs compatriotes septentrionaux) conduisent comme tous les gens du sud, un pied sur la pédale de vitesse, une main sur l'avertisseur et une confiance aveugle en leur bonne étoile. Les pus gros véhicules, qui de droit divin klaxonnent plus fort et plus longtemps que les autres, se voient céder la priorité par le menu fretin, qui applique en retour la même méthode envers les deux-roues.

    Les piétons, qui n'hésitent pas à marcher le long des routes de campagne, s'inclinent devant les vélos, qui se rangent pour laisser passer scooters, mobylettes et autres cycles motorisés, lesquels se rabattent pour accorder la préséance aux voitures, de plus en plus fréquentes en Chine. Au sommet de la hiérarchie, autobus, camions, engins de chantier, fourgonnettes et semi-remorques se taillent la part du lion. Il n'est pas rare, en revanche, d'apercevoir un mini-bus agonisant sur le bord de la route, un cycliste inanimé que la collision avec une moto n'a pas ménagé, et la foule de curieux qui s'agglutine alors, la nuque tendue pour mieux détailler l'incident, autour des infortunés.

    Une heure et demie de bus plus tard, nous arrivâmes à Ganzhou, grande ville du sud du Jiangxi, province du centre-sud, plutôt vers l'est mais pas trop. Le Jiangxi s'étire du nord au sud comme une chaussette informe. C'est très beau. Dans mon coin de campagne, les gens sont pauvres, la terre aride, rocailleuse, oxydée, les collines abruptes mais relativement basses. Plus loin vers le nord-est, la verdure abonde, la prospérité affleure, les mentalités ne changent guère, mais les portefeuilles s'épaississent sensiblement.

    Suite à l'organisation hors-paire de Larry-les-Bras-Cassés, je disposais d'une bonne heure, une fois sur place, pour gagner la campagne, repérer une petite école primaire-collège isolée, y rencontrer une collègue s'étant fendue des deux ou trois cents yuans du billet, la rembourser en échange dudit billet, repartir vers la gare et connaître les joies du départ en train. Le chauffeur du taxi, du tac-au-tac, nous conduit dans la mauvaise école; il faut une conversation téléphonique avec Cindy, notre contact local, pour qu'il finisse par mieux s'orienter.

    Cindy est jeune, motivée par son métier, qu'elle exerce depuis bientôt dix ans dans le même établissement campagnard. Pour la remercier de son intercession, le Sultan et moi-même faisons le tour des classes, offrant ainsi aux élèves la chance unique de bredouiller trois mots d'anglais aux étrangers que nous sommes. Succès garanti, sinon la timidité endémique de l'écolier chinois, lequel rechigne manifestement à prendre la parole devant le groupe. Nous repartons tels des dieux grecs, les cheveux au vent, fiers du devoir accompli, à bord du même taxi, dont le compteur tournait, en attendant que nous daignassions nous extirper du piège pédagogique habilement tendu par notre générosité nonpareille.

    Une demi-heure plus tard, nous gagnons la gare. J'y attends sagement mon train, qui part vers neuf heures du matin, dans une salle bondée. Dans les gares chinoises, le public n'accède au train qu'une demi-heure environ avant le départ de celui-ci; c'est alors la cohue, beaucoup de passagers estimant qu'ils ont le droit de bousculer leurs congénères pour les précéder dans la file d'attente. Je patiente en général à l'écart du serpent populeux, puisqu'une place numérotée, en exemplaire unique et dont le nom figure sur mon billet, m'est acquise pouvu que je monte à bord.

    Adieux au Sultan, qui restera une semaine de plus sur place, dédaignant les grandes villes pour cultiver ses pommes d'amour en toute quiétude. Train-couchettes, wagon-lit, vingt-deux heures de voyage jusqu'à Pékin. Je tue le temps en lisant Kazantzakis, en dormant, en mangeant les prunes généreusement offertes par ma voisine, une Pékinoise native des Huangshan (les Montagnes Jaunes, fort pittoreques, où je ne mettrai pas les pieds), descendue dans le Jiangxi pour représenter la maison d'édition de manuels scolaires pour laquelle elle travaille. Je discute avec elle.

    Vers vingt-deux heures, le personnel de bord ferme les rideaux, couvre les feux, se carapate en tapinois. Bercé par le roulis, je dors jusqu'au matin. Une heure avant l'arrivée à Pékin, un historien dissident, soucieux de faire publier à l'étranger un ouvrage censuré par le régime en place, me parle de Pompidou, venu dans son bled trente-huit ans plus tôt, sur l'initiative du Général, admirer une statue de Bouddha, manger des rollmops, affronter au flipper l'élite de la jeunesse locale.

    Les trois jours passés sur Pékin ne m'auront permis que d'en effleurer la surface. De taxi en taxi, je n'aurai vu de la ville que des fragments épars, reliés par des rubans d'asphalte et le guidage expert de Vertige, venu me chercher à la gare: ayant vécu trois ans sur place, il connaît bien les lieux, et revient, chaque année, y passer la saison estivale, renouvelant ses contacts, renouant avec le présent, entretenant son chinois, quasi-bilingue, au contact des autochtones.

    Une fois de plus, je me vois contraint d'interrompre ma narration. J'y donnerai suite très prochainement, et j'espère pouvoir achever ce récit avant que le retour au monde réel n'ait fini de banaliser mon trot global. Il est minuit cinquante-deux, et si je parviens à veiller tard, il n'est pas dit que je ne m'éveillerai pas, comme chaque matin depuis dix jours, vers cinq heures. Mon organisme est conditionné à guetter le point du jour, pour mieux attaquer le voyage qu'il s'attend à reprendre. Je n'ai pourtant ni train, ni avion à saisir au bond, ni de chambre d'hôtel à quitter précipitamment. Gageons qu'un peu de repos me sera salutaire. En cas d'insomnie matinale, ce ne sont pas les lectures potentielles qui me manqueront.

 



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Vendredi 27 juin 2008

    Vendredi vingt-sept juin deux mille huit. Neuf heures trente du matin (heure chinoise, sur laquelle mon horloge interne persiste à se régler, quinze heures trente). Rentré en France depuis un peu plus de douze heures, je peine à retrouver certains de mes repères. Le plus difficile semble être la ré-acclimatation au clavier Azerty, dont la Chine n'est que faiblement pourvue. Je ne vous parle même pas de mon cycle de sommeil, qui ne sait plus trop où il en est, après une semaine de voyage en continu.

