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Mercredi 24 septembre 2008

    Mercredi vingt-quatre septembre deux mille huit. Quinze heures seize (heure française, neuf heures seize du matin). Petite mise à jour de mes aventures statiques en Chine méridionale. Dans trois quarts d'heure, je partirai pour le dernier cours d'une rude journée de travail. Le moral est bon, mais j'ai la voix éraillée.

    Depuis un mois que je suis de retour en Chine, la routine s'est mise en place, dans une chaleur infernale (jusqu'à trente-huit degrés à l'ombre certains jours). Depuis hier soir, grâce à une ondée passagère, il fait légèrement moins chaud. Toujours est-il que la canicule me tue à petit feu. Vivement l'hiver, que le vent glacé charrie jusque sous les Tropiques les relents sibériens qui n'auront pas manqué d'engloutir Pékin sous la neige.

    Mais nous n'en sommes pas là. Il fait trop chaud, donc, et pour s'accorder avec le climat, j'ai contracté une rhinopharyngite similaire à celles que je subis, deux ou trois fois par an, en France. Ou alors, c'est la peste bubonique, auquel cas je suis condamné, mais vous aussi. Cerise sur le gâteau, je me suis foulé la cheville, pas plus tard que vendredi dernier, en jouant au badminton. C'est dommage, car je prends plaisir à m'adonner à ce sport. Une fois remis, je m'y remettrai. Voire avant, soyons fous.

    J'ai perdu du poids. La fournaise me coupe un peu l'appétit, et l'activité physique, tant en cours que sur le terrain de badminton, tend à faire fondre la graisse. Et puis, il n'y a ici, ni fromage, ni cassoulet, ni fondue, ni raclette, ni... Cessons là, de peur que ne s'installe la nostalgie du paradis perdu; non que la nourriture chinoise me rebute, mais il est des affinités surgies au berceau dont l'absence se fait ressentir jusqu'aux tréfonds des os une fois qu'on s'en trouve privé.

    Au dernier compte, j'ai perdu sept kilos depuis mon départ, il y a tout juste un mois. Encore quelques kilos, et j'aurai retrouvé ma silhouette de cycliste anémique. Il faut dire que le Sultan, plus extrémiste que moi dans sa volonté de maigrir, pratique un véritable régime avec courbe de décroissance, suppression des aliments gras, réduction des portions journalières au strict minimum. Je continue de m'enfiler un litre de bière par jour, et un canard rôti de temps à autre.

    Petite rencontre insolite, je me suis fait couper les cheveux par des frères jumeaux, qui après m'avoir (mal) rasé (les Chinois, n'ayant que très peu de pilosité faciale, manquent d'habitude dans l'ablation des toisons mentonnières chez autrui, quand bien même leur métier consiste à trancher les tignasses), m'ont invité dans leur grenier pour y jouer du Metallica en cantonnais. Ils m'ont convié à revenir faire un bœuf en leur compagnie, je n'ai pas dit non (je ne sais jouer d'aucun instrument).

    J'ai de nouveau les cheveux courts, il faisait trop chaud, et le visage glabre, jusqu'au moins prochain (je laisse repousser, trop la flemme de me raser tous les jours, je ne l'ai jamais fait, je ne vais pas commencer maintenant). Les élèves ne m'ont pas reconnu, trouvent que je fais plus jeune, me préfèrent avec ou sans la barbe, et estiment que mes cheveux sont encore trop longs. Je suis un prof, je fais ce que je veux, d'abord. Bandes de petits morveux.

    L'interface avec les gamins est plutôt bonne. Ils sont étonnamment jeunes (nés en mille neuf cent nonante-trois en moyenne, je sais, ça ne nous rajeunit pas). Ils me donnaient moins que mon âge (trente ans). Je suis encore trop jeune pour être leur père, mais si je persévère dans le métier (ce qui n'est pas gagné), ça deviendra inévitable. Je suis sans doute trop gentil, ça commence à devenir le bordel, en classe. A ce tarif, il serait de bon ton que je prépare mes cours, la semaine prochaine.

    Petits instantanés du calendrier chinois. Il y a deux semaines, avait lieu le "Jour des profs", où les élèves offrent des cartes de vœux à leurs enseignants, des cadeaux et des bonbons (enfin, des châtaignes, nous sommes à la campagne, et c'est justement la saison des marrons). J'ai reçu quelques cartes, une tirelire en cochon-soldat, quelques châtaignes, et des pliages en papier. Je suis un professeur comblé, jalousé de tous mes collègues restés au pays (ils n'avaient qu'à démissionner de l'Education Nationale aussi, d'abord).

    La semaine dernière, trois jours fériés à l'échelle du pays, pour célébrer la fête de la mi-automne (selon le calendrier traditionnel, luni-solaire). Principales activités: manger des "gâteaux de lune", à base de haricots verts et de jaunes d'œuf; regarder la lune en famille; rentrer au pays et passer voir ses parents plus ou moins proches, une fois par an c'est ce jour-là. Conséquence, j'ai été invité chez une famille par des élèves, atelier de confection de raviolis chinois, repas avec des parents riches à millions, cours particulier de français pour les filles du coin.

    J'y ai goûté ma première bouteille de vin rouge chinois, pas le bas de gamme apparemment, et j'ai été agréablement surpris. Sans fromage, il est bien sûr difficile d'évaluer la qualité d'un vin, mais je pars d'un a priori positif pour les prochaines dégustations (tant qu'on évite la piquette de base, mauvaise en France comme ailleurs). Re-belote le lendemain, chez d'autres élèves, devant l'édition locale des jeux télévisés où des minet(te)s sans talent rêvent de devenir des chanteurs/ses sans talent, mais célèbres, le temps d'un été.

    Le Sultan prend, tous les jours, des cours de chinois, auprès d'élèves ou de collègues chinoises, et fait sans doute des progrès fulgurants. Il achète des plantes vertes pour faire de son appartement un sanctuaire, une jungle où puiser la quiétude et l'oxygène du peuple. Je me suis acheté une revue chinoise retraçant la mort du Che Guevara, et révélant les détails du plan secret X fomenté par les Anglais, fourbes et perfides, cela va sans dire, contre les intérêts chinois dans le monde. Le pays qui m'emploie est formidable, pas paranoïaque pour un sou. Puisque je vous le dis.

    Lectures à petit feu, "House of Shards", de Walter Jon Williams; "Cat's Cradle", de Kurt Vonnegut; et le second volet des romans préhistoriques de madame Jean M. Auel, "Valley of the Horses". Depuis que j'ai récupéré une connexion digne de ce nom, je perds beaucoup de temps en ligne, et je lis moins. Le travail y est aussi pour beaucoup. Et ma vie sociale, je ne vous raconte même pas.

    Programme de la journée: dans dix minutes, partir au front, assurer mon dernier cours de la journée. Dans la foulée, jouer au badminton, dans un gymnase surchauffé, en dépit du bon sens et de ma foulure à la cheville. En soirée, clopiner en ville pour y manger une soupe de serpent ou un riz frit à l'huile de cuisson (miam). Me coucher tôt, je suis au bord du gouffre. Déjà deux siestes depuis ce matin, et je tiens à peine sur mes jambes. Encore un coup de la chaleur excessive.

    Programme des jours à venir: deux jours de boulot, cinq cours chacun, et viendra le week-end. Rien de spécial au programme, sinon un sommeil réparateur et des pauses fréquentes. Lecture. Apprentissage du chinois. Mercredi prochain, fête nationale chinoise, trois jours de repos bien mérité. Vivent les hasards du calendrier, les grasses matinées et les chutes brutales de température.

 

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Dimanche 14 septembre 2008


    Jeudi onze septembre deux mille huit. Minuit dix. Depuis deux semaines que je suis de retour à Xinfeng, la petite ville chinoise où j’ai choisi de passer six mois de plus que prévu, avec la bénédiction des autorités locales, les choses ont quelque peu évolué. Je ferai grâce à l’hypothétique lecteur des détails concernant mon arrivée sur les lieux ; toujours est-il qu’après trois jours de voyage, dont treize heures en suspension dans l’air, quarante-huit heures de transit dans la mégaolopole de Shenzhen, fleuron de la Chine du sud, et sept ou huit heures de train, mâtinées d’une troisième nuit en hôtel avant d’arriver dans la localité du Jiangxi où j’avais déjà passé quatre mois le semestre dernier, je me suis installé dans les meubles.