    Au terme d'un périple d'une dizaine de jours, en Chine et un peu plus à l'ouest, j'ai donc regagné mes pénates, pour une durée non précisée, supérieure à un mois mais inférieure à deux. Buts du voyage: obtenir un visa de travail pour repartir au loin; revoir tout un tas de gens que je n'ai pas pu prendre dans ma valise en quittant la France; me ressourcer, prendre du repos, voir du pays mais pas trop.

    Si je survole la chronologie de ma décade loin de tout clavier, fût-il bêtement qwertyste comme ils le sont tous là-bas, on se rendra mieux compte de la dérive où j'ai perdu tout repère, horaire, géographique ou claviériste, entre Ailleurs et Ici. Cette histoire se passe dans un train, parfois dans un hôtel, éventuellement dans un avion. La production a mis son véto à l'inclusion d'une cavalcade (allez donc taper ça après quatre mois de claviérite aiguë) ou d'une traversée de l'Atlantique à la rame, mais le voyage n'a manqué ni de soleil, ni de positions inconfortables dans les transports, ni de courses contre la montre entre une chambre climatisée, une gare introuvable et une fuite en taxi encastré dans le centre-ville de Pékin à l'heure de pointe.

    Le mercredi dix-sept juin dernier, premier jour du voyage, je me suis levé peu avant cinq heures du matin, au terme d'une vague sieste d'une heure et demie sur un canapé trop petit, généreusement mis à ma disposition par le gouvernement chinois pour que j'y puisse faire la sieste entre deux séances d'édification des masses. Dernière nuit dans mon domicile d'emprunt, donc. La valise n'étant toujours pas faite, et le départ prévu vers six heures du matin, j'ai entrepris de vider mes placards, prendre une ultime douche anticipant la raréfaction dudit article, manger quelque chose de léger avant la route.

    Le linge fripé, encore humide de la veille, eut tôt fait de rejoindre, dans la valise acquise par mon frère six ans auparavant pour son tour d'Afrique, les livres de poche achetés à Hong-Kong, précipitamment lus au cours des nuits blanches de la dernière semaine à Xinfeng. Frigo vidé, ordinateur éteint, fontaine débranchée. Anticipant sur un retour en Chine à la saison fraîche, j'ai laissé sur place chandails, écharpes et parkas, gageant que l'été français s'en passerait assez bien. A six heures pétantes, le Sultan m'attendait sur le seuil, bien vite rejoint par Larry-les-Gros-Bobards, venu m'escorter jusqu'aux grilles du lycée.

    Pendant que je m'escrimais contre la fermeture de la valise, faussée à l'aller par d'habiles douaniers chinois soucieux de faire l'inventaire de mes chaussettes avant d'en autoriser l'entrée sur leur territoire, Larry appelait consécutivement sept companies de taxi, avant d'en trouver une qui daignât venir chercher l'Etranger que j'étais, à six heures du matin, dans l'enceinte du lycée converti pour la circonstance en décor du dernier souvenir. Le taxi arriva, trop tôt, je pris ma valise temporairement hermétique sous le bras, mon ordinateur dans l'autre, le sac à dos sur les épaules et dévalai les escaliers pour prendre place dans le bolide. Les adieux, on s'en doute, furent déchirants.

    Vingt minutes de taxi me menèrent, en compagnie du Sultan héroïquement embauché comme porte-bagages jusqu'au train, jusqu'au terminal de la gare routière, pour la première étape de mon tour de Chine. Avec vingt minutes d'avance, heureusement compensées par un départ précipité, mon bus prit le chemin de la grand'ville voisine, où m'attendait le train pour Pékin. Suite au prochain épisode, irruption de la vie réelle dans le  fil de ma narration zélée.

 

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Lundi 16 juin 2008

    Lundi seize juin deux mille huit, vingt heures dix-sept (heure française, quatorze heures dix-sept). A moins de douze heures du départ, je n'ai toujours pas fait ma valise. De fait, je ne suis pas sûr, à l'heure actuelle, du contenu exact d'icelle. J'ai accumulé relativement peu d'accessoires durant mon séjour en Chine, si ce n'est une quarantaine de romans chinois que je n'ai pas lus (et qui resteront ici quoi qu'il arrive). Ma valise devrait pouvoir accueillir la totalité des vêtements et des livres anglais ou français ayant prévu de faire le voyage. Mais un doute plane encore sur les circonstances de mon voyage.

    Ellipse. Minuit trente-deux (heures française, dix-huit heures trente-deux). Je rentre à l'instant d'un dîner d'adieu en ville, en compagnie du Sultan. La boutique de milk-shakes que nous avions l'habitude de fréquenter quotidiennement a, malheureusement, fermé ses portes avant-hier, aussi n'avons-nous pu manger, une dernière fois, en dessert, leurs spécialités glacées. Mais nous nous sommes goinfrés des brochettes pékinoises près de la Tour Sacrée.

    Mon séjour à Xinfeng, quatre mois durant, aura été constellé de rencontres, de fatigue et de joie de vivre, malgré un gros passage à vide, et les aléas, tant du métier de prof que du statut d'expatrié dans un pays si différent. J'aurai beaucoup de choses à dire sur la Chine, et sur les Chinois que j'ai rencontrés, toutes ne sont pas bonnes, mais elles attendront. Dans l'ensemble, j'en garde une impression positive. Il faudra l'approfondir et la confirmer.

    Retournement de situation, ce matin, Larry-les-Gros-Bobards m'informe, vers neuf heures trente, que finalement, après entretien avec le principal et ses différents bras droits, il ressort que je suis un prof exceptionnel, qu'ils passent l'éponge sur mes fautes passées, et qu'ils aimeraient bien que je reste un peu. N'écoutant que mon inconscience, j'ai dit oui. Je repars pour un tour of duty en Chine, de septembre à février, moins les vacances scolaires. Souhaitez-moi bonne chance.

    Dans un avenir proche, il me faudra encore quitter les lieux, dans des délais de plus en plus étroits. L'enchaînement des circonstances menant au départ, scénarisées par Larry-les-Bras-Cassés, est un chef-d'œuvre d'inefficacité à la chinoise. A six heures du matin, j'ai rendez-vous avec cet empoté pour qu'il me dise si, oui ou non, la berline de l'école pourra me conduire à la gare routière. Dans le cas contraire, je devrai trouver un taxi, puis prendre un bus (départ prévu vers sept heures, arrivée sur Ganzhou, la ville voisine, projetée pour huit heures et demie).

    Une fois arrivé sur Ganzhou, il me faudra trouver un autre taxi, me rendre dans une école primaire de la campagne voisine, y rencontrer une amie de Larry, la déranger en plein cours, recevoir de sa part, et lui rembourser, le billet de train qu'elle aura eu la bonté de m'acheter, reprendre le taxi jusqu'à la gare ferroviaire, me précipiter dans le train, qui ne manquera pas d'être sur le départ, trouver ma couchette et tenter de négocier avec les autres passagers, qui seront à bord depuis une bonne heure, un espace de stockage pour ma valise.

    Ma valise, qui n'est pas encore ne serait-ce qu'esquissée, sinon dans mon esprit, n'aura pas à contenir, fort heureusement, tout mon bagage. Les affaires d'hiver, précautionneusement embarquées quand j'ai quitté la France, début mars, dans l'ignorance totale d'où en Chine j'aboutirais au juste, ne seront pas du voyage. Les livres lus, en revanche, retrouveront le chemin de leurs pénates, attendant un rapatriement plus ou moins définitif de ma part, courant deux mille neuf, pour connaître leur domicile suivant. A moins que je ne les vende d'ici là, mais je suis attaché à mes livres. Au retour de France, prévu pour la fin août, j'entends bien me munir de provisions suffisantes pour tenir tout l'automne.

    Je reviendrai sans doute, un jour ou l'autre, sur les raisons qui m'ont fait renquiller ici pour un semestre, de même qu'il me faudra encore détailler, si le temps s'en trouve, les circonstances exactes qui m'ont fait démissionner de l'Education Nationale, en pleine année de stage, pour aller exercer, à dix mille kilomètres de là, un métier somme toute similaire. L'enseignement de l'anglais, loin d'être ma vocation, ne sera pas mon métier permanent. J'envisage de relancer la mise pour six mois, guère davantage. Les voyages forment la jeunesse, laquelle menace de me faire défaut, à mesure que le temps m'en dépouille. L'adolescence clémentine dura bien jusqu'à trente-cinq ans, puisse la mienne l'égaler, voir la dépasser.

    Programme de la nuit: dormir, ou ne pas dormir. Se lever vers quatre heures du matin (dans trois heures) ne serait pas inutile, pour peu que je me fusse couché avant. Il me reste une valise à boucler, diverses bricoles à y emballer, affronter les aléas des transports, prendre mon train et y dormir vingt heures d'affilée. Départ prévu vers dix heures du matin, pour arriver sur Pékin le lendemain matin, vers neuf heures.

    Après deux ou trois jours passés sur Pékin, je reprendrai vraisemblablement le train, vers Qingdao, en compagnie de Vertige, qui passe l'été en Chine. De Qingdao, j'ai prévu de filer sur Shanghai, où m'attendra un avion pour Londres. Retour sur l'Europe prévu le mercredi vingt-cinq juin vers seize heures (heure locale), avec un complément routier jusqu'en France, sans doute nuitamment, pour une arrivée sur Paris projetée vers sept heures du matin (toujours heure locale), le matin du jeudi vingt-six.

    Pour connaître mes disponibilités en France, merci de me contacter, en quittant la métropole, j'ai perdu tout mon répertoire téléphonique. Si vous voulez recevoir des cartes postales, merci de me rappeler vos adresses physiques par courrier électronique. De plus amples renseignements vous parviendront au fur et à mesure que je prendrai le train, en Chine, l'avion, le bus, la voiture ou le métro, au terme du voyage, s'il plaît au miséricordieux (licence poétique, je suis athée).

   

 

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Vendredi 13 juin 2008

    Vendredi treize juin deux mille huit. Une heure seize du matin (heure française, dix-neuf heures seize). Nous sommes entrés dans la partie étroite de l'entonnoir, à quelques jours de mon départ. Dans trois jours, je quitterai Xinfeng, petite bourgade du sud de la Chine, pour toujours et à jamais. Mon billet de train m'attend dans la grand-ville voisine, contre remboursement, le jour J.

    Plus tôt dans la journée, j'ai assuré mes tous derniers cours. Malgré une fatigue tenace, et un début de laryngite (conséquence d'une soirée karaoké par trop arrosée, hier), j'ai pu achever mon contrat. En soirée, j'ai servi de juge pour un concours d'éloquence en langue anglais. Ce soir, les secondes s'affrontaient dans une lutte sans merci pour partir en voyage aux frais de la princesse. Demain soir, les premières, mes élèves donc, s'entredéchireront pour s'arracher l'honneur de vacances au soleil.

    Après le concours d'hier soir (car entre-temps je me suis allé coucher, il est à présent dix heures vingt-six du matin), des collègues nous ont invités, le Sultan et moi-même, au restaurant. Convaincus de la justesse de ma cause, ils ont résolu d'aller trouver le directeur de l'école pour le convaincre de renouveler mon contrat. Je reste sceptique, mais si on me le proposait, peut-être ne dirais-je pas non.

    L'ivresse d'hier soir (nos hôtes chinois insistaient pour vider coupe sur coupe de bière, à défaut d'un poison plus violent) s'est estompée dans les brumes du sommeil, mais le mal de crâne, plus tenace, a eu besoin des premiers relents de grasse matinée pour déserter les méandres de mon cervelet. Je reste néanmoins flagada, pas frais, un peu défait. Je sens se profiler une sieste interminable.

    La température extérieure oscille entre le tolérable et l'intolérable, seuil franchi nuitamment: si je me réveille en sueur, il a été passé. Il pleuvait sans discontinuer depuis deux jours, mais un coup d'œil jeté par la fenêtre m'a fait prendre conscience d'une éclaircie. Si elle persiste, je jouerai au football avec mes élèves, cet après-midi, comme tous les samedis depuis quelques semaines. Mes blessures à répétition, qui ont mis un terme prématuré à ma carrière de joggeur du dimanche, me permettent tout juste d'être gardien de but. Je suis une passoire.

    Lecture récente, "Medusa's Children", de Bob Shaw, dont j'avais déjà lu "Orbitsville", il y a quelques semaines. De la SF à papa, la meilleure donc, qui n'hésite pas à condenser en cent cinquante pages ce qu'un Orson Scott Card ou Peter Hamilton aurait étalé sur les trois mille feuillets d'une tétralogie. J'aime bien les fresques stellaires interminables, surtout quand elles sont bien écrites, mais je ne suis pas contre un peu de sobriété.

    Actuellement en lecture, plus ou moins, quand je ne joue pas aux fléchettes dans mon salon, "Report to Greco", en anglais par défaut, dernières œuvre écrite (inachevée) par Nikos Kazantzakis avant sa mort. C'est mon premier Kazantzakis, dont je n'ai pas lu les romans, et cette biographie regorge d'aperçus dans l'intimité de ce que je pressens comme un écrivain essentiel du vingtième siècle (encore un). A creuser.