    Les meubles datent d’il y a quatre ans, et ont fini de ternir leur patine pour offrir au monde un regard neuf, vierge de toute préconception. Le lycée où je suis amené à faire mes armes d’enseignant est habitué à ne jouir des professeurs étrangers spécialement recrutés pour y servir, que six mois, avant de changer de fournée. Il faut dire que cette petite ville, située tout au sud d’une des provinces méridionales de la Chine, n’a guère loisir de recruter des enseignants émérites, tant elle est éloignée des principales voies de communication actuellement exploitées dans l’Empire du Milieu, comme nous le désignerons pour sacrifier à la tradition, en dépit des changements géopolitiques de ces soixante dernières années.


    La République Populaire de Chine me règle mes salaires, et ma loyauté lui est tout acquise, tant que l’argent afflue. Je ne dirai pas de mal de mon employeur, tant que je n’ai pas de raison de m’en plaindre. Indépendamment de toute question extérieure au présent cadre dans lequel j’évolue, je suis satisfait des conditions dans lesquelles j’exerce mon sacerdoce, et je ne saurais reprocher à mon employeur les manquements qu’il pourrait souscrire à la charte des Nations-Unies concernant les Droits de l’Homme, ou que sais-je.


    Passons donc sur les détails de mon arrivée, de mon retour à Xinfeng, petite bourgade du Jiangxi, pour nous concentrer sur les conditions actuelles de l’existence que j’y mène. Je n’ai pas à me plaindre de l’accueil qu’y m’y fut fait. Les autorités locales, toutes conscientes qu’elles sont de leur isolement relatif, ont décidé, il y a deux mois et demi, de passer l ‘éponge sur les erreurs passées dont je me suis rendu coupable, m’ont reçu en ambassadeur plénipotentiaire du Grand Dehors que je suis, en vertu de mon statut d’étranger. Je suis beau.


    Ayant conclu de mon précédent séjour que je n’avais pas tiré toutes les leçons possibles de ma présence en Chine, j’avais accepté, il y a trois mois, de revenir en ce rechet où se joue ma destinée, loin des contrées où s’attache l’essentiel de mes affections. Je suis donc encore présent ici pour un peu moins de cent soixante jours, soit environ quatre cent quatre-vingt-dix-neuf heures de cours à dispenser aux ouailles qu’on m’a confiées. Je ne sais pas si je serai à la hauteur, mais je serai bel et bien présent.


    Les cours ont repris depuis quatre jours. J’ai dispensé vingt-et-une des vingt-six heures de cours que je suis supposé octroyer hebdomadairement aux élèves confiés à ma charge. Ma fatigue, fortement sensible ces dernier jours, ne s’est pas estompée, mais a fini par se faire plus discrète, aujourd’hui, dans la mesure où j’ai, la nuit dernière, dormi huit heures trente, et étant donné que ce soir, alors que j’étais sorti avec le Sultan, mon ami, collègue et voisin de palier, nous avons été alpagués par un pentateuque d’enseignants, agents administratifs et employés des collectivités locales qui, nous voyant marcher de l’autre côté de la rue, ont décidé de nous interpeler pour que nous nous joignions à leurs agapes.


    Trois bouteilles de bière plus tard, ayant tout de même réussi à acquérir pour le compte du Sultan le sirop contre la toux que nous étions sorti acheter, nous avons réussi à nous extraire du guet-apens auquel nous avaient confinés nos affinités avec la faune locale. La Chine est un pays dangereux, on y peut rencontrer des gens sympathiques à chaque coin de rue.


    Hier soir, nous avons, le Sultan et moi-même, indépendamment l’un de l’autre, participé au concours de karaoké organisé par le lycée pour le personnel enseignant et ceux des élèves qui avaient souhaité se joindre à nous. Nos performances respectives, si peu négligeables soient-elles (j’ ai interprété Take my breath away, chanson figurant sur la bande originale de Top Gun, tandis que le Sultan chantait My Way, selon la reprise par Frank Sinatra du standard de Claude François), ne nous ont pas propulsé au sommet de la hiérarchie musicale locale. Tant pis, ce sera pour la prochaine fois.


    Programme de la soirée : survivre au vaporisateur contre les moustiques que j’ai fini par décider de dispenser dans l’espace privé que j’occupe ; ces deux dernières semaines, mes mollets, tout autant que mes avant-bras, ont fait l’objet d’attaques inqualifiables de la part de prédateurs volants, moustiques de leur état, qui ont choisi de négliger le calendrier pour continuer à prétendre que la saison chaude n’est pas finie (et ils n’ont pas tort). De fait, j’en ai plus que marre des moustiques.


    Dormir. Lire quelque peu, mais pas trop. Choisir un nouveau roman à consommer, parmi les trente que j’ai emportés avec moi. Demain, je dois encore effectuer cinq heures de cours. Le soir, je m’effondrerai telle une baudruche. Le travail est dur, mais pour six cents euros par mois, payés en monnaie de singe, je suis prêt à tous les sacrifices.

 




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Lundi 8 septembre 2008

 


Dimanche sept septembre deux mille huit. Vingt-trois heures seize (heure française, dix-sept heures seize). Voilà douze jours que je suis en Chine, et je commence à reprendre mes marques, au lycée, en ville, parmi la populace de la petite ville de Xinfeng.


A l’échelle chinoise, Xinfeng est une petite ville. Elle ne compte, a priori, qu’une centaine de milliers d’habitants, et s’intègre tel un chancre sur le tissu rural alentour. En pleine expansion, le furoncle ambitionne de rivaliser avec la grand-ville voisine (soixante-quinze kilomètres environ), Ganzhou, laquelle compte sans doute trois ou quatre millions d’habitants. Difficile de le savoir précisément, les statistiques démographiques chinoises incorporant souvent dans le chiffre relatif aux villes la population des campagnes attenantes (quand je suis arrivé dans mon bled, j’étais persuadé qu’il comptait sept cent trente mille âmes).


Mais avant de venir jusqu’ici, la semaine dernière, j’ai passé quarante-huit heures à Shenzhen, la très grande ville miroir de Hong-Kong, seconde mégalopole du Guangdong, après Canton (Guangzhou selon la norme internationale en vigueur). Dans un épisode précédent, j’ai dû raconter comment, ayant raté mon train pour une bête histoire de décalage horaire, je m’étais retrouvé coincé trente heures de plus que prévu sur place, la prochaine navette vers le nord ne partant que vendredi vingt-neuf août en fin d’après-midi.


Le jeudi vingt-huit, après avoir déposé mes bagages dans une chambre d’hôtel en fin de matinée, j’avais passé une demi-heure à boire du thé vert, offert par la maison, tandis qu’une femme de chambre s’occupait de la mienne. Promenade en ville, au cœur de la fournaise, jusqu’à ce que je trouvasse un salon de nouilles pour y étancher ma faim. La vie à Shenzhen est chère, mais on y mange bien, à meilleur marché qu’on le pourrait croire ; encore faut-il connaître les bonnes adresses. A défaut de les connaître, je laissai faire mon instinct.


Les cybercafés, s’ils n’abondent plus autant en France qu’il y a quelques années (je prends pour exemple Paris, où il m’arrive de plus en plus souvent de peiner pour trouver un espace où me connecter inopinément lorsque je me promène nuitamment dans un quartier inconnu), sont présents partout, en Chine, surtout dans les petites villes de province qui découvrent les loisirs en ligne, mais aussi dans les grandes villes, pour peu qu’on les y décèle. J’en trouvai donc un, où je pus informer mes proches de ma situation, et prendre connaissance des résultats sportifs du moment (tout est bon pour tuer le temps quand on doit passer deux journées dans une ville inconnue, un jetlag de la mort dans les gencives, et que les seuls locaux familiers sont partis à la campagne jusqu’à nouvel ordre).


Quinze heures. Retour au bercail, après une demi-heure de marche dans la fournaise et avoir décliné cinq ou six propositions de rapprochement sexuel moyennant finance. Epuisé, notre héros s’étend sur son lit king-size, bien trop grand pour deux, un livre à la main (toujours The Dice-Man, dont la suite, écrite vingt ans plus tard, In Search of Dice-Man ou un titre approchant, attendra que je sois rentré dans un pays civilisé (où je puisse acheter des livres en anglais sans faire cinq cents kilomètres en train ni payer en frais d’envoi trois cent pour cent du prix du livre), mais qui ne manquera pas d’offrir un contraste intéressant entre la libération sexuelle des années soixante et le matérialisme financier des années quatre-vingt-sept – nonante-quatre). Il ne tarde guère, notre héros, à s’endormir du sommeil du juste, car il en est.