    Pour mon voyage, je risque de privilégier une lecture plus légère (et puis, le livre est au Sultan, qui restera ici une semaine de plus, donc retour au proprio), par exemple "Atlas Shrugged", d'Ayn Rand, indigeste pavé (mille deux cents pages imprimées tout petit) naïvement emporté dans l'espoir que je pourrais, enfin, lui consacrer le mois qu'il mérite (ou les trois jours de lecture intense qu'il aurait plus vraisemblablement reçus, pour peu qu'il fût passionnant). Rand a déjà souffert de la fatigue durant mon voyage à Hong-Kong. Pour les vingt-deux heures en train jusqu'à Pékin, je suis prêt à lui laisser sa chance.

    Comme l'argent durement gagné au service du gouvernement chinois n'est pas déclaré (mon permis de travail ne me permet pas de changer en euros une somme supérieure à celle que j'ai changée en yuan à mon arrivée), je n'ai pu en convertir qu'une faible partie, avec l'aide d'une collègue munie des papiers nécessaires. La banque locale ne contenait que mille euros, à partager avec le Sultan. Argent de poche pour les vacances.

    A défaut de conserver jusqu'en France, où elle ne servira de rien, une grosse liasse de billets rouges qui me permettrait de vivre comme un prince tant que je suis en Chine, j'ai préféré investir dans quelque chose de tangible, et j'ai fini par m'acheter l'ordinateur portable que j'aurais dû me procurer il y a six mois (avec financement grand-paternel, cadeau pour mes trente ans, hélas engloutis prématurément dans d'autres pôles de dépense). C'est un truc un peu lourd, avec un système d'exploitation entièrement en chinois. J'hésite à me faire installer Linux par le Sultan avant mon départ. Je n'y connais rien, mais j'ai dans l'idée que ce serait plus maniable. A décider vite.

    Programme de la journée: me recoucher. Sortir acheter des nouilles, ou des brochettes, sur le coup de midi. Ecouter George Harrison en boucle. Jouer au football (penser à regarder les résultats des matches, mes élèves m'ont dit qu'il y avait quelque chose comme une coupe d'Europe des nations en cours). Endurer trois ou quatre heures d'éloquence baveuse par des adolescents chinois, avant de me murger avec leurs professeurs. La belle vie, en somme.

 

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Lundi 9 juin 2008

    Lundi neuf juin deux mille huit. Dix-neuf heures neuf (heure française, treize heures neuf). Les choses se précipitent. J'ai entamé ma toute dernière semaine de cours, le nombre de nuits me restant à passer dans mon vaste logement de fonction gratuit se compte désormais sur les doigts d'une seule paire de mains, et mon billet de retour aérien a été modifié (date prévue pour l'atterrissage à Londres, mercredi vingt-cinq juin vers seize heures). Le départ est proche.

    Cette semaine, les rapports avec les élèves sont excellents, mon plan de cours n'est peut-être pas parfait, mais comme c'est le dernier, je peux me permettre quelques excentricités inédites, apprendre quelques expressions françaises à mes ouailles, leur donner mon adresse électronique et faire, pour la première fois, régner une discipline de fer.

    En contrepartie de tout cela, j'ai droit à des applaudissements, des sourires épanouis, des lettres, une caligraphie et une avalanche de zongzi. Les zongzi sont une sorte de galette de riz pyramidale, gluante, enrobée dans des feuilles de bananier (ou toute autre plante analogue), éventuellement fourrée de pois ou d'œuf. Ils constituent, de fait, un plat de fête spécialement confectionné pour Duanwu Jie, Dragon Boat Festival en anglais, Fête des Bateaux-Dragons en français.

    Traditionnellement, des courses en canot, dont les formes évoquent celles du monstre mythique, sont organisées sur tous les cours d'eau de Chine (et d'ailleurs en Asie) susceptibles d'accueillir l'événement. De fait, je suis passé à côté de cet aspect-là des réjouissances, n'ayant pas su où, dans les environs, aller contempler les joutes nautiques. Au lieu de quoi, je suis resté à bouquiner "The Clan of the Cave Bear", premier roman d'une pentalogie due à Jean M. Auel, Américaine de son état (et honnêtement septuagénaire à l'heure où j'écris ces lignes).

    Le cycles des Enfants de la Terre (pour peu que la traduction française rende compte du titre d'origine) met en scène des hommes de Néanderthal, auxquels vient se mêler une enfant Cro-Magnon, qui deviendra membre d'une tribu, apprenant leur langage et se liant d'affection avec eux. Un vague élément fantastique émerge même par moments. Le premier tome date de mille neuf cent quatre-vingts. Je lirai vraisemblablement les autres un de ces jours. Cinquième et dernier volume en date paru en deux mille deux.

    Ce week-end, notre lycée, centre d'examen, accueillait les candidats régionaux à l'équivalent chinois du baccalauréat. Plus qu'une formalité comme le bac, il s'agit bel et bien de la seule et unique porte d'entrée aux études supérieures, pour les élèves n'ayant pas le luxe de pouvoir se payer les très onéreuses universités privées, qui fleurissent un peu partout. Seule une poignée d'élus accéderont aux facs de tout premier plan, une fraction à peine plus importante pouvant se rabattre sur les universités de seconde zone. Les boîtes privées, moins bien cotées, sont l'apanage des fils et filles à papa.

    Du coup, jeudi après-midi et vendredi comptaient également comme des jours de repos, durant lesquels je me suis, essentiellement, reposé. La chaleur qui règne depuis quelque temps me force à des réveils matinaux, la sueur ayant une fâcheuse tendance à me gêner, quand je suis amené à dormir dedans. A force de macérer dans mon jus, je préfère me lever et quitte à suer, en être redevable à une activité, quelle qu'elle soit, plutôt qu'au repos trompeur d'un demi-sommeil cloaqueux.

    Conséquemment, j'ai rarement fait la grasse matinée au-delà de huit heures du matin. Couplées à la fatigue physique héritée de mes imprudentes intrusions dans le milieu du sport, ces difficultés à garder le sommeil m'ont permis de ne pas trop me décaler, comme j'en ai souvent l'habitude pendant mes vacances. De fait, j'ai un peu trop forcé sur le sport, notamment la course à pied, allant jusqu'à courir plus de cinq kilomètres d'affilée. En conséquence de quoi, j'ai chopé d'une tendinite, voire d'une périostite, au mollet gauche. Je me souviens à présent pourquoi j'avais arrêté le sport, il y a treize ans: j'ai des mollets de merde.

    Programme de la soirée: sortir en ville, faire des achats, des rencontres insolites, manger une soupe, des nouilles, boire de la bière, des milk-shakes. La routine, donc. En soirée, tâcher de ne pas me coucher trop tard. Lutter contre la chaleur pour arracher au sommeil quelques précieuses heures avant de devoir renchaîner sur une nouvelle journée de cours. Il me reste vingt-et-une heures de cours avant la fin, qui risque d'arriver vite.

 

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Mercredi 4 juin 2008

    Mercredi quatre juin deux mille huit. Vingt-trois heures quarante-six (heure français, dix-sept heures quarante-six). Rien de bien neuf depuis deux jours, sinon que la tendance semble se confirmer: la fin des temps est proche. Il me reste actuellement, en tout et pour tout, vingt-huit heures de cours à dispenser pour avoir finmon service, plus un week-end en tant que juge du concours de discours en langue anglaise organisé par le lycée.

    La fatigue est un des éléments dominants de mon paysage actuel. Une fatigue saine, physique, déterminée par le sport pratiqué en soirée, et par la charge de fatigue accumulée les jours précédents. Je cours en moyenne deux à trois kilomètres par jour, autour d'une piste de quatre cents mètres, en terre battue, et je me livre au badminton quand je peux, au tennis de table quand mon voisin accepte. Conséquence principale de cette activité sportive tardive, je m'endors deux à trois heures plus tôt qu'avant, et le réveil en est d'autant facilité.

    Aujourd'hui a été, sans conteste, la journée la plus chaude depuis mon arrivée en Chine. Atmosphère étouffante, de celles qui font prendre trois à quatre douches par jour, suées continues dès le petit matin. Un temps résolument estival, donc. Il paraît que les grandes villes, à la même période, sont pire, invivables, livrées au feu de l'enfer qui consume les chairs et capture les esprits dans un étau d'acier. Je n'y suis pas encore, mais je me prépare psychologiquement à la découverte de la capitale, prévue dans dix jours.

    Après les deux heures que je dispenserai demain matin, trop tôt pour moi mais je trouverai bien quelque chose à leur faire faire, je pourrai profiter d'un week-end anticipé.  Ce week-end, les élèves de terminale passeront l'équivalent local du bac, porte d'accès aux études universitaires beaucoup plus étroites que la nôtre, puisque seuls dix pour cent environ des candidats sont admis à l'université. La pression est terrible pour ces chères têtes brunes.

    Programme de la soirée: d'ici quelques minutes, me brosser les dents, m'imiscer entre le drap humide et le matelas moite, lire quelques pages de "The Clan of the Cave Bear" (roman préhistorique à la Rosny l'Aîné, écrit par madame Jean Auel), puis sombrer dans le sommeil du juste. Demain matin, me décharger, en automate, des deux heures de cours maladroitement coincées entre ma nuit trop courte et un week-end fort bienvenu. Une vague idée de plan de cours, je vais leur parler de super-héros, j'y connais un rayon (gamma).

 

 

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Lundi 2 juin 2008

    Lundi deux juin deux mille huit. Vingt-trois heures vingt-et-une (heure française, dix-sept heures vingt-et-une). Alors qu'il ne me reste plus que trente-huit heures de cours à assurer avant la fin de mon contrat, les choses semblent prendre un cours résolument tourné vers le départ, de plus en plus proche.

    Aujourd'hui, j'ai contacté m'a compagnie d'aviation pour avancer de sept mois mon retour. Je quitterai la Chine depuis Shanghaï, le mercredi vingt-cinq juin prochain, sur les dix heures quatorze. Le Sultan sera du même vol. Une fois à Londres, terminus de mon avion, il me faudra encore regagner Paris avant de me sentir chez moi. J'ai à la fois hâte d'y être, et un certain plaisir à pouvoir jouir davantage de la Chine, dans les quatre semaines à venir.

    Le retour à la vie active, après l'épisode quasi-vacancier hong-kongais, n'a pas été facile, mais j'ai fait le nécessaire. Je me tiens à mes résolutions de ne rater aucun cours d'ici au treize juin, cas de force majeure mis à part (par exemple, devoir parcourir mille bornes pour renouveler mon visa). Mes cours ne sont sans doute pas d'une qualité optimale, mais je m'efforce d'assurer l'essentiel, présentiellement et vocalement. Je parle beaucoup, je m'égosille, je perds mes poumons dans la tourmente.

    Hier, je me suis acheté une cible, avec fléchettes, qui trône sur le mur de mon salon. Quand je sera de retour en Europe, j'espère àtre devenu un pilier de pub, capable de coincer les dards dans les interstices tout petits qui multiplient par trois le score de la colonne. Je pense quotidiennement à mes ennemis, et je dirige mes missiles, à défaut de leurs corps haïssables, vers la cible.

    Depuis quelques jours, deux ou trois selon les derniers calculs en date des experts, je me suis remis au sport, sur une base de deux heures par jour environ. Badminton, ping-pong, basket-ball, tout est bon pour donner et se sentir valeureux auprès de ses pairs. Je privilégie le badmindton, auquel je ne connais rien, et la course à pied autour du stade, que j'essaie de déceler depuis que les chameaux broutent à Beyrouth. Un kilomètre de plus chaque jour. J'en suis à trois, mais je ne désespère pas de la voir smile again some day.

    Constat, certes embarassant mais il faut bien se rendre à l'évidence: je suis en train de m'endormir, et mes propos peuvent sembler incohérents. Inutile. Je me sacrifice pour la noble cause. Nous tenterons demain d'éclaircir les brumes tendues par l'esprit humain depuis longtemps, et de filer aux trousses de ce faux chevalier.

Programme de la soirée: look, I'm BUSY
goddamn. Hmm. Je perds le contrôle. Dormir. Demain, tenter de démêler l'écheveau en récupérent le toll et il le fit. Suite au prochain épisode.

 

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Jeudi 29 mai 2008

    Jeudi vingt-neuf mai deux mille huit. Vingt-deux heures seize (heure française, seize heures seize). La marche du temps s'est quelque peu emballée ces derniers jours, proportionnellement aux distances parcourues. Après une virée de quatre jours dans le Sud lointain, je suis de retour sur mes terrains de chasse. Le bout de la route semble proche. Selon mon compteur personnel, il ne me reste plus que deux semaines à passer ici avant de reprendre la route. Un peu d'asphalte, de nuits blanches dans des trains chinois, quelques mégalopoles tropicales, avant d'amorcer un repli vers la France.