Une demi-heure plus tard, le téléphone de la chambre se manifeste à mon oreille. Quittant mon sommeil étriqué, je tends mes cartilages fourbus vers la source du bruit. Une voix chinoise, rapide et saccadée, me propose des services que je n’identifie pas (après enquête, il s’avérera qu’on me sollicitait sexuellement), en chinois dans le texte, sans sous-titre ni gestes des mains. N’écoutant que ma fatigue, et ne comprenant goutte aux borborygmes de l’importun, je marmonne quelque chose en mandarin, invoquant ma volonté de me reposer (seul), mon incompréhension des propos tenus par mon interlocuteur, et bonjour chez vous.


Deux minutes plus tard, rebelote. Nouvelle tentative de dissuader l’indigène de me vendre sa came. Nouvel échec. L’heure et demie qui suivra verra se répéter le manège un nombre incalculable de fois. Alternant les stratégies (ignorer le démarcheur jusqu’à ce qu’il se lasse d’entendre sonner dans le vide, décrocher pour raccrocher aussi sec sans le laisser en placer une, exhorter d’une voix lasse qu’on me laisse en paix), je finis par opter pour la fuite en avant, ma spécialité.


Promenade en ville, vers dix-sept heures, au hasard des rues, de grande avenue en étroite venelle, marchés poisonniers à l’ombre des gratte-ciels, terrains de basket-ball coincés entre deux barres en béton armé datant des années soixante-dix, ruelles étriquées, population surprise, au sein même d’une ville pourtant abondamment fréquentée par les occidentaux présents massivement dans la jungle urbaine, si proche, qu’est Hong-Kong, de voir un étranger surgir, inopinément, dans un quartier où rien n’est à vendre, rien à voir ni à visiter, sinon pour l’habitant du cru.


Nouvelles gargotte, nouilles, épinards, canard ou mollusques, longue et silencieuse étude de la carte, monolingue, en attendant qu’on me serve. Loin des sentiers battus par les touristes, les gens sont accueillants, sinon les badauds volontiers taciturnes, du moins les commerçants dès lors qu’on fait mine de fréquenter leurs étals. Succulent dîner local pour moins de deux euros, bière comprise.


Une heure et demie de marche pour regagner l’hôtel, nouvelle parenthèse d’une heure dans un cybercafé à l’ombre d’une des plus hautes tours de la ville, surmontée d’une sorte de soucoupe volante qui me sert de repère quand je m’égare dans les canyons de béton. Vingt-deux heures. Je remercie le portier de l’hôtel, mais non, je me passerai de la compagnie féminine qu’il échangerait contre mes billets rouges, je suis harassé, et puis, bon, le sexe à vendre ne fait pas partie de mes loisirs (je suis un individu terriblement terne, que voulez-vous). Brancher la clim’, prendre une douche, m’allonger sur le lit géant. Oubli, doux oubli.


Le lendemain matin, vendredi vingt-neuf août deux mille huit, vers dix heures, je finis par émerger de ma transe. Douze heures d’un sommeil solide, recalage horaire sur le fuseau local vraisemblablement réussi. La chambre devant être quittée avant midi, je suis toutes les étapes du processus jusqu’à la case départ. Adieu, chambre du vingt-huitième étage presque vide de cafards, pas chère et avantageusement située en surplomb de la ville. En descendant à la réception (dixième étage), je me trompe d’un étage, pour tomber sur une autre réception d’hôtel, en tout point identique à la mienne. Je ne sais combien d’hôtels rivaux se partagent le bâtiment (une trentaine d’étages, voire quarante, je n’ai pas compté), mais je tâcherai, lors d’un prochain séjour, si le salon de mes amis n’est pas libre, de retrouver le même hôtel, où j’ai été bien accueilli, n’était le téléphone.


Midi dix. Je me retrouve au milieu de la ville, mon train part dans cinq heures, il fait chaud, très chaud, et je porte toujours le jean trop grand que mon cousin m’a donné avant mon départ. Je sue comme un cougar. N’écoutant que mon courage, je m’arrête à l’échoppe à nouilles située en bas de l’hôtel ; étant passé plusieurs fois devant, je finis par y descendre. Je fais traîner mon repas, avant de rejoindre la gare, toute proche. Je repère la bonne salle d’attente, et faute de mieux, je prends place sur un siège stratégiquement proche de la zone d’embarquement, sors mon livre et attend que passe le temps. Midi cinquante. Plus que quatre heures à tuer.


Tandis que le docteur Luke Rinehart expérimente avec la vie, le hasard et la santé mentale, la salle s’emplit lentement. Quand ils prennent le train, les Chinois sont tenus de se présenter longtemps en avance de l’horaire de départ. Quarante-minutes avant l’embarquement, ils commencent à s’agglutiner devant les portes où ils subodorent que s’effectuera le chargement des passagers.


Certains d’entre eux, une minorité assurément, voyagent en classe économique, et ne sont munis que d’un ticket pour une place assise, sans réservation (il y a toute une gamme de places disponibles, du siège en bois dur à la couche molle, quatre lits par compartiment, fort pratiques dans un pays où certains trajets durent plus de vingt heures). Les autres, dont moi, disposent d’une place réservée, qu’ils sont assurés de trouver vide en arrivant dans le train ; ils ne s’en entassent pas moins, avec les autres, devant le sas qui les propulsera, tous en bloc, en jouant des coudes et en bousculant les voisins pour gagner deux mètres, vers la navette. D’où l’intérêt d’arriver quatre heures en avance et de se positionner non loin du téléporteur, en tête de l’espace de stockage. Il faut dire que je n’en suis plus à mon premier voyage ferroviaire en Chine.


Une fois venu le moment d’embarquer, le troupeau s’achemine, cahon-caha, vers le train. N’écoutant que ma courtoisie, j’aide un vieux travailleur chinois à descendre son sac (personne d’autre n’avait daigné perdre deux ou trois précieuses minutes à l’assister dans sa négociation des escaliers ; les Chinois sont souvent serviables, mais pas n’importe où, ni n’importe quand (il va de soi qu’ayant rencontré la totalité du milliard et demi d’humains qui peuplent ce beau pays, je puis me permettre toutes les généralisations, si abusives soient-elles, elles seront toujours vraies)). Puis je prends place, escortée par l’hôtesse qui monte la garde devant mon wagon, dans mon compartiment, couchette molle, les plus chères, il ne restait que ça.


La traversée s’annonçant courte (moins de sept heures), je prends mes dispositions pour rester allongé tout du long. Ma cabine finit par se peupler d’un couple de vieux Cantonais, qui refusent, malgré mes propositions désintéressées, d’échanger leurs couchettes en hauteur, difficilement accessibles, contre la mienne, en bas, plus aisée à atteindre. Tant pis pour eux, ça ne m’aurait pas dérangé. Un peu plus tard, ils trouveront le moyen de convaincre un jeunot affecté au banc du bas d’opter pour un plus haut perchoir, moyennant remboursement de la différence ; je l’eusse fait pour rien, tant pis pour eux. Ils dormiront donc en chien de fusil, sur l’unique couchette du bas disponible, la mienne accueillant, justement, ma grande caracasse endormie.


En train, je dors, je bouquine, je converse volontiers avec l’indigène, je mange pour peu qu’il m’offre une fraction de sa pitence, j’achète quelque provende si mes compagnons de voyage s’avèrent pingres, bref, je m’occupe. J’adore les trains, et le parcours le plus long que j’aie eu l’occasion de faire (Gangzhou-Pékin, vingt-deux heures, en juin dernier) en Chine, m’a semblé court. Tant qu’il y a du mouvement, je suis dans mon élément.


Mes voisins de cabine s’avèrent disserts. Un jeune regagnant son université, un couple de sexagénaires parcourant le pays, plus deux ou trois passants n’hésitant pas à venir s’asseoir sur mon lit pour tailler le bout de gras avec des inconnus. Je participe comme je peux à la conversation. Au bout d’un moment, la brave dame décide de m’ignorer et, pour m’exclure totalement de la conversation, opte pour le cantonnais, que je n’entrave goutte, signifiant par là l’importance qu’elle m’accorde ; l’étudiant, quelque peu décontenancé par le manque de civilité de son interlocutrice, lui répond systématiquement en mandarin, pour que je puisse suivre le débat. Je m’abstrais bien vite, pour me réfugier dans mon livre. Plus que quatre heures de trajet. Pas facile de me vexer, je suis habitué, en Chine, à ne pas comprendre ce que se disent les gens.


Vingt-deux heures, extinction des feux. Le train, on m’en informe, me déposera vers vingt-trois heures quinze à destination. Trop tard, donc, pour prendre le bus jusqu’à Xinfeng ; quand bien même je dégoterais une navette, quelle chance aurais-je de pouvoir, à deux heures du matin, dénicher quelqu’un pour m’ouvrir mon appartement ? J’opte donc pour l’hôtel, troisième nuit d’affilé, je commence à connaître.


La chambre que je me vois attribuer n’est pas la plus luxueuse de mon voyage, mais elle comporte deux grands lits, meublés d’une paillasse chacun, fort pratique pour dormir par grande chaleur. Un ventilateur, qui tournera sans trêve jusqu’à mon départ du lendemain matin. Et une mante religieuse, juchée sur l’appui de la fenêtre, mystérieusement arrivée là. Je me garde bien de la déranger, partant du principe qu’elle pourrait, qui sait, me débarasser des moustiques potentiellement tapis dans l’ombre, avides de mon sang frais, mais je l’observe attentivement, n’ayant eu, jusqu’ici, l’occasion de poser les yeux sur cet étrange centaure du monde des insectes.


J’achève l’ouvrage en cours et entame la lecture de Two for the Dough, de Janet Evanovich, second volet des aventures de Stephanie Plum, chasseuse de primes dans le New Jersey. Quatorze volumes parus, ça n’est pas de la grande littérature, mais c’est idéal pour se vider la tête dans une chambre d’hôtel sobrement meublée, à une heure du matin, après avoir dîné sur le parvis de la gare d’un bol de nouilles et d’une bouteille de bière, et constaté que l’insomnie semblait au rendez-vous.


Notons que pour ces six mois que je vais passer en Chine, j’ai pris soin, cette fois-ci, d’emporter suffisamment de munitions pour tenir le coup. Malgré la limite pondérale imposée par Swiss Air (vingt kilos en soute), j’ai pu introduire dans mon vaste logement de fonction entièrement gratuit, une trentaine de livres, certains suffisamment massifs pour compter double ou triple, voire davantage. S’y ajouteront les divers ouvrages lisibles en ligne, dès que je disposerai d’un accès permanent à la matrice mondiale. Mais je reviendrai sur ce point en temps utile.


Minuit trente-trois (heure française, dix-huit heures trente-trois). Je vais sans doute laisser se reposer mon clavier, jusqu’à demain. Neuf jours ont passé depuis les événements que je viens de relater, durant lesquels je n’ai disposé d’un accès stable au réseau, en tout et pour tout, que trois jours : à mon arrivée, l’identifiant et le mot de passe qu’on m’avait donnés pour connecter mon ordinateur personnel de fonction au Grand Tout ne concordaient pas avec la réalité objective exigée par la Machine, et cet après-midi, un soudain orage, d’une rare violence, semble avoir grillé ma carte-réseau, si j’en crois le diagnostic du Sultan, mon voisin, collègue et ami, qui s’y connaît en la matière.


Demain, si j’en trouve le temps, je prendrai deux minutes pour mettre en ligne ces quelques paragraphes, depuis le poste du Sultan, lequel (l’ordinateur) a superbement résisté à la tempête électrique. Dans l’intervalle, je m’efforcerai de dormir au moins six heures. Dans moins de dix heures, je donnerai mon premier cours de la nouvelle année. Au menu, présentation, personnelle et de mon pays, contre-examen des élèves et foire aux questions. La semaine prochaine, il sera toujours temps de préparer des activités pour occuper la marmaille.


Quelques mots, avant de décrocher, sur la nouvelle fournée de bambins que le gouvernement chinois, dans sa grande candeur, me charge d’éduquer à la langue de Bill Gates. Ce semestre, je me charge des secondes (le semestre dernier, je m’occupais des premières, que je cède cette fois-ci au Sultan), fraîchement débarqués qu lycée après avoir réussi, brillamment ou ric-rac, l’examen d’entrée au lycée.


A en croire les statistiques qu’on m’a communiquées, seuls quinze à vingt pour cent des collégiens obtiennent, ainsi, le droit de poursuivre leurs études au-delà de la troisième (il semblerait que la Chine souffre d’une grave surpopulation, malgré des mesures visant à diminuer le nombre des naissances, lesquelles concernent la génération qui arrive au lycée). Notre lycée, un des tout meilleurs de la région, n’accueille donc que la crème de l’élite. Pour ma pomme, ça se traduit par mille sept cent trente nouvelles bobines à découvrir, réparties en vingt-six classes de soixante-dix unités, environ. Tout un programme.


L’angoisse, mêlée d’anxiété, que je ressentais il y a quelques jours, s’est peu ou prou estompée. Je suis entré dans une logique de départ pour le feu, pour la mine, au charbon, que voulez-vous, il faut bien que quelqu’un y aille, et tiens, figurez-vous que je suis, justement, payé pour. Assez grassement, d’ailleurs, si on compare mon salaire (six cents euros, moins les caprices du serpent monétaire) à celui des collègues chinois. Mais, bon. J’ai treize fois plus de classes qu’eux, donc je peux me permettre de ne pas culpabiliser de ma ploutocratie localisée (toute relative, quand on voit ce que coûtent les Mercedes, même ici), d’autant plus quand on voit à quelle vitesse mes économies, amassées à la sueur de mon front, quatre mois durant, au printemps dernier, ont fondu sous le cher soleil de la capitale des Gaules.


Minuit cinquante. Brisons là, je m’efforcerai d’achever la narration circonstanciée de mon retour en Chine, un autre jour, quand j’aurai récupéré une connexion internet, et de l’usure consécutive aux cours donnés. Je suis un artiste, en coulisse. Mon public attend ma venue, dans un peu plus de neuf heures, sur l’estrade de tous les savoirs, devant un tableau noir, craie en main, bille en tête, pourvu que ma voix ne faiblisse, il y en aura vingt-six, avant la fin de la semaine, et bien d’autres à venir (je les ai comptés, il me reste cent soixante-six jours à passer en Chine, et cinq cent vingt heures de cours, mais chut, on va croire que je ne me plais pas ici).


Programme de la nuit : avant une heure du matin, laisser de côté mon récit nombriliste. Finir de lire le quarante-deuxième volume des aventures de Lucky Luke, ne pas jouer aux fléchettes pour ne pas réveiller les voisins, remettre ma douche à demain matin parce que j’ai encore oublié de brancher mon ballon d’eau chaude, poursuivre ma lecture (toujours le même bouquin depuis dix jours, il faut dire que je suis très occupé depuis mon retour en Chine), éteindre avant deux heures et demie. Me lever vers huit heures, afin d’être opérationnel pour dix heures vingt, heure de mon premier cours (j’ai de la chance, le semestre précédent, je commençais à huit heures quinze tous les matins). Et engager l’année sur de bons rails. Je vais finir par aimer mon métier, à force de l’exercer...





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Jeudi 4 septembre 2008


Mardi deux septembre deux mille huit. Seize heures vingt-sept (heure française, dix heures vingt-sept du matin). Nouvelles des antipodes, ou d’une étape sur la route. Depuis une semaine, je suis de retour en Chine. Il y fait chaud. Le voyage a duré, peu ou prou, quatre jours, durant lesquels j’ai peu dormi, beaucoup réfléchi, sans en tirer de conclusion valable, mangé dans des cabanes au bord de la route, fui la touffeur du jour pour le chaud et froid des climatiseurs.

 

Mardi dernier, vingt-six août, j’ai pris l’avion depuis Roissy, à bord d’un vol suisse, pour treize heures de lévitation, avec escale à Zurich. Le temps d’acheter du chocolat pour le Sultan, qui m’a précédé d’une à deux semaines dans son retour en Chine (via le Xinjiang, ou Turkestan chinois, ou l’on peut parvenir, depuis le Pakistan, en traversant la frontière ouverte la plus haute au monde, près de cinq mille mètres, avec chutes de neige en plein mois d’août), et j’ai repris place, après trois heures de transit, dans l’avion pour Hong-Kong.

 

Les douze heures de vol ont passé comme un éclair. J’ai tâché de me caler sur le fuseau horaire chinois, avec un succès mitigé, la nuit n’ayant duré que quelques heures. Repas satisfaisant, incluant les derniers morceaux de fromage que je mangerai vraisembablement avant février deux mille neuf.