    Samedi dernier, vingt-quatre mai si j'ai bien compté, la matinée nous a permis, au Sultan et à moi-même, de nous rendre à vélo vers la gare de Xinfeng, située en bordure de la ville, à cinq ou six kilomètres du lycée où nous logeons. Nous nous y sommes cassé le nez, les guichets fermant à onze heures pour ne rouvrir que vers quatorze heures. Dans l'intervalle, une exploration des environs, un repas sur le pouce (bien arrosé de bière légère) et une non-sieste loin de la fournaise. Météo variable, grand beau temps calcinant, entrecoupé de giboulées tropicales.

    Le seul train de la nuit partant vers vingt-deux heures quarante-quatre, nous avons rejoint notre repaire, toujours à bicyclette, pour y faire nos affaires et qui lire, qui passer la serpillère en attendant l'heure du départ. Après une heure de marche, nous avons terminé le trajet en taxi (un euro la course), ma cheville gauche me faisant encore suffisamment mal que je ne souhaite pas forcer de trop en allongeant outre-mesure la foulée sur le dernier segment de route. Provisions faites pour la nuit, deux ou trois bouteilles d'eau ou de thé vert sucré, d'un-demi litre chacune, avant d'embarquer vers la mer.

    Le trajet ne fut pas bien long, six heures à peine, pour gagner Shenzhen, tentaculaire ville nouvelle imaginée il y a trente ans par Deng Xiaoping pour rivaliser sa voisine, Hong-Kong, encore sous le contrôle des Anglais (rétrocédée en nonante-neuf, dans la liesse nationale, avant de conserver depuis, grosso modo, le même mode de fonctionnement, à quelques nuances près que je suis trop mal renseigné pour préciser ici). Pas de places réservées, train de nuit avec places assises. Lumière constamment allumée, contrôleur occupé à écouter du blues-synthé-variétoche en mandarin sur sa radio portable, n'hésitant pas à en faire profiter tout le wagon. Lecture et siestes intermittentes.

    Débarqués à Shenzhen vers quatre heures cinquante-quatre du matin, nos courageux aventuriers déambulent une heure dans la chaleur étouffante du lieu, franchement tropicale, périodiquement interrompue de douches écossaises vite évaporées. Ignorer les nombreux taxis soucieux de nous charger dans leurs baudets, peu convaincus par les offres de massage-avec-fornication des entraîneuses locales, nous optons finalement pour un petit-déjeuner onéreux dans une cafétéria de la zone. Nous avons rendez-vous vers neuf heures du matin avec des amis résidant dans les parages, il nous faudra patienter.

    Le coût de la vie nous apparaît tout de suite étonnamment cher. Après avoir vécu trois mois dans une ville retirée de la campagne profonde, se trouver plongé dans la ville la plus chère de Chine, devant Shanghaï et Pékin, est pour le moins déstabilisant. Faisons contre mauvaise fortune bon cœur, la virée s'annonce comme une pompe à fric (tendance confirmée par la suite). Petite sieste inopinée sur mon bol de nouilles, en attendant le lever de soleil et le branle-bas de combat. Air conditionné dans la cafétéria, comme dans tous les bâtiments où nous mettrons les pieds, quatre jours durant.

    Ce dimanche matin, vingt-cinq mai donc, parvenus plus tôt que prévu au lieu du rendez-vous, point de croisement des deux lignes de métro de Shenzhen, nous explorons la zone en attendant. Shenzhen est une ville ultra-moderne, conçue pour les voitures, peuplée à la va-vite par des entrepreneurs, ouvriers, maçons, paysans, commerçants venus de toute la Chine. Les immeubles, gigantesques, y ont encore un air de neuf, et la ville, à en croire les statistiques officielles, est une des villes au monde à croître le plus vite. Les loyers des quartiers chics, très élevés, sont prohibitifs pour une grande partie de la population, et des immeubles entiers restent virtuellement inoccupés, tandis que leurs propriétaires se les échangent, faisant monter artificiellement les loyers par leur spéculation sauvage. La main-d'œuvre bon marché, importée des provinces voisines, réside en bordure de ville, dans des cités-dortoirs érigées au petit bonheur, loin des regards blasés d'une bourgeoisie de facto.

    Avantage des grandes villes, nous dégottons assez vite un magasin français, solidement implanté dans tous les pôles urbains du pays, et nous profitons de nos dix minutes d'avance pour acheter fromage, chocolat, moutarde et autres denrées totalement indisponibles dans notre bled isolé. Le chocolat attendra le goûter, protégé des rayons solaires par l'omiprésente climatisation indissociable de tout espace public. Petite promenade dans le quartier, avant de diriger nos pas vers un restaurant cantonnais, pour un brunch volumineux, vers dix heures du matin.

    Le couple d'amis, lesté d'une belle-mère (fort sympathique au demeurant, et déjà rencontrée il y a deux ans, pour leur mariage en Bretagne), nous ayant rejoints, nous rattrapons le temps perdu, devisons tout en baffrant, profitons de l'occasion pour échanger nos impressions sur la Chine. Lui est Français, sociologue ayant entamé une thèse restée en suspens, elle Chinoise, venue étudier l'aménagement du territoire. Ils sont en Chine depuis un an et demi, elle travaille à Hong-Kong, lui donne des cours de français dans une université du coin.

    Après un brunch somptueux (j'ai la flemme de décrire les plats, notons juste que j'ai peiné à les terminer), nous visitons leur appartement, situé au douzième degré d'une tour de trente étages, tout près de la frontière avec la Baie des Parfums; de fait, on aperçoit, depuis leur balcon, la frontière servant de tampon entre les deux villes, et les montagnes presque vierges encore situées au nord de Hong-Kong. En altitude, la température est supportable, l'air presque respirable. Une douche, une tasse de thé, davantage de discussions. Nous levons le camp vers dix-sept heures.

    Le passage de Shenzhen à Hong-Kong tient de l'aéroport en plein centre-ville, les avions en moins. Contrôle des passeports, bagages passés aux rayons-X, fiches de sortie et d'entrée de territoire à remplir, longue file d'attente. Nous avons choisi un des deux points d'accès, a priori le moins fréquenté. Les réfugiés du Sichuan, annoncés par la rumeur et attendus en masse, semblent ne pas avoir fait le déplacement. Une heure environ suffit pour franchir le point de passage. Nous avons quitté la République Populaire de Chine, vingt-quatre heures avant expiration de nos visas. Pour y pénétrer de nouveau, des épreuves administratives nous attendent.