 

A bord, j’ai repris la lecture, à peine esquissée il y a deux ou trois semaines, de « The Dice Man », de Luke Reinhardt : roman publié en mille neuf cent soixante-et-onze, le hasard placé au centre de l’existence comme principe régisseur de l’action, preneur de décisions, grand Ordinateur du cosmos. L’idée est amusante, malgré une réalisation parfois brouillonne (trop de sexe gratuit).

 

Une fois débarqué à Hong-Kong, douze heures de vol plus six heures de décalage horaire, il était seize heures trente. Le temps de récupérer ma valise, moins la sangle qui l’enserrait, et de trouver un bus pour la Chine continentale, une heure de plus avait passé. Une heure et demie de bus me conduisirent jusqu’à Shenzhen, où j’avais déjà mis les pieds il y a trois mois, en route pour Hong-Kong afin de faire prolonger mon visa.

 

Une fois parvenu à Hong-Kong, le service de limousines de l’hôtel où m’avait laissé le bus m’a conduit jusqu’à la gare ferroviaire. J’y acquis un billet pour Ganzhou, ville importante du Jiangxi, la province située cinq cents kilomètres plus au nord. Mon train partant vers neuf heures quarante-six le lendemain matin, je me laissai conduire, par l’autochtone m’ayant généreusement aidé à acheter mon billet, jusqu’à l’hôtel de son choix, relativement abordable (deux cent dix-huit yuan), avantageusement situé à proximité de la gare. Mon Virgile touchait vraisemblablement une commission.

 

Au final, ma chambre est plutôt petite, je tiens tout juste dans l’alcôve d’un mètre quatre-vingt-dix où un matelas accueille ma carcasse encore fumante de la poussière du voyage. Ayant pris possession des lieux vers vingt heures, je m’apprête à sortir pour dîner sur le pouce. La fille de la réception me sort un prospectus : il est possible de me faire livrer directement dans ma chambre du troisième étage. N’écoutant que mon courage, je reste calfeutré, attends ma livraison de nouilles, les consomme, m’allonge un instant, decide qu’il est trop tôt pour dormir, mais bien encore temps d’explorer un peu la ville.

 

Notons au passage que l’hospitalité d’une grande ville chinoise telle que Shenzhen s’accompagne nécessairement de sollicitations indésirables. Entre le moment où j’ai quitté la gare pour atteindre ma chambre d’hôtel, une bonne demi-douzaine de commerçantes du coin m’ont proposé l’usage de leur corps moyennant finances. N’écoutant que mon indifférence, j’ai prêté la sourde oreille à leurs offres. Mais partez du principe que dès lors, chacune de mes excursions en ville se verra accompagner de ce type de proposition, sous couvert de l’universel « massage » en vogue dans certains pays.

 

Il est aisé de trouver un cybercafé, n’importe où en Chine. Une fois rentré à l’hôtel, j’ai pu m’endormir comme une masse, fatigué par le voyage, vers vingt-deux heures heure locale. Vers deux heures du matin, toujours heure locale, l’insomnie est venue mettre un terme à mon repos. Un peu de lecture, avant de me rendormir vers six heures du matin.

 

A sept heures du matin, le téléphone sonne. J’avais pourtant demandé à la réception de ne m’éveiller que pour huit heures. Les imbéciles, pas capables d’appliquer une consigne. Je me rendors. Vers huit heures, je me lève. Le temps de prendre une douche et de boucler ma valise, d’avaler des nouilles sur le pavé et de rejoindre la gare proche, je suis largement dans les temps pour attraper mon train.

 

Une fois dans la gare, je déchante vite. Une légère erreur dans le réglage de mon réveille-matin m’a fait perdre une heure, dont je ne prends conscience qu’en m’apercevant que mon train est bel et bien parti sans moi. Le temps de faire la queue au guichet des remboursements (moins vingt pour cent), puis au guichet des acquisitions pour acheter un nouveau billet, il est onze heures du matin et je suis bien fatigué. Le nouveau billet coûte deux cent soixante-et-un yuan et le train ne partira que le lendemain soir.

 

Mes finances au plus bas, je suis obligé de faire changer mes derniers euros en liquide contre des yuan tout aussi sonnants et trébuchants. La boutique m’arnaque éhontément, mais je suis trop crevé et désabusé pour lutter. Il me reste trente heures à passer ici, et je dois encore regagner ma chambre d’hôtel. Chemin faisant, je suis sollicité par des professionnelles du massage et plus si affinités, mais également par des rabatteurs de clients engagés par les hôtels du coin pour remplir leurs locaux. Je finis par me laisser convaincre, le prix m’étant proposé (cent cinquante yuan) étant de loin inférieur à ce que j’avais payé la veille pour une chambre minable.

 

Cette fois-ci, la chambre est tout sauf minable. Deux fois plus grande que la précédente, nettement moins chère et plus propre (il n’y a presque pas de cafards), elle est située au vingt-huitième étage et me confère une vue imprenable sur la Shenzhen Skyline, certains gratte-ciels étant désormais à mes pieds. Je prends possession des lieux, reste assis dans un confortable fauteuil tandis que la femme de chambre remet mon lit à neuf. Je sirote du thé vert gracieusement offert par la maison en contemplant mes options.

 

Je décide de partir en expédition. Un autre quartier de la ville accueille mes pas décidés. Au sol règne une chaleur atroce, trente-deux degrés à l’ombre avec un fort taux d’humidité, mais je bondis telle une gazelle dans la fournaise de ce début d’après-midi. Pour varier les plaisirs, je mange du riz, trouve un cybercafé d’où j’informe par courrier électronique mes employeurs que j’aurai du retard dans l’auto-livraison, puis regagne ma chambre d’hôtel pour une sieste bien méritée.

 

 

 

 


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Dimanche 24 août 2008

Dimanche vingt-quatre juillet deux mille huit. Dix heures quarante-huit du matin. A deux jours du départ pour la Chine, le temps manque pour détailler ma vie récente. Depuis la semaine dernière, six sessions de jeu de rôles, une douzaine de bouquins lus dont dresser la liste exacte me semble fastidieux, un déménagement mais pas le mien. Des restaurants avec la famille et des amis, une virée en Normandie.

Les préparatifs du voyage ne sont pas à l'ordre du jour. Je m'occuperai de tout ça, comme d'habitude, au dernier moment, deux heures avant le départ pour l'aéroport. Le dilemme du moment consiste à sélectionner les livres que je mettrai dans ma valise pour avoir de quoi m'occuper pendant six longs mois. En dehors du boulot. Lequel, par anticipation, me donne actuellement des sueurs froides.

Programme de la journée: déjeuner en famille, suivi d'une ultime partie de jeu de rôles avant l'exode. Lire les quatre ou cinq bouquins inachevés que je dois rendre demain soir. Et c'est à peu près tout. Si le typhon qui a détruit Hong-Kong hier est reparti, je m'y poserai dans trois jours, via Zürich. Avant un long voyage en train, puis en bus, pour rejoindre ma campagne chinoise pour un deuxième service.





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Jeudi 14 août 2008

    Jeudi quatorze août deux mille huit. Dix heures quarante-quatre du matin. L'été poursuit son déclin en pente douce. Il fait frais, voire froid, mais je persiste à ne me déplacer qu'en short et t-shirt, de jour comme de nuit. Il sera bien temps de remettre un pantalon pour voyager, dans un peu moins de deux semaines.

    Douze jours me séparent de mon retour en Chine. A mesure que les jours fondent et me rapprochent de ma rentrée, je sens poindre un soupçon d'angoisse. Ai-je bien fait de resigner pour un nouveau semestre? Vais-je tenir le coup, loin du confort familier/familial, du fromage, de la famille et des amis? Comme il est trop tard pour reculer, je ne me pose pas sérieusement ces questions, mais il faudra bien que je trouve quelque chose, une fois sur place, à dire en cours. Puisque dans deux semaines, le premier septembre, je remettrai les pieds sur scène pour une nouvelle représentation.

    Dans l'intervalle, je m'occupe en faisant tout autre chose. La tournée d'adieu a commencé, je fais le tour des connaissances, amis et parents proches, bien conscient que je ne les reverrai pas avant six mois, pour ceux qui auront survécu (je pense notamment à ma grand-mère, son état de santé ne m'a pas paru excellent). Je lézarde à l'ombre, je tente d'épuiser les stocks de livres empruntés, et je fais parfois des crochets sur Paris pour fréquenter mes habitués.