    Dimanche soir, nous atterrissons, après une heure de métro climatisé idéal pour une sieste inopinée, dans le quartier de Kowloon (Les Neuf Dragons), dernière zone avant l'île de Hong-Kong proprement dite, située plus au sud. Le quartier, conseillé pour ses tarifs hôteliers avantageux, accueille une population bigarrée, une mosquée, beaucoup de routards et bon nombre de pubs, restaurants, karaokes, établissements en tout genre. Une fois passé le sas et refoulés masseuses thaïlandaises, tailleurs pakistanais et restaurateurs ethniques, nous cherchons un toit pour la nuit. Plutôt qu'un dortoir indien, nous optons pour une chambre deux lits, plus chère mais davantage sécurisée.

    Après une première tentative d'hébergement manquée dans une pension de famille réservée aux seuls Coréens (ma maîtrise de la langue se limitant à quelques formules de politesse, il n'a guère été possible de négocier une exception à la règle), nous avons trouvé refuge dans un petit hôtel particulier, situé au sixième étage d'un immeuble d'habitations, sis Cameron Street, géré par un certain Charlie Chan que nous n'aurons pas l'heur de croiser. Chambre deux lits, avec douche-toilettes intégrée, quatre cent cinquante dollars hong-kongais, soit trente-cinq euros, peu ou prou. Une affaire, donc.

    Le quartier est propice aux sorties. Tous les types physiques s'y croisent, du Chinois de souche parfaitement anglophone, à l'immigré récent résolument cantonnisant, en passant par l'Indien implanté depuis des générations, sans oublier les Malais, les occidentaux de tout poil, les touristes japonais, coréens, australiens, venus d'un peu partout pour échanger, l'espace d'une soirée, quelques pas de danse dans cette plaque tournante du commerce mondial. Devant nous lever tôt le lendemain matin, pour faire le siège de l'ambassade, nous boudons les plaisirs de la chair pour un coucher précoce.

    Le lendemain, lundi vingt-six mai, nous quittons les allées enfumées, d'une touffeur moite, de Kowloon la verticale, aux indénombrables enseignes de néon, pour diriger nos pas, via le métro, vers le quartier des affaires, sur l'île de Hong-Kong proprement dite; nous quittons Tokyo pour Vancouver, tant l'architecture des deux quartiers détonne. Jointes l'une à l'autre, les deux atmosphères conjuguent un tout étrangement proche du "Blade Runner" de Ridley Scott. Shenzhen, par contraste, rappelle davantage "Brasil".

    L'ambassade chinoise à Hong-Kong (consulat? simple service de gestion des étrangers?) ouvrant ses portes à neuf heures, nous débarquons pour huit heures trente, après nous être égarés dans les dédales de verre et d'acier. Une longue file d'attente nous précède. Vers neuf heures trente, nous pénétrons dans le saint des saints. Une heure et demie plus tard, panique au guichet, le factotum nous expliquant sans aménité qu'il nous manque un papier vital (une réservation dans un hôtel chinois), lequel paralyse toute la procédure. Panique dans la fourmilière, nos aventuriers affolés quittent le bâtiment sans demander leur reste.

    Deux heures plus tard, après avoir trouvé un cyber-café (de fait, une salle de lecture spécialisée dans les manga), réservé une chambre d'hôtel, puis vainement cherché, avant de la trouver par hasard, une salle de photocopie pour imprimer ladite réservation (transférée sur l'appareil photo du Sultan, heureusement numérique), nous entamons une nouvelle attente, retour à la case départ. Cette fois-ci, toutes les pièces y sont, nous choisissons l'option express-urgence, tarif quatre cents dollars de Hong-Kong (trente-cinq euros) par tête de pipe, visa de tourisme un mois à venir prendre vingt-quatre heures plus tard. Il nous reste donc une journée à tuer, le temps de découvrir Hong-Kong, au hasard des collines, au gré des flots, du vent, des miasmes, des embruns.

    Première étape de la visite, puisque Hong-Kong, rappelons-le, est un des plus grands ports au monde, nous nous dirigeons vers les quais, loin de la zone portuaire proprement dite, mais néanmoins au bord de l'eau. Plus loin à l'ouest, peut-être sur une autre île, la ville abrite un parc d'attractions Mickeyland, où nous n'irons pas, faute de temps, d'argent et d'intérêt pour la chose (habitant Paris, il sera toujours temps d'y passer de retour au pays). En revanche, nous trouvons l'Avenue des Stars, sorte de jetée en béton armé accueillant, sur le modèle américain, des étoiles incrustées au sol, décorées du nom des plus célèbres acteurs-chanteurs locaux, depuis les années trente jusqu'à nos jours. Au menu, entre autres, Jackie Chan, Jet Li, Tony Leung, Andy Law, sans oublier Bruce Lee, dont une statue dorée trône sur la promenade. Pour certains acteurs encore vivants, l'étoile s'accompagne d'un moulage des mains, du plus bel effet kitsch.

    Retour à Kowloon, via le ferry traversant la baie, pour occuper, une seconde nuit, notre chambre de la veille. Cette fois-ci, nous profitons du quartier pour faire des emplettes (quelques livres dans une librairie anglophone opportunément repérée la veille au soir, une peluche des jeux olympiques pour le Sultan), avant de boire une Guinness dans un pub local. Aucune rencontre notable. Pas de sortie en boîte de nuit, ni de massage exotique, je ne suis pas intéressé. Retour à l'hôtel vers vingt-deux heures, pour un long dialogue, une courte séance de lecture et une bonne nuit de repos, la matinée du lendemain étant consacrée au farniente.

    Mardi vingt-sept mai, nous parachevons nos préparatifs en fin de matinée, avant de déambuler, au hasard des ruelles que nous finissons par connaître, à la recherche d'un bon repas. Cantine philippine. Vers treize heures, nous entamons le pied-de-grue devant l'ambassade. La procédure suit son cours, nous nous soulageons de nos derniers dollars, obtenons notre visa et quittons les lieux vers quinze heures. Dans la foulée, exploration de Hong-Kong centre, distant de deux stations de métro, dans un quartier totalement différent.

    Le centre historique de Hong-Kong (s'il s'agit bien du même quartier, dur à dire, puisque nous avons exploré la ville sans aucun guide) est tout en collines, occupées majoritairement par des occidentaux affairés, ambiance Montmartre-Notting Hill-Greenwich Village. Nous dénichons finalement la librairie d'occasion initialement débusquée dans un cyber-café de la City, où j'accrois mon stock de fin de séjour. Pour quelques dollars, nous ne pouvons prendre le métro jusqu'à Shenzhen, et il nous faut retourner à Kowloon pour changer les dernières roupies du Sultan, manger des nouilles et enfourcher notre train de banlieue pour amorcer le lent retour vers la campagne.