    Depuis la semaine dernière, j'ai entamé "The Diamond Age", de Neal Stephenson et "The Dice Man", de Luke Rhinehart, et j'ai lu "Nous avons brûlé une sainte", de Jean-Bernard Pouy, "Mort d'un parfait bilingue", de Thomas Gunzig, et je suis actuellement engagé dans "La vie duraille", polar à six mains de J.-B. Nacray (Pouy, Pennac et Patrick Raynal). J'en profite aussi pour lire "Bouddha", de Tezuka. Et pour regarder les jeux olympiques. Et pour jouer au boggle avec ma tante, au scrabble avec ma mère, et ainsi de suite.

    Programme de la journée: atteindre mollement midi en poursuivant mes lectures. Dans l'après-midi, courtiser la sieste sans jamais parvenir à l'ennui. En soirée, première séance d'un marathon rolistique de fin de semaine, trois sessions de "Legend of the Five Rings", et plus si affinités. De quoi faire le plein avant un sevrage de six mois.

 

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Jeudi 7 août 2008

    Jeudi sept août deux mille huit. Vingt-trois heures cinq. De retour sur Paris après deux semaines d'escapade montagnarde, j'ai dû essuyer un revers dans ma tentative de renouer avec l'entrefilet (le modem parental était à changer), avant de pouvoir revenir sur ces pages. C'est chose faite. Hautbois, musettes, claironnez, faites entendre vos doux mugissements.

    M'étendre jour après jour sur les trois semaines écoulées depuis la dernière mise à jour de ce carnet de bord serait, pour le moins, fastidieux. Fort heureusement, j'ai noté par le menu chacun des repas pris durant cet intervalle, et je me propose d'en partager avec vous le détail, à commencer par le petit déjeuner du lundi vingt-et-un juillet.

    Réflexion faite, je me contenterai de survoler la chronologie, préférant donner une vision d'ensemble de ma vie, aussi passionnante soit-elle dans ses recoins les plus poussiéreux, plutôt que d'inonder l'hypothétique lecteur d'une routine indigeste et massive. Je ne prétends ni à la légéreté, ni au titre de comestible; du moins m'efforcerai-je de limiter mes digressions.

    Du mardi vingt-deux juillet au vendredi premier août, j'ai profité des vacances parentales, organisées dans un gîte rural des Pyrénées-Orientales, pour me joindre aux promenades en basse montagne de mon père, aux virées sur la côte en compagnie de ma belle-sœur, aux parties de scrabbe de ma mère, et pour couler des jours paisibles, une valise pleine de livres, un courant d'air à disposition et un roulement familial permanent.

    J'en suis revenu bronzé, c'est-à-dire les avant-bras légérement rosis (on a la peau qu'on peut), reposé mais pas assez, content de retrouver la grisaille parisienne et les amis. Il fait trop chaud, mais l'hiver n'est pas loin; les amis sont, pour moitié, partis sous d'autres cieux, l'autre moitié travaillant d'arrache-pied pour assurer le pain quotidien; le compte-à-rebours de mon retour en Chine entame sa phase finale.

    Mes billets d'avion pour la Chine sont pris, je m'envolerai de Paris le vingt-six août prochain, avec une escale à Zurich, à destination de Hong-Kong, que j'ai préféré à Shanghaï et Pékin, somme toute assez éloignés de ma province, ainsi qu'à Canton, équidistante mais où, n'ayant jamais mis les pieds, j'ai peur de m'égarer. Je connais un peu Hong-Kong pour y avoir mis les pieds en mai dernier, missionné par mon lycée chinois pour tenter d'obtenir un renouvellement de visa (que j'obtins avec succès et les félicitations du jury).

    Au milieu de mon séjour pyrénéen, une mienne cousine s'est mariée, sur Perpignan, permettant ainsi une réunion de famille comme il n'en survient que pour les occasions de ce type. Le repas de mariage était bon. Depuis que je suis rentré de Chine fin juin, j'ai pris quelque chose comme cinq kilos: la faute au fromage, dont la République Populaire est, hélas, dépourvue, et sur lequel je ne cesse de me précipiter à la première occasion. Le Sultan a souffert du manque de chocolat, personnellement, je déplore l'absence de fromage, là-bas, dans mon lycée rural du Jiangxi.

    J'y retourne dans moins de trois semaines, donc, et je commence, doucement mais mollement, à planifier mes cours pour la rentrée qui surviendra, avec efficacité faute d'originalité, le premier septembre. Mon contrat m'oblige à opérer mes fonctions de prof d'anglais jusqu'au quinze février deux mille neuf. Le retour en France s'effectuera le vingt février, histoire de dire. Au bout de six mois, j'éprouverai le désir de me ressourcer. Jamais un camembert n'aura été aussi désiré.

    Depuis une petite semaine que je suis de retour sur Paris, j'ai repris mes sessions hebdomadaires de jeu de rôle, mes parties de scrabbles quotidiennes, mes lectures désespérées et mes sudations de saison. J'ai croisé le Docteur Zuba, de passage sur Paris depuis les vagues du bassin d'Arcachon, le temps d'une partie de badminton effrenée, en plein soleil, sur l'esplanade des Invalides. J'ai sillonné la banlieue de mes semelles de feu, écumé les rues de Paris sur les vélos libres mis à la disposition des voyageurs, et déploré que Ramethep, chez qui j'eusse pu dormir en feignant de regarder des films, fût parti sous d'autres climats.

    Le temps passe vite, trop vite peut-être. Il me reste presque trois semaines avant de reprendre le chemin de l'école, peut-être pour la dernière fois (si je parviens à dénicher un métier davantage dans mes cordes; mais n'anticipons pas). L'angoisse point quelquefois, sous le vernis d'insouciance que la belle saison plaque sur les cœurs rapatriés, mais l'exil menace, de ses yeux rougeoyants, les aventuriers imprudents que le vent porte, inéluctablement, vers les ports qu'ils ont choisis pour prolonger, le temps d'un semestre aviné, leur lente dérive.

    Jalon important dans ma vie de bourlingueur, j'ai le mois dernier, pour la première fois, mis les pieds en Espagne, le temps d'une après-midi. Mon espagnol a suffi à me faire comprendre, malgré les pratiques locales, puisque nous étions, mon frère, ma belle-sœur et moi-même, à Barcelone, capitale de la Catalogne, fière de son identité culturelle et linguistique (j'avais oublié en région parisienne ma méthode de catalan, et feue ma grand-mère n'a jamais entrepris, hélas, de transmettre l'idiome à ses descendants). J'y retournerai immanquablement, au fil des ans, et je m'enfoncerai toujours plus avant vers l'intérieur de la péninsule.

    Les lectures de ces dernières semaines se sont enchaînées selon un rythme irrégulier, nécessairement réduit par la vie collective, les randonnées pédestres et les expéditions frontalières. En vrac, et sans prétendre à l'exaustivité, énumérons quelques titres, sur lesquels je reviendrai volontiers si j'en trouve le temps: "Rock of the Ages" et "Implied Spaces", de Walter Jon Williams; "A Small Town in Germany", de John le Carré; "Un lieu incertain", de Fred Vargas; "The Armageddon Rag", de George R.R. Martin; "My Life as a Man", de Philip Roth; "Malone meurt", de Samuel Beckett; "L'amour dure trois ans", de Frédéric Beigbeder; "The Blessing Way", de Tony Hillerman; en chantier, "Baise-moi", de Virginie Despentes.

    Programme de la soirée: lutter contre la chaleur en me fatiguant plus que de raison. Le retour d'une connexion au monde irréel des entrefilets exerce sur moi son attirance, et menace de consumer mes nuits. Il faudra s'efforcer de ne pas accroître le décalage somnique, les six heures perdues entre la France et la Chine menaçant de briser mes forces avant même d'y être soumis. Lire un certain temps, dormir aussi tard que possible. Demain, couscous et fajitas. Et deux à trois kilos de brie, pour faire bonne mesure.

 

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Lundi 21 juillet 2008

    Dimanche vingt juillet deux mille huit. Minuit cinquante-deux. Trois semaines se sont écoulées depuis mon retour en France, rendu nécessaire par l'obtention de mon visa de travail; du fait des jeux olympiques, imminents, le gouvernement chinois a durci sa législation. Il m'a donc fallu repasser par Paris. Tant mieux, me direz-vous, c'était l'occasion de revoir famille, amis et lieux familiers.