    Une heure plus tard, nous revoici à Shenzhen, bien résolus à quitter les lieux le plus tôt possible. Hélas, aucun train avant le lendemain matin. Pire, il nous faut choisir un train ne desservant pas notre propre ville, trop petite, mais passant par la grande ville voisine, Ganzhou. Entre-temps, des courriers électroniques de notre employeur requièrent un retour immédiat (nous avons fait au mieux, ne compresse pas le temps qui veut). Seule solution d'attente, passer une nuit de plus à l'hôtel; cela tombe bien, l'ambassade nous ayant contraints, la veille, à procéder à une réservation.

    Ignorant tout de l'emplacement exact de l'hôtel, nous nous dirigeons vers les longues files de taxis attendant les voyageurs à la sortie de la gare. Pour une raison mal définie, nous nous laissons alpaguer par un chauffeur au noir, qui nous pilote hors de la zone avant de nous faire monter dans sa grande berline aux vitres fumées, à l'écart. Commençant à sentir le coup fourré, je décide malgré tout de faire confiance à la nature humaine. Bien mal m'en aura pris.

    Une fois parvenus à destination, nous tendons un billet de cinquante yuan au chauffeur (tarif convenu au préalable, trente yuan), qui le refuse, arguant je ne sais quel détail technique. Je finis par sortir de ma poche un billet de cent yuan, que le sinistre individu escamote, sans me le laisser voir, avant de prétexter que le billet est écorné pour m'en demander un second, que je lui tends, avant de le reprendre, ce deuxième billet n'ayant pas, lui non plus, passé le test. Agacés, nous tendons les cinquante yuan initiaux, résignés à ne pas réclamer la monnaie. Je déverrouille la porte, mets un pied dehors et attends que le Sultan m'y rejoigne. Les deux truands finissent par lui tendre un billet uniquement valable à Macau, inutile en Chine, donc.

    Quelque peu échaudés par l'expérience, nous tentons, tant bien que mal, de nous orienter. Une passante, un commerçant, deux retraités et un gardien de square nous mettent sur la bonne piste. Deux kilomètres de marche, une traversée de zone industrielle et cinq cents mètres à bord d'une voiture particulière nous mènent, fourbus, à l'hôtel. Au moment de payer la chambre, je découvre, avec stupeur mais sans surprise au fond, que les deux billets rendus par l'escroc du taxi clandestin sont faux. Je les déchirerai dans ma chambre d'hôtel. En attendant, une bonne douche et au lit. Bilan des opérations, deux cents yuan (vingt euros) pour la micro-pègre locale. La prochaine fois, je prendrai un vrai taxi.

    Mercredi vingt-huit mai. Levés vers sept heures du matin, nous prenons une collation au Bruce Lee Burger avant de monter dans le train de neuf heures, diurne mais avec couchettes. Traversée sans incident, lecture matinée de siestes impromptues. Sept heures plus tard, nous arrivons à Ganzhou, où nous prenons place à bord d'un bus pour Xinfeng. Deux heures plus tard, la nuit tombant, nous sommes de retour au bercail, les pieds douloureux, la tête lourde, les poches vides et le cœur meurtri.

    La température est plus agréable que sous les tropiques, l'air davantage respirable, et la population chaleureuse. Je retrouve avec plaisir ma petite ville chinoise, ses trottoirs défoncés, ses immeubles-champignons, ses habitants provinciaux mais sincères dans leur dévouement aux courants médiocres qui courent en leur sein. Je m'y sens un peu comme chez moi, à vrai dire. Normal, me direz-vous, au bout de six mois.

    Mes cours de la journée se sont bien passés, après un lever difficile (mais ne le sont-ils pas tous?). Le voyage à Hong-Kong a servi de substance à plusieurs cours. Manque de préparation, faute de temps. Sieste du midi sabotée par "Harvey Birdman, Attorney at law" (un dessin animé reprenant des images, en les trafiquant, de séries issues des studios Hanna-Barbera, dans les années soixante, effet comique garanti) et notre commanditaire, venu négocier à la baisse nos exigences financières (la petite virée nous aura coûté un quart de notre salaire mensuel). En soirée, promenade dans les rues de la ville (ma cheville me fait de moins en moins mal) et milk-shake à la fraise.

    Programme de la soirée: d'ici quelques minutes (il est minuit moins deux, et je travaille à huit heures et quart), quitter l'ordinateur et me mettre au lit avec un livre. Récemment achevés: "Days of atonement", magistral roman d'enquête dans un bled du Nouveau-Mexique, sur fond de crise économique des années deux mille, confrontée à d'étranges phénomènes imputables à la physique des particules; "The Overlook", dernier roman policier dû à Michael Connelly, sans surprise mais idéal pour occuper un long voyage en train. En cours d'achèvement, "Thebes of the Thousand Gates", de Robert Silverberg, brève histoire de voyage temporel dans l'Egypte antique.

    Programme de demain, et des jours à venir: assurer mes trois cours de demain, me déclarer en week-end et dormir tout mon soûl. Demain, devrait tomber la décision du lycée, susceptible de me sucrer une bonne partie de mon salaire, du fait de mes nombreuses absences d'il y a trois semaines, voire de ne pas renouveler mon contrat le semestre prochain. Dans la conjoncture actuelle, j'envisage, au rebours de ma prise de position récente, de remettre le couvert. Je n'aime pas rester sur une expérience ratée, et j'ai désespérément besoin des fonds en jeu. Suite au prochain épisode.

   

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Lundi 26 mai 2008

    Lundi vingt-six mai deux mille huit (midi quinze, heure francaise six heures quinze du matin). Je suis actuellement a Hong-Kong, ou j'espere pouvoir renouveler mon visa, retourner en Chine, terminer mon contrat et rejoindre le monde civilise. Hong-Kong est une ville sympathique, mais les enfers administratifs portent bien leur nom. Pour obtenir le visa de tourisme trente jours, il nous faut une reservation d'hotel en Chine. Pour ce faire, nous avons trouve un manga-cafe (sans imprimante), apres quoi nous chercherons un imprimeur pour avoir une version papier de la reservation. Le tout transitant par l'appareil photo du Sultan.

    La vie n'est pas simple. Suite au prochain episode (avec les accents?).

 

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