    Ces dix derniers jours ont donc été consacrés aux visites de circonstance, sur Paris et dans les environs. Le détail des visites importe peu, toujours est-il que, du fait des vacances des uns et des rythmes contraires des autres, je n'ai pas été en mesure de voir tout le monde. Le mois d'août, qui se laisse présager intégralement parisien, sera l'occasion de remédier à ces manques.

    Dans deux jours, une trentaine d'heures, je m'élancerai pour l'étape suivante de mon séjour estival en France. Au programme, douze jours à squatter la location parentale de saison, quelque part à quarante kilomètres de Perpignan. Dans la foulée, mariage d'une cousine dans la région. Promenades matinales avec mon père, parties de scrabble avec ma mère, bouderies de ma sœur pourtant majeure, siestes, lectures: si ces vacances ressemblent en rien à celles de l'année précédente, voilà ce qui m'attend.

    Cette semaine, les lectures ont été nombreuses, quoique ralenties par le rythme effreiné des visites en tous sens. En vrac, au gré du souvenir qui déjà va s'estompant, "Eleanor Rigby", roman très abouti de Douglas Coupland; "Nouvelles du monde entier", recueil inégal de Vincent Ravalec; "Mots de passe", sorte de postface de Jean Baudrillard à son œuvre; "Journal d'un tueur sentimental et autres histoires", de Luis Sepulveda.

    Toujours côté lectures, en cours d'assimilation, "The Voyage of the Space Beagle", d'A.E. Van Vogt, initialement publié en mille neuf cent cinquante mais qui n'a pas pris une ride; "L'amour dure trois ans", de Frédéric Beigbeder, moins abouti que "Quatre-vingt-dix-neuf francs", du sous-Brett Easton Ellis en français; et surtout, l'interminable, le colossal roman de Mark Z. Danielewski, "La Maison des feuilles", en version française faute de mieux. Tous ces livres en sont à soixante pour cent de lecture environ. Je préfère me concentrer sur un seul ouvrage, d'ordinaire, mais le Danielewski était trop volumineux pour être lu dans les transports en commun.

    Outre ces lectures éparses, j'ai aussi renoué avec une passion négligée ces derniers mois, le cinéma, faute de salle obscure dans mon coin reculé de Chine. J'ai pu admirer "L'Ile nue", film japonais sans paroles, daté de mille neuf cent soixante, dû à Shindô Kaneto. Et marcher dans les rues de Paris, y faire du vélo de jour comme de nuit, manger du fromage chez Ramethep, y croiser Edriwing, Tonga, Zubaydi et le Sultan. Entre autres. Le détail de mes rencontres se perdra à jamais dans les brumes de l'oubli.

    Programme de la soirée: me mettre au lit avec "La maison des feuilles", que j'ai pour ambition d'achever demain. Si le sommeil ne vient pas, comme je le pressens, ma tâche s'en trouvera facilitée. Demain, lessive, jardinage, raid punitif contre le frigo parental, préparatifs pour le voyage du lendemain. Le plus dur sera de choisir les livres faisant office de combustible pour la décade. A quarante jours de mon retour en Chine, il faudra, en outre, songer à mes plans de cours pour la rentrée; je m'y mettrai en août.

   

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Jeudi 10 juillet 2008

    Jeudi dix juillet deux mille huit. Treize heures dix-neuf. De retour sur Paris depuis cette nuit. J'y serai jusqu'au dix-huit du même mois. La semaine que je viens de passer à Lyon ne m'a apporté que de l'usure, un brin de routine et du décalage. Je suis résolument ancré, du moins mon horloge interne s'en est-elle persuadée, sur un mode insomnie/grasse matinée, ensevelissement vers trois heures du matin pour émerger vers midi. Redresser le cap si l'on veut profiter de l'été parisien sans déprimer.

    Justement, depuis quelques jours, les pensées sont floues, l'enthousiasme mou, les hautes instances de mon occiput rechignent à entreprendre toute action d'envergure, comme me lever le matin, manger autre chose que des céréales dans du lait froid si personne ne me force à déjeuner, appeller des gens ou répondre aux courriers électroniques qui s'entassent dans ma boîte. Pas du vague-à-l'âme, mais on s'en approche. Se secouer les puces tant qu'il est temps.

    En lecture molle ces jours-ci, "The Black Company", de Glen Cook; "Vie et mort de la jeune fille blonde" de Philippe Jaenada (je le commence tout à l'heure), toujours un peu de Beckett et des nouvelles de George R.R. Martin que je picore dans son anthologie "Dreamsongs". Les insomnies du moment s'accompagnent de maux de tête, peu propices à la bibliophagie si pratique pour tuer le temps dans ces moments-là. Le débit reste donc désespérément lent.

    En chantier cette semaine: reprendre mes travaux de terrassement dans la chambre encombrée au domicile parental; exhumer mes cours de chinois, histoire de rafraîchir mon interface linguistique avec les indigènes que je retrouverai dans moins de deux mois; chercher, voire acheter, un billet d'avion pour mon retour en Chine, puisque je dispose désormais d'un visa de travail à compter du mois prochain; revoir des amis, me rendre disponible, célébrer la saison estivale comme elle le mérite; trouver un adaptateur pour pouvoir brancher l'ordinateur portable acheté en Chine, et commencer à faire joujou dessus.

    Programme de la journée: lire mollement, faire la sieste. Si le cafard menace de s'installer, chevaucher ma bicyclette et sillonner la région en quête d'un peu d'ozone. En fin de journée, soirée fromage chez Ramethep; penser à confirmer d'ici là. Ecouter de la musique, très utile en cas de bluette saisonnière.

 

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Dimanche 6 juillet 2008

    Dimanche six juillet deux mille huit. Quatorze heures treize. Depuis trois jours, je me trouve à Lyon, chez mon frère, pour des vacances anticipées. J'y reste quatre jours encore, après quoi je reviendrai sur Paris pour poursuivre mon squat parental. Demain, je saurai si la République Populaire de Chine m'a accordé mon visa de travail. Si la réponse est positive, j'y retourne dans moins de deux mois.

    Dans l'intervalle, je vois des gens, je dors davantage et je lis beaucoup. Ma semi-semaine sur Paris ne m'a pas permis de voir tout le monde, quelques amis disponibles et ma famille proche. Une partie de boggle chez ma tante, quelques parties de scrabble avec ma mère, une partie de Shadowrun à Massy pour renouer avec les bonnes vieilles habitudes. Quel que soit par ailleurs le plaisir que je prends à réitérer ces activités ludiques de l'ancien temps, ma situation reste transitoire. Je suis ici en vacances; la vraie vie est ailleurs.

    Où en étais-je resté de mon récit de voyage en Chine? J'en ai perdu le fil. Disons, pour conclure, que j'ai passé deux jours à Qingdao en compagnie de Vertige, qui remontait sur Pékin le jour même de mon départ pour Shanghaï. Qingdao est une ville très éuropéenne, grâce à une présence historique allemande, puis russe. Aujourd'hui encore, les occidentaux sont, par défaut, Russes, alors qu'ils sont automatiquement Américains, partout ailleurs en Chine.

    La présence allemande à Qingdao a laissé des traces, puisque la ville s'enorgueillit de son statut de capitale chinoise de la bière. De fait, la bière y est plus forte et diversifiée qu'alleurs, et semble davantage ancrée dans le rythme de vie quotidien de la population. Le moindre épicier vend de la bière à la pression au litre, pour une bouchée de pain, dans des sacs en plastique. A boire avec une paille. Après le choc du premier litre de bière à dix heures du matin, nous avons cantonné le breuvage à l'heure des repas.

    Qingdao est une ville côtière, célèbre pour ses plages. La principale plage, difficile d'accès, est ceinturée par une bretelle d'autoroute et une dizaine de buildings, avoir son siège en bord de mer étant l'épitomè du luxe. Plusieurs de ces immeubles sont d'ailleurs des hôtels de tourisme, que nous avons fuis comme la peste, leur préférant un établissement moins prestigieux mais plus humain. Sans parler du prix des chambres.

    J'ignore si tout le littoral partageait le sort de Qingdao, mais les côtes du port faisaient l'objet d'une véritable attaque en règle de la part d'algues mutantes, vert moquette, déversant sur les plages, les rochers et les bancs de sable leurs entrelacs surnaturels. La baignade devenait une lutte à mort contre l'étreinte glauque de ces salades venues des profondeurs. Je ne me suis pas baigné. Une demi-heure en bus n'a rien changé à l'affaire, la menace était partout.

    Contrairement à d'autres grandes villes chinoises, Qingdao a conservé son charme d'antan, ne serait-ce que partiellement, et il n'est pas rare de voir des pavillons, construits sur un modèle européen vers la fin du dix-neuvième siècle, jouxter les fleurons du verticalisme architectural chinois. Pour le moment, la ville conserve sa physionomie d'autrefois, mais son inclusion parmi les villes acueillant des épreuves olympiques, le mois prochain, pourrait nuire à sa préservation (comme l'atteste un chantier visant à incorporer, en plein centre-ville historique, de gigantesques piliers devant soutenir une autoroute permettant l'accès express des concurrents venus prendre part à la régate organisée là).

    Promenades nocturnes sous une pluie fine, collines coiffées d'observatoires et de villas bucoliques en béton armé, nouilles et soupes à toute heure, poissons et fruits de mer arrosés de bière blonde ou brune, nous avons testé tout cela. Entre deux balades, j'ai lu "White Apples", roman récent de Jonathan Carroll, onirique et subtilement surréaliste. J'ai repris, pour l'achever dans l'avion du retour vers l'Europe, le monumental "Report to Greco" de Nikos Kazantzakis. Je suis paré pour lire ses romans, désormais, ayant survolé sa vie par le prisme de l'autobiographie.

    Le vingt-quatre juin dernier, je quittai Qingdao, seul avec quelques milliers d'autochtones, à bord d'un train à grande vitesse local, en direction de Shanghai, avec une brève escale à Nankin et un franchissement du Changjiang, le plus long fleuve de Chine, que d'aucuns, sous nos climats, appellent le Yangtsé (d'après le nom du cours d'eau sur une partie de son parcours). Ce fleuve est sans doute le plus large qu'il m'ait été donné de voir. Dix heures de train, tout de même.

    Une fois sur Shanghaï, je pris le taxi pour l'hôtel où m'attendait le Sultan, débarqué le matin de notre bled du sud, après une quinzaine d'heures de train. Nous ressortîmes pour dîner de nouilles musulmanes et d'agneau en brochettes, le tout arrosé de thé vert en grande bouteille (dans mon trou, on ne les trouve qu'en petit format; bouleversante découverte!), avant de regagner notre ultime chambre d'hôtel pour y passer notre dernière nuit en Chine.

    Le mercredi vingt-cinq juin, levés vers cinq heures, nous avons gagné, avec une confortable marge de manœuvre, l'aéroport international de Shanghaï, d'où nous décollâmes pour Londres, vers dix heures du matin, conformément au plan pré-établi. Treize heures de vol, sept heures de décalage horaire ré-absorbé, arrivée à Heathrow vers seize heures. Retour en Europe, après quatre mois à fouler le plancher chinois.

    Plutôt que de regagner immédiatement la France, en eurostar par exemple, nous passâmes la soirée chez un ami du Sultan, qu'il connaissait du Pakistan, où il enseigna jadis. Une bière somnolente dans un pub de banlieue, avant de nous effondrer mollement, qui sur un canapé, qui sur un tapis, pour une confortable nuit de cinq ou six heures. Le lendemain, nous devions gagner Calais, où le père du Sultan avait prévu de nous venir chercher en voiture.

    Le jeudi vingt-six juin, levés vers cinq heures, nous partîmes pour la dernière journée de voyage avant de rejoindre nos domiciles français réciproques. Voiture, train de banlieue, métro, gare Victoria. Deux heures de train jusqu'à Douvres, deux heures de ferry, arrivée à Calais. Personne. Une heure de marche, en traînant ma valise, dans une zone industrielle, avant de trouver la gare ferroviaire. Séparation. Deux heures de train jusqu'à Lille, une heure de train à grande vitesse jusqu'à Paris, une heure de réseau express régional. Ma mère m'attendait à la gare, voiture, vroum, retour chez soi, une demi-heure avant de repartir pour le restaurant où nous devions célébrer les dix-huit ans de ma sœur.

    Le vendredi vingt-sept juin, repos. Tentative pour me recaler. Lecture. "The Lost Luggage Porter", roman policier ferroviaire d'Andrew Martin. "La grande à bouche molle", de Philippe Jaenada. "Malone meurt", de Samuel Beckett. Le superbe "Thomas the Rhymer", d'Ellen Kushner, reprenant sous forme romancée l'histoire du célèbre barde. M'a beaucoup fait penser à Suzannah Clarke, dont j'ai dû lire le roman "Jonathan Strange and Mister Norrell" l'an passé (mais Kushner a écrit son propre roman il y a plus de vingt ans, donc bon).

    Le samedi vingt-huit juin, je devais passer chez Ramethep en matinée, mais une grève inopinée des transports en commun m'en a empêché. Je suis allé me recoucher. Dans l'après-midi, après avoir regonflé mon vélo, j'ai repris le chemin de la capitale, pour me heurter à la manifestation annuelle des fiertés homosexuelles et lesbiennes, interminable cortège bruyant paralysant Paris (je m'étais déjà farci la techno-parade en septembre dernier, en rentrant d'Orléans). Après de valeureux efforts pour contourner l'obstacle, je parvins à atteindre mon but.

    Discussion à bâtons rompus, jus de fruits, pizzas, pas de bières faute de financement. Quatre mois de souvenirs et de voyages. En soirée, après m'être endormi devant "Clash of the Ninjas", j'ai préféré rentrer avant la tombée de la nuit, toujours à bicyclette. Je devais rejoindre des gens pour une fête enfumée, mais le décalage horaire, mon seigneur et maître, en avait décidé autrement.

    Dimanche vingt-neuf juin, partie de Shadowrun à Massy et de boggle chez ma tante. Enième déclinaison de mes exploits. Je commençais à me coucher plus tard, pour m'éveiller vers six heures au lieu de cinq, puis vers huit heures au lieu de six. Le recalage s'amorçait.

    Lundi trente juin, rendez-vous matinal avec le Sultan, pour faire le pied de grue devant l'ambassade Chine, histoire de demander nos visas de travail. Peu d'attente, affaire vite expédiée. Réponse le lundi suivant. Dans la file d'attente, j'aperçois Miss Grimm, qui m'avait hébergé sur Pékin mais devait repasser prochainement par Paris pour renouveler son visa. Nous restâmes une heure sur un banc, au parc Monceau, à regarder passer les passants, courir les joggers, déjeuner une classe maternelle et voleter la poussière soulevée par les semelles des gens.

    Le midi, sushi-brochettes avec Edriwing, muni d'une nouvelle colocation foireuse. Plutôt que de faire le tour des librairies parisiennes, je regagnai le domicial familial, où je restai jusqu'au lendemain. En lecture ce jour-là, et le lendemain, "Web of angels", premier roman, écrit en mille neuf cent quatre-vingts, de John M "Mike" Ford, hélas décédé il y a deux ans, mais dont les écrits ne cessent de m'époustoufler. Réalité virtuelle, réseau de machines tissant une toile appellée "matrix", cinq ans avant "Neuromancer" de Gibson. Le tout publié avant ses vingt-quatre ans.

   Le mardi premier juillet, j'ai vu Tonga, à deux doigts de repasser les oraux de l'agrégation de maths. Nous avons discuté, déjeuné d'un bobun, bu des bières et pris rendez-vous pour la fin d'après-midi. Dans l'intervalle, tandis qu'il bossait en bibliothèque, j'ai fait le tour des librairies du quartier latin, avec les conséquences qu'on soupçonne (premier achat de livres en France depuis le premier janvier, tout de même, j'aurai tenu longtemps). Bières, cocktails, retour à nos domiciles réciproques.

    Le mercredi trois juillet, je passai la journée à ranger ma valise, restée en plan depuis ma descente de train, puis la nuit chez Ramethep, domicilié près de la gare de Lyon, d'où mon train partait avant six heures du matin. Depuis trois jours, donc, je suis sur Lyon, où je passe le temps comme je peux, à lire ce qui me tombe sous la main, à jouer avec les habitués de la boutique, à dormir suffisamment, pour changer. La pollution me fait mal aux poumons.

    Lus depuis que je suis ici, "Le cosmonaute", de Philippe Jaenada, sans doute le plus réussi des quatre romans de cet auteur lus par moi jusqu'ici; "Echo Park", de Michael Connelly. Entamés, "Dreamsongs", double anthologie de nouvelles écrites sur plus de trente ans par George RR Martin, et "Personne n'y échappera", roman policier-thriller à l'américaine, de Romain Sardou. J'ai voyagé léger, sachant que je trouverais des munitions dans la librairie de mon frère; je n'avais pas tort.

 
   
   

